Gonzojournalisme et lutte des classes en Amérique

Bernard Cohen
Ecrivain et traducteur
Publié le 27/08/2007 à 18h46

Dans l’avalanche d’études politiques que les éditeurs américains ont commencé à faire tomber sur le marché en perspective des primaires présidentielles, voici sans doute le livre le plus « politique », au bon sens du terme, qui nous ait été donné depuis longtemps.

Comme Joe Eszterhaz, dont l’ » American Rhapsody » avait brossé un portrait hilarant de l’ère Clinton -et prédit l’invasion de l’Irak par George Bush fils-, Joe Bageant appartient à l’école du « gonzo journalism » , cette approche iconoclaste de la réalité qui va en général de pair avec un style époustouflant et un rejet existentiel de l’establishment américain.

Contrairement au premier, cependant, Bageant ne s’est pas laissé séduire par le strass hollywoodien et la quête éperdue du glamour : cette « chasse au chevreuil avec Jésus » nous entraine au coeur de ce qui fut l’Amérique ouvrière et qui, désormais privée de la fierté blue collar, menacée par la délocalisation effrenée, regroupe maintenant, pour reprendre le terme de Bageant, « les nouveaux serfs » .

Après un modeste premier tirage à dix sept mille exemplaires -chiffre dérisoire pour le marché éditorial américain-, ces « dépêches du front de la guerre de classe en Amérique » ont trouvé des lecteurs enthousiastes aux Etats-Unis.

Et c’est mérité : en revenant à la ville ouvrière de sa jeunesse, dans cette Virginie encore hantée par les échos de la guerre de Sécession et profondément marquée par les outrances millénaristes des prédicateurs baptistes, Bageant démontre sans la moindre pédanterie à quel point le mythe de la « société sans classe » , où l’initiative personnelle suffirait à bousculer toutes les barrières, masque des contradictions sociales de plus en plus explosives.

Sans se laisser aller aux provocations parfois gratuites d’un Michael Moore, il analyse avec un mélange de sympathie et d’effarement -car il appartient à la même culture que ces prolétaires à la dérive qu’il nous raconte- les raisons pour laquelle l’Amérique « redneck » , cette classe blanche défavorisée, toujours plus tenue à l’écart de l’enseignement universitaire mais habituée à se méfier comme du diable des « intellos juifs ou pédés de New York » , a embrassé avec une ferveur désespérée l’idéologie conservatrice républicaine, au détriment de ses propres intérêts politiques et sociaux.

Ce qu’il montre aussi, et c’est en quoi son récit écrit d’une plume à la fois tendre et acérée constitue une clé importante pour mesurer les enjeux de l’élection présidentielle de 2008, c’est l’incapacité chronique des milieux libéraux, et en premier lieu du Parti Démocrate, à s’adresser à ces laissés pour compte du « rêve américain » .

Qu’il se glisse dans une grosse fabrique de produits en plastique où nombre de ses copains d’enfance sont devenus des esclaves modernes écoutant sur leur walkman les talk-shows radiophoniques les plus réactionnaires qui soient, qu’il aille demander à son frère cadet devenu pasteur baptiste de lui raconter une séance d’exorcisme (le récit est hallucinant), qu’il décrive à travers des cas concrets la faillite complète du système médical américain ou qu’il prenne le lecteur bien-pensant à rebrousse-poil en démolissant les arguments des opposants à la liberté du port d’armes, Bageant construit un diagnostic très convaincant de la crise du système politique américain.

Lorsqu’il s’attelle à des sujets tels que le poids de la religion sur la vie sociale et la pensée collective américaine, ou l’ « analphabétisme fonctionnel » que subissent des millions de citoyens ayant perdu tout contact avec la lecture et soumis pendant un tiers de leur vie éveillée à l’abrutissement narcotique de la télévision, Joe Bageant ne sonne jamais comme un sociologue en chambre brandissant son indignation progressiste devant l’inanité des masses.

Parce que ce sont des êtres concrets qu’il nous dépeint, avec lesquels il s’attarde à boire de la bière à deux ronds, qu’il accompagne dans une partie de chasse au chevreuil, ce rite macho et fondateur dont Michael Cimino a jadis montré les ressorts et l’interaction avec la pulsion de guerre dans son grandiose Deer Hunter (en VF : Voyage au bout de l’enfer).

