Chez Gilles Bridier

Les réflexions sur l'actualité économique de Gilles Bridier, président de l'agence d'information Apidoc et ex-directeur de la rédaction délégué de La Tribune.

Fannie et Freddie : le libéralisme américain aussi a ses limites

Gilles Bridier
Journaliste
Publié le 10/09/2008 à 13h00

« Too big to fail » : trop gros pour tomber, trop gros pour le laisser tomber. C’est l’étiquette qui collait à la peau de Fannie Mae et Freddie Mac. Réputation confirmée, depuis la nationalisation lundi des deux géants du crédit immobilier.

Aux Etats-Unis, le libéralisme ne perd pas le Nord. Lorsqu’il s’agit de remettre sur pied des entreprises au bord de la faillite, les pouvoirs publics réputés indésirables dans le business interviennent massivement. Un nouvel exemple du pragmatisme américain vient d’être donné avec ce sauvetage à 200 milliards de dollars suivant les estimations les plus hautes. Soit 660 dollars pour chacun des 300 millions d’Américains, ou 2600 dollars pour un couple avec deux enfants.

Cette année, les Américains travailleront près d’un mois uniquement pour renflouer les deux principaux établissements de crédit immobilier du pays !

Interventionnistes à la maison

Il n’y a qu’en dehors de leurs frontières que les autorités américaines s’offusquent de l’interventionnisme d’un Etat dans l’économie. A l’intérieur de l’Union, on les a vus intervenir de nombreuses fois pour redresser une situation qui partait à vau-l’eau, la concurrence dût-elle en souffrir.

Le meilleur exemple est celui des Caisses d’épargne américaines, les American savings and loan associations, prises de court par la déréglementation du système bancaire au début des années 80. Incapables de s’adapter, elles étaient condamnées. L’Amérique refusait d’y croire, à tel point que Frank Capra en tira un film amer « It’s a wonderful life ».

Pour sauver ces vénérables institutions, le gouvernement américain intervient, donnant un grand coup de couteau dans la doctrine à laquelle l’Oncle Sam voulait convertir le monde entier, sans état d’âme face aux contradictions soulevées. Plus de 100 milliards de dollars furent consacrés au sauvetage des caisses d’épargne.

Chrysler, Harley : quand il faut sauver les mythes

Ce n’est pas le seul exemple de l’interventionnisme de l’Etat, lorsque les conditions l’exigent. Par exemple, le premier choc pétrolier mit Chrysler sur le flanc. L’un des « Big Three » de l’automobile américaine était menacé de faillite. Un tel fleuron de l’automobile américaine, image de « l’American way of life », ne pouvait disparaître ainsi. L’Etat vint à sa rescousse en le renflouant financièrement.

Même chose avec Harley Davidson, autre mythe du rêve américain. Au début des années 80, la marque idolâtrée par les « bikers » menaçait d’être submergée par la déferlante des motos japonaises. Mais l’Oncle Sam veillait. Il décida de porter à 70% les droits de douane sur les motos importées. Pour plusieurs années, le temps que Harley se trouve un nouveau souffle, les motos nippones ne furent commercialement plus compétitives.

Et que dire des multiples réglementations tel le fameux Chapter 11 de la loi sur les faillites qui permet à une entreprise en difficulté de poursuivre son activité sans payer ses dettes, sans que les créanciers puissent l’y obliger et sans qu’un prédateur puisse s’en emparer.

Dans le secteur des « utilities » (les services publics à l’anglo-saxonne), pas de libéralisme dogmatique non plus : une entreprise ne peut répondre à un appel d’offres que si la moitié de son capital est américain. La règle fut longtemps la même pour le capital des banques américaines en partie sanctuarisé, jusqu’à ce que le manque de liquidités amène les autorités à desserrer l’étau pour attirer… l’argent frais des dynasties pétrolières ou des fonds souverains asiatiques.

Wall Street applaudit

Moins de trente ans après l’épisode des Caisses d’épargne, Fannie Mae et Freddie Mac connaissent les mêmes déboires, et Washington assume ses responsabilités de la même façon. Les milieux financiers outre-Atlantique n’en espéraient pas moins.

Depuis plusieurs mois, ils attendaient cette décision, comme l’a montré la réaction de la Bourse de New York, enchantée. Les marchés financiers américains applaudissant à une nationalisation : il n’y avait que les libéraux dogmatiques européens pour penser que l’argent public des contribuables ne viendrait pas corriger les fautes de financiers peu scrupuleux.

Finalement, le pragmatisme a prévalu : et même si la morale de l’histoire doit en souffrir, le libéralisme survit, revigoré, et satisfait de la bienveillance de l’Etat américain. Les financiers qui s’opposent à la mise en place de toute forme de régulation financière qui briderait leurs prises de risque, ont gagné la partie.

