Tchèque, chic et choc

Déboires d'un Tchèque sans provisions

« Entropa » : derrière le scandale européen, une affaire tchèque

Martin Danes
Journaliste et écrivain tchèque
Publié le 23/01/2009 à 10h59

David Cerny devant son oeuvre ’Entropa’, exposée au Conseil européen (François Lenoir/Reuters)

En installant l’oeuvre Entropa, prétendument réalisée par « 27 artistes européens », au siège du Conseil européen à Bruxelles, le gouvernement tchèque a voulu traduire dans les actes la devise qu’il s’était fixée pour sa présidence. Le phrase en question, « Evropě to osladíme » (littéralement : « on va adoucir l’Europe ») peut en effet aussi être traduite en « on va rendre à l’Europe la vie plus difficile ».

La semaine dernière, lors de l’inauguration de l’immense mosaïque représentant les Etats membres de l’Union, Alexander Vondra, vice-premier ministre tchèque chargé des affaires européennes, s’est empressé de promettre d’avance d’en enlever les parties qui toucheraient la susceptibilité d’une quelconque nation.

Il faut dire que l’oeuvre ne fait pas dans la dentelle : la France est représentée barrée d’une banderole « En grève », les Pays-Bas sont submergés par les eaux (d’où émergent cinq minarets) et un « rainbow flag », tenu par un groupe de prêtres, est planté sur la Pologne. Huit jours plus tard, en censurant le WC à la turque représentant la Bulgarie, Prague a lancé un happening à suivre.

Grâce à cet acte de persiflage international, Cerny se fait connaître

Entropa n’est pas une œuvre d’arts comme une autre, c’est avant tout de la « provoc ». Il n’est pas très difficile de deviner la motivation du créateur de l’œuvre, le plasticien tchèque David Cerny qui aime le goût du scandale. L’affaire a d’ailleurs commencé par une imposture : Cerny avait fait croire qu’il avait fait appel à 27 artistes de l’UE pour réaliser les oeuvres, alors qu’il a tout fait lui-même.

Dans les pays tchèques, il avait gagné sa notoriété en 1991 en repeignant en rose un char soviétique, exposé à l’époque sur une place praguoise en l’honneur de la libération de 1945.

Mais grâce à cet acte de persiflage international, parrainé par Prague, il se fait enfin connaître par l’Europe entière.

Il est un petit peu moins évident de deviner les mobiles du gouvernement tchèque, commanditaire de l’œuvre qui aurait offensé Bulgares, Slovaques, Estoniens, Allemands, Français ( ?) ainsi que le président en vigueur Vaclav Klaus. Dans l’affaire, le gouvernement tchèque fait figure d’éléphant marchant dans de la porcelaine.

La vraie cible de la provocation, c’est le président tchèque

L’argument avancé par Alexander Vondra, le « M. Europe » tchèque, selon lequel l’installation témoignait de la capacité des Tchèques à rire d’eux-mêmes, est un peu hypocrite.

La partie de l’oeuvre représentant la Tchéquie met en dérision le Président de la République, or s’il y a quelque chose qui rapproche le Premier ministre Topolanek, le ministre Vondra et l’artiste David Cerny, c’est justement -pour rester diplomate– leur manque d’enthousiasme pour le président Klaus.

Depuis plusieurs mois, ce dernier ne manque pas une seule occasion de dénigrer publiquement le gouvernement, qui n’a jusque-là pas pu riposter. En demandant au Premier ministre de prendre publiquement ces distances, le président Klaus a réagit sous le coup de l’émotion, mais a très bien compris que la vraie raison d’être de l’œuvre n’était celle avancée par son auteur, à savoir rire des préjugés liés à diverses nationalités européennes.

Ces derniers ont en fait servi de prétexte aux promoteurs de l’installation pour combler leur envie irrésistible d’humilier Klaus l’eurosceptique au siège de l’Union à Bruxelles.

Sincère sur ce plan, David Cerny ne fait aucun secret de sa haine pour son président. Lors de l’inauguration de son oeuvre à Bruxelles, il a dit sans ambages :

« Si j’ai voulu offenser quelqu’un, c’est Vaclav Klaus. Car Klaus offense les Tchèques. »


’Entropa’, l’oeuvre installée au Conseil européen

Photos : David Cerny devant son oeuvre ’Entropa’, exposée au Conseil de l’Europe (François Lenoir/Reuters) - L’installation « Entropa » (DR).

  • 19204 visites
  • 57 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • A déménagé le 25 octobre
    • Posté à 12h50 le 23/01/2009
    • Internaute 33755

    Il faut aussi rappeler le contexte artistique tchèque. David Černy n’est pas le seul à provoquer de la sorte, bien qu’il soit le plus illustre (j’aime particulièrement ces bébés qui marchent sur le phalus de Prague*).
    C’est une marque de fabrique nationale. L’amusant étant de constater que cette utilisation sans retenue de la provoc’ est aussi une des raisons pour laquelle Vaclav Klaus, président ultra médiocre, est détestée...

    Le groupe Ztohoven (encore un « subtil » jeux de mot provocateur) est pas mal dans le genre. Prenez par exemple une interlude France 3, avec son joli panorama sur la nature et ses papillons qui virevoltent. Incluez-y dans le fond, coincée entre deux moyennes montagnes, une explosion nucléaire avec champignon atomique, et c’est le standard téléphonique de France 3 d’exploser avec.
    Ils ont aussi pastiché la campagne pour les Jeux Olymiques à Prague en 2016 en remplaçant les personnalités illustres qui vantent les mérites des JO par de célèbres gangsters et mafieux.

