Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Pour une brêve histoire du « socialisme libéral »

Jean Matouk
Economiste
Publié le 01/06/2008 à 19h16

Est-ce une faute politique d’accoler l’adjectif « libéral » au mot socialisme ? Pour en débattre, il faut d’abord bien s’entendre sur les termes.

Prenons d’abord le mot « libéral ». Depuis une semaine, tous les experts, sociologues et historiens intéressés, soulignent la différence entre les anglo-saxons et nous. Pour eux, est « libéral » un homme de gauche qui défend toutes les formes de libertés politiques ; quant à la liberté économique, dans la culture anglo-saxonne, elle va de soi. Notons au passage que cette conception défendue dans les « Lumières anglaises » (Locke , Newton) était aussi celle de Voltaire et de Diderot. Mais nous, Français, les avons oubliés. Nous nous sommes focalisés sur l’économie, et le « libéral », chez nous, c’est celui qui défend toutes les libertés économiques contre toutes les entraves que l’Etat peut y mettre. C’est, selon le dicton usuel, la liberté du « renard dans le poulailler ».

Et le socialisme ? On finit par perdre de vue le vrai sens du mot. Le socialiste, au sens premier, est celui qui considère que la société n’est pas la juxtaposition d’individus indépendants, dont il s’agit de préserver d’abord la totale indépendance, mais bien un réseau de rapports, qui, justement, permettent aux hommes de « vivre ensemble ». Le socialisme veut préserver ces rapports ; il donne le primat à la société sur l’individu. Son véritable contraire, c’est l’individualisme. Pas le libéralisme ! Mais à quel degré donner priorité à la société ? Les deux âges du socialisme

Depuis cent cinquante ans, deux conceptions se sont opposées. La première donne le primat absolu à la société, qu’incarnera l’Etat lorsque celui-ci aura été conquis par la révolution. Ce socialisme ne laisse aucune liberté économique à l’individu. L’Etat, censé incarner toute la société dans sa diversité, se charge seul de produire et de distribuer. Mais il ne laisse pas non plus la liberté politique de critiquer ce mode de production et de distribution. Pas de liberté religieuse non plus, ni guère de liberté culturelle ! Puis un second socialisme a vu le jour. Beaucoup moins théorisé que le premier, qui s’appuyait sur Marx. Ce second socialisme a refusé d’emblée la saisie de toute l’économie par l’Etat, et préféré s’efforcer de réformer le capitalisme, lequel, spontanément, tend à phagocyter les autres liens sociaux, donc à provoquer un individualisme croissant. Ce socialisme, réformiste en France, social-démocrate dans les pays du Nord, a maintenu ou recréé des liens sociaux, de la société. La retraite par répartition, comme l’assurance maladie, mais aussi l’impôt progressif destiné à réduire les trop grandes inégalités et à assurer à tous la même éducation et les mêmes moyens de transport, par exemple, sont ses « inventions » les plus notables.

Ce socialisme-là se caractérise par le fait qu’il met à la liberté économique, les entraves qu’il juge nécessaire au maintien des solidarités sociales. Par contre, il se veut, depuis toujours, en proue sur toutes les autres libertés, ce qui l’a justement amené à rejeter catégoriquement le socialisme autoritaire. Ce socialisme est ce qu’on peut appeler sans crainte le « socialisme libéral », l’adjectif « libéral » ne portant plus à malentendu.

Mais ne croyez pas que l’alternative date de la révolution bolchévique de 1917 et du Congrès de Tours de 1920, quand Blum fut mis en minorité par les communistes Brossard et Cachin entre autres. Bien avant, en France, les « guesdistes » et les « possibilistes » de Paul Brousse s’affrontaient déjà. En Allemagne, on eut, de manière sanglante, Berstein, Ebert et Schneiderman contre Kautsky, Hilferding, Rosa Luxembourg. Ce qui rend la France très particulière, c’est que l’opposition se poursuit encore, incarnée d’un côté par le PS et, depuis qu’elle a phagocyté le PC, la Ligue communiste révolutionnaire et son jeune leader postier très médiatique.

Une « société d’économie mixte, sans méconnaître les règles du marché »

Malheureusement, le premier socialisme, le socialisme autoritaire, qui a été en application soixante-dix ans en URSS, quarante-cinq ans dans les démocraties populaires, s’est soldé par un échec économique total, des phases de barbarie politique et un désastre écologique. Les Chinois, fondamentalement pragmatiques, ont donc rejeté le « modèle » économique, tout en maintenant le « contrôle » politique et idéologique.

Le seul socialisme qui a « fonctionné », sans entraves aux autres libertés, c’est celui qu’ont concrètement mis en œuvre les gouvernements socio-démocrates allemands et scandinaves, et, en France, les gouvernements de Mitterrand et de Jospin. Si les socialistes allemands l’ont affiché clairement dés le Congrès de Bad Godesberg, en 1959, les socialistes français, restés jusqu’à ces dernières années, comme tétanisés par la « statue du commandeur » communiste, n’ont osé l’afficher qu’en 1990, dans la Déclaration de principe votée à l’unanimité. Les phrases suivantes de ce Congrès se retrouvent intégralement dans la nouvelle Déclaration, actuellement soumise aux militants. Le PS s’y affiche comme un « Parti de transformation sociale » (mais en précisant bien qu’il met « le réformisme au service des ’espérances révolutionnaires’ »), et vise une « société d’économie mixte, sans méconnaître les règles du marché ».