En France aussi

Bien utilisées, les nationalisations conviennent finalement à beaucoup de monde. Pourtant, en France, elles ont déclenché une véritable guerre de religion dans les années 80, les plus farouches adversaires ayant refusé de voir que, avec la déréglementation et la mondialisation naissantes, des entreprises comme Rhône-Poulenc (devenue Sanofi), la Compagnie Générale d’Electricité (plus tard Alcatel) et d’autres n’auraient pu résister aux appétits de concurrentes étrangères plus puissantes. Mais le débat était plus politique qu’économique.

Depuis, l’interventionnisme de l’Etat a aussi fait ses preuves dans l’Hexagone lorsque, à l’initiative de Nicolas Sarkozy, l’Etat vint soutenir Alstom à bout de bras jusqu’à ce que l’entreprise retrouve son équilibre. Sans que les libéraux n’y trouvent rien à redire.

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  • Madiran
    Madiran
    (Business Analyst)
    • Posté à 17h07 le 10/09/2008
    • Internaute 16911
      (Business Analyst)

    Le problème ... ?

    Est que « la crise actuelle présente la particularité d’être purement financière, sans lien originel avec l’économie réelle »

    Si économie et écologie ont une racine commune…
    Nous voyons ici à quoi peut conduire la « pure » finance !
    Nous avons mélangé, volontairement « finance » et « économie » !
    (Le cas n’est pas rare ! Comme je le soulignais dans mon post de 13H55 le 20/08/2008, et depuis de nombreuses années !)

    La finance lorsqu’elle est le fait d’opérateurs sans foi ni loi peut conduire le monde à des désastres.
    C’est hélas ce qui est en train de de produire.

    Et l’indépendance de la BCE à mon sens devrait donner à réflechir à nos dirigeants tant qu’il n’est pas encore trop tard !

    Je pense que le tenants du principe « pas d’état » ou « jamais d’intervention de l’Etat » risquent de devoir réflechir avant d’avancer leurs arguments !

  • Humain
    • Posté à 17h34 le 10/09/2008
    • Internaute 21387

    A Claude Pelletier

    Les grands libéraux vous expliqueront que comme en France pour nos banques, il ne s’agit que d’une mise sous tutelle… Question de mots !

    La vraie question est effectivement : Qui paye ?

  • fgabriel
    • Posté à 21h08 le 10/09/2008
    • Internaute 40562

    Que d’erreurs.

    Fannie Mae et Freddie Mac sont des « government sponsored entities », càd ils ont la garantie financière de l’Etat américain.

    KéZAKO ? cela veut dire que s’ils font faillite, l’Etat américain se porte caution et paie à leurs places.

    Donc, que l’Etat américain, au lieu d’attendre passivement ce jour fatidique, anticipe et « nationalise » Fannie Mae et Freddie Mac, ce n’est que bonne gestion. Car de toutes façons, dans tous les cas, il est prévu qu’il paie !

  • jjezfm
    jjezfm
    Internaute
    • Posté à 09h13 le 11/09/2008
    • Internaute 9633
      Internaute

    le libéralisme n’a rien de libéral

    - on mutualise les pertes et on privatise les profits

    - on nationalise les sociétés endettées et on vend les plus rentables des services publics (quitte à les racheter lorsqu’ils auront été exploités jusqu’à l’endettement)

    - les PME sont sous la coupe de leurs gros clients, pour lesquels la concurrence ne veut plus dire grand chose. Si, concurrence entre les cadeaux que leur proposent les Etats, peut-être...

  • olivier_lefébure
    • Posté à 09h34 le 11/09/2008
    • Expert 50266
      avocat

    Merci de ce bel article qui pointe quelques unes des contradictions de ceux qui se disent « libéraux » :

    - liberté de circulation des capitaux, mais pas de liberté d’aller et de venir pour les êtres humains, soumis à des politiques migratoires drastiques,
    - liberté de concentrer les profits entre quelques mains lorsque tout va bien, et de mutualiser les pertes lorsque tout va mal.

    Les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la chose, le contribuable français ayant été régulièrement mis à contribution pour sauver des groupes privés en quasi faillitte, préservant la fortune des actionnaires (cf., entre autres, les Wendel et la sidérurie)

    La référence au « chapter » 11 n’est en revanche pas appropriée. Le chapter 11 américain peut difficilement être présenté comme un outil spécifiquement américain pour préserver des entreprises en difficulté de prédateurs étrangers. Tous les pays modernes, y compris bien entendu la France, ont dans leur réglementation des textes similaires, dont l’objet est de permettre le rebond d’une activité en difficulté, en la soustrayant provisoirement à l’appétit des créanciers.

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