    Bref, je n’étais pas étonné de cette superbe supercherie de Černy. Mais ce qui m’étonne le plus est le fait de lui avoir confié cette production...

    À noter enfin que l’art moderne tchèque s’inscrit durablement dans le contexte actuel de marasme économique et de mépris du peuple. Ils sont beaucoup plus en avance que les nations occidentales endormies par plus de 50 années de société du spectacle.

    * Lien

  • ZonZon la MouChe
    ZonZon la MouChe
    ni dieu ni maître !
    • Posté à 13h54 le 23/01/2009
    • Internaute 53182
      ni dieu ni maître !

    Au départ, le concept me plaisait bien.
    Mon enthousiasme est retombé quand j’ai constaté que, pour les préjugés, l’Allemagne était représentée par des autoroutes faisant une sorte de croix gammée (d’autant que les autoroutes allemandes doivent beaucoup au Chancelier ...)

    Edit :
    La Slovaquie est représentée sous forme de saucisson hongrois
    Le Portugal se voit agrémenté de 3 morceaux de viande posés sur son territoire et représentant les anciennes colonies.
    Le Luxembourg se voit présenté comme pays « à vendre »
    L’Espagne est un vaste chantier, totalement bétonné
    Les Italiens eux se voient représentés par des footballeurs tenant un ballon de foot devant leur sexe, les deux passions italiennes, aux dires de l’artiste
    La Grande-Bretagne, réputée pour son euro-scepticisme, est carrément absente de la carte.

  • funkystefffff
    funkystefffff répond à spouny_boy
    écolo antipathique
    • Posté à 15h07 le 23/01/2009
    • Internaute 55257
      écolo antipathique

    Dommage que l’artiste n’ait eut à traiter que de l’Europe, On lui aurait demander une mappemonde, j’imagine le pittoresque, j’extrapole, mais pour moi il s’agit du même ordre d’idée qui sous tend la caricature extrême : comment aurait-il représenté les pays du Maghreb ? de l’Afrique noire ? Oui l’humour raciste fait rire (moi pas trop), est-ce pour autant drôle au point de le sacraliser dans les instances de l’Europe ?

    Respecter l’œuvre et l’artiste ? alors quid de Dieudonné ? de l’humour de Carlos ?

    Je pense qu’on peut rire de tout, mais peut-être pas avec n’importe qui, et surtout pas n’importe où : je pense que les instances de la démocratie ne devraient pas être le théâtre de ce genre de spectacle navrant...
    Notre Président se suffit lui-même parfois à ridiculiser la fonction.

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 15h09 le 23/01/2009
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    C’est de l’art, ce pot-pourri de pièces rapportées tout droit sorti de chez Bricorama ? Un artefact plutôt. En tout cas, on ne pourra me convaincre que c’est « beau » ou instructif. L’agencement des pays au sein du cadre paraît banal. A mon avis, n’importe qui aurait pu en faire autant, et je pèse mes mots. Ce qu’on prend pour une satire « scandaleuse » n’est qu’une pub, ou plutôt une contre-pub. L’affichage de clichés attachés à certains pays n’est pas en soi un problème (Flaubert a bien écrit un Dictionnaire des idées reçues), même si on peut douter de son impact au-delà du scandale présumé.

    Mais n’est pas satiriste qui veut. La satire, pour qu’elle ait un effet, se doit de dénoncer des travers incontestables reconnus par ses victimes, même si c’est à contre-coeur. Celle de Swift dans Les voyages de Gulliver est un modèle du genre (les hommes sont des sauvages aux moeurs bestiales, tandis que les chevaux sont des parangons de noblesse pacifique). Ici, on est plutôt dans le domaine de la caricature besogneuse : une swastika tripatouillée symbolise l’Allemagne, le « mot-clé » (Grève !) illustre la France, et le reste à l’avenant, les égratignures en moins.

    On ne peut m’empêcher de penser que cette « oeuvre » de Cerny aurait peut-être davantage d’impact si elle était présentée au palais présidentiel de Vaclav Klaus, sa cible présumée, là-haut sur sa colline praguoise, ou mieux encore, à l’entrée du Pont Charles IV. C’est ainsi que les Tchèques devraient régler les comptes qu’ils peuvent avoir les uns avec les autres. L’Europe n’a pas grand chose à voir dans cette affaire, sinon pour révéler le propre euro-scepticisme de Cerny.

  • Philippe Mahieu de Warelles
    • Posté à 15h26 le 23/01/2009
    • Internaute 18856
      La Rochelle

    Dans les années 90 je me souviens avoir participé à une pièce monté et réalisée par les Balladins en Agenais dans laquelle tous les clichés que nous attribuons aux européens étaient utilisés comme « ressorts comiques ». Cette pièce avait, entre autre, comme objectif, de vulgariser Maastricht.

    Comme quoi, rien de neuf dans le ciel européen

  • Pieki
    Pieki
    Jeune photographe
    • Posté à 16h47 le 23/01/2009
    • Internaute 60839
      Jeune photographe

    Juste une petite question : est-ce que quelqu’un sait combien ça a couté ?

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.