Si la gauche de la gauche, et notamment la LCR, précisaient son programme, on verrait bien qu’elle ne peut aujourd’hui, sortir du marché, interdire les licenciements, fermer les frontières à certains groupes de produits, sans revenir à l’étatisation de l’économie et que le seul socialisme « possible » est bien le « socialisme libéral ». Les deux termes ont été associés une fois par un disciple de Saint Simon, Charles Andler, à la fin du XIXe siècle, puis totalement rejetés, en raison de la connotation économique de l’adjectif, jusqu’en 1987. Depuis lors, deux auteurs ont utilisé sans aucune vergogne, ni, bien sûr, citation de celui de 1987, le même titre pour des livres. Tant mieux si ces petites contrefaçons ont fait avancer l’idée et constituent finalement un terme synthétique sur lequel peuvent s’accorder les candidats au leadership du PS, au lieu de poursuivre un affrontement stérile.

Le socialisme libéral de Jean Matouk (Albin Michel, 1987)

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  • Saheyus
    Saheyus
    Nightfall, quietly it crept and (...)
    • Posté à 20h20 le 01/06/2008
    • Internaute 28231
      Nightfall, quietly it crept and (...)

    On n’a jamais vu autant de défenseurs du libéralisme que ces derniers temps. Je trouve cela glauque.
    Cela me rappelle Julliard qui, sur LCI, déclare sans rougir : « Le libéralisme politique nous vient de la Révolution Française, ça je ne vous apprend rien. Mais j’irais même plus loin : le libéralisme économique nous vient de la Révolution Française ». Comme si l’on n’apprenait pas, à l’école, que la Révolution a été en bonne partie déclenchée par les bourgeois, jaloux des privilèges des nobles, qui réclamaient le droit de s’enrichir sans entrave (et de la considération, par dessus le marché).

    Depuis ces temps béni, la richesse est toujours transmise de père en fils, mais en plus on est hypocrite et on prétend que non. Quelle avancée !
    Le libéralisme est un mot trop souillé pour être utilisé, je me répète mais on ne le dira jamais assez. Et je ne crois pas que ce sont les Delanoë, leurs défenseurs et les gens de droite que cette idée enchante qui pourront donner à ce mot un sens digne ; pas plus que Royal, soit dit en passant (jouer à la vierge effarouchée pour l’occasion ne changeant rien à son affaire).

    Au passage, je m’élève contre votre définition du prétendu « premier socialisme », soit disant dictatorial et ne laissant pas de liberté à la personne. Vous n’avez rien compris à Marx visiblement, pas un traître mot !

    « Pas de liberté religieuse non plus, ni guère de liberté culturelle ! »

    Marx, bien que profondément athée, respectait la liberté de religion et n’a jamais prétendu qu’il fallait empêcher qui que ce soit de croire (même s’il estimait, par conviction, que l’on peut vivre mieux sans croire). Détruire l’Eglise ne veut pas dire détruire la foi.
    Pas de liberté culturelle ? ... ça sort d’où ça ?

    « L’Etat, censé incarner toute la société dans sa diversité, se charge seul de produire et de distribuer. Mais il ne laisse pas non plus la liberté politique de critiquer ce mode de production et de distribution. »

    Ca, c’est de Marx ? Et puis quoi encore ! Marx parlait de détruire l’Etat, pas de le rendre tout puissant. Je n’arrive décidément pas à comprendre comment on peut en arriver à des contre sens pareils. Nul besoin d’Etat dans le communisme, le vrai, de même qu’il n’est nul besoin de politiciens et de leaders.
    Enfin, là, je me mets à parler du communisme, plus que du socialisme. Mais soyons sérieux, quand Marx parlait de dictature du prolétariat, il n’évoquait pas une dictature différente de la dictature bourgeoise que nous subissons depuis plus de deux siècles. Le socialisme n’est que le basculement d’une société dirigée par le plus petit nombre, vers une société dirigée par le plus grand nombre, ni plus, ni moins. Ca implique évidemment une meilleure répartition des richesses mais, pour ainsi dire, ça va de soi.

    Hors, petit problème : si le socialisme est caractérisé par le pouvoir donné au plus grand nombre (le prolétariat, c’est à dire tous les salariés), comment un « leader » socialiste peut-il seulement exister ? Il pourrait bien y avoir une figure charismatique, il n’est pas interdit d’être intéressant, mais il ne pourrait avoir aucun pouvoir, ou du moins pas plus que n’importe quel autre humain.
    C’est peut-être là la racine des soucis du PS... et de sa schizophrénie.

    Marx, qu’on le veuille ou non, était bel et bien anarchiste, démocrate, écologiste, pacifiste, pour la liberté de culte, etcetc. Je suis prêt à prouver chacun de ces termes en citant dans le texte, et je défie quiconque de démontrer le contraire.
    J’avoue en avoir assez de ce dénigrement systématique. Marx, ce n’est pas le marxisme. Marx, c’est encore moins le soviétisme et encore moins le stalinisme (ce fascisme peint en rouge). Et ce que vous avez décrit ici, c’est bel et bien le soviétisme, qui n’a rien à voir avec Marx.

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