Au final, ce qui est apparaît sous nos yeux est le tableau d’un continent pratiquement invisible à ceux qui ne l’habitent pas - » J’ai eu l’impression de lire un récit de voyage dans un pays étranger et inquiétant » , avouait récemment une lectrice cultivée de Boston sur un blog politique, dont la relative et factice prospérité reste à la merci d’une crise pétrolière, hanté par des préjugés étonnamment passéistes, et profondément effrayé par le reste du monde.

Une « autre » Amérique -ou la « vraie » Amérique ? -celle qui a gobé sans sourciller l’image de « redneck » affectée par un George Bush fils de milliardaire, celle qui s’endette parce qu’elle n’a pas d’autre choix et qui sera peut-être l’origine d’un krach bancaire mondial, celle qui envoie ses fils et ses filles en Irak...

À ce sujet, Bageant trace avec une rare intelligence le portrait de Lyndie England, une petite prolo paumée originaire du même coin que lui devenue mondialement et tristement célèbre pour être apparue sur les photos infâmantes qui prouvaient l’usage de la torture à la prison d’Abu Ghraïb.

Bageant ne partage bien sûr pas le messianisme catastrophiste des fondamentalistes chrétiens, dont il décortique avec précision l’entreprise d’infiltration de l’appareil d’Etat américain. Mais il y a dans cette fresque d’une « guerre de classe » perdue d’avance un pessimisme profond, radical, celui qui est finalement au coeur de toute l’entreprise du « Nouveau monde » .

Pas de lendemains qui chantent, ici, mais la sensation oppressante qu’un système bâti sur l’illusion est irrémédiablement guetté par sa perte. « Dans ce pays, le réalisme social est une pub télévisée vantant les mérites de l’Amérique » , écrit-il, « un festin d’héroïsme jusqu’à l’effondrement économique et écologique à venir » . Heureusement qu’il a son humour, Joe Bageant, et quel humour...

Joe Bageant : Deer Hunting With Jesus Dispatches from America’s Class War - éd. Crown - 2007

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  • Anonyme

    Ca me rappelle un excellent reportage dans le Monde Diplomatique , sur une bourgade au fin fond des Etats -Unis , qui racontait pourquoi la réelection de Bush etait quasiment assurée . ( ce qui fut fait deux mois plus tard )
    Bon , hé ben ’ faut trouver un editeur et nous le traduire, maintenant , Mr Bernard Cohen ..
    Et les derniers Hunter S . Thompson aussi , il me semble qu’ il en manque , en Français .

    Merci d’ avance

  • Alexad
    • Posté à 01h47 le 28/08/2007
    • Internaute 8145

    Monsieur Cohen, maintenant que vous en avez si bien fait « l’article », quand aurez-vous achevé la traduction de ce livre ?

    D’avance merci !

  • Anonyme

    Dans le Diplo, c’était pas l’article de Thomas Frank ?

    Lien
    (qui a quand même le grand tort d’oublier que des droites populaires, même en Europe, il y en a eu à foison. Oui : entre les deux guerres…)

    Mais, bon, maintenant on bave de lire bouquin de Bageant.

  • compte supprimé 24
    • Posté à 10h58 le 28/08/2007
    • Internaute 8330

    En France, quand tu fais du gonzo, tu te fais tout bonnement étriper ; en mauvais angliche on t’accusera de faire du storytelling ; et tu ne trouveras pas le moindre canard publié sur papier — et même sur écran — pour t’ouvrir une colonne.

    Va donc causer de ta voisine qui turbine pour deux ronds, trois rectangles, à l’Intermarché du coin... on te taxera immédiatement de littérateur prolétaire.

    L’esprit de Hunter S. Thompson ne passe pas l’étage des précieux parisiens, chez nous.

    Mais chez nous on a Robert Cash pour se laver les yeux de la pensée Charlie policée :

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    Et si on cause anglais et qu’on apprécie le trait ravageur, on peut toujours se rabattre sur le site de Tim Kreider, qui assure comme une bête :

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    Cyp Luraghi

    en ligne et à l’œil

  • ThomasLefebvre
    ThomasLefebvre
    Rapatrié
    • Posté à 18h32 le 28/08/2007
    • Internaute 247
      Rapatrié

    Le titre n’est-il pas une reference au livre « The deer park » de Norman Mailer ?

  • Anonyme

    En attendant une possible parution du bouquin, il y a quelques traductions des essais que Joe Bageant publie en ligne là :

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