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L'Europe d'après le mur, l'Europe dans le mur

Riwal Ferry
Blogueur
Publié le 15/11/2009 à 19h15

Au fil des commentaires que l’on a pu lire ou entendre à propos du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une remarque récurrente : l’intégration des anciens pays-satellites de l’URSS serait a ce jour « la plus grande réussite » de l’Union européenne. Ah bon. A cette aune, on en vient a se demander ce que serait dès lors son plus grand échec.

Entendons-nous bien : je fais partie de ceux dont la mémoire n’est pas altérée par une quelconque indulgence a l’égard des défunts régimes communistes. Je ne pus que me réjouir de la disparition de cette hideuse ceinture de béton qui, il est bon de le rappeler, fut construite parce que des ouvriers, des paysans, des travailleurs de toute sorte se carapataient par dizaines de milliers de ces pays où des partis avaient pris le pouvoir au nom des ouvriers, des paysans et des travailleurs.

Ce mur, je l’ai vu de mes yeux à Berlin, en 1984, déchirant des rues, des quartiers, une ville, un pays et, au final, un continent. En ce temps-là, son inhumanité était d’autant plus désespérante qu’elle semblait immuable. Sa disparition, lointaine et définitive réplique des secousses enregistrées à Prague en 1968 et à Gdansk en 1980, fut un vrai moment de bonheur.

Je fais partie de eux qui apprécient d’autant « Good bye Lénine » qu’il fut suivi de peu par « La vie des autres », le second remettant à l’heure des pendules quelque peu perturbées par le premier.

« Ils risquent de retourner à la dictature »

Il n’empêche que l’extension de l’UE aux pays situés derrière l’ancien « rideau de fer » se fit au détriment d’une accélération de l’intégration politique. Et ce, en conscience, car le débat fut vif, à Bruxelles et à Strasbourg, entre les partisans de « l’approfondissement d’abord » et ceux de « l’élargissement d’abord ». Les seconds l’emportèrent sur les premiers, usant d’un chantage affectif redoutable, en substance :

« Si on n’intègre pas ces pays immédiatement, ils risquent de retourner à la dictature » ou « C’est bien le moins qu’on puisse faire, après toutes les années d’oppression qu’ils ont subies ».

Comment pouvait-on ne pas approuver une telle générosité, d’autant qu’à Varsovie, Bratislava, Budapest ou Prague les intéressés trépignaient d’impatience ? C’est en usant d’arguments politiques qu’on renonça, de facto, au politique.

Mais les tenants de « l’élargissement d’abord », de ce côté-ci de l’ancien mur, n’avaient au fond que faire d’un quelconque projet à caractère historique -ce n’est certainement pas une coïncidence si les dirigeants britanniques en faisaient partie. Leur projet, c’était ce que l’Europe est fondamentalement devenue : une vaste zone de libre-échange, où le dumping social et fiscal tient lieu de « facteur de développement ».

On se garda bien, en effet, d’injecter proportionnellement autant de fonds « structurels » qu’on le fit naguère en Grèce, en Irlande et au Portugal, et en parallèle on fixa des conditions libéralo-monétaristes drastiques aux candidats issus du monde ex-communiste : il ne restait à ces Nations qu’à devenir « compétitives », c’est-à-dire renoncer, et pour longtemps, à une régulation sociale de l’économie de marché un tant soit peu conséquente. Et devenir des destinations idéales pour de juteuses délocalisations des industries « de l’ouest ».

L’illusion du non au traité constitutionnel

C’est à ce projet que beaucoup de Français crurent dire « non » en 2005, torpillant paradoxalement la seule opportunité d’injecter « du politique » dans un ensemble voulu et géré par des marchands. La victoire « noniste » fit jubiler Le Monde Diplomatique, les marchands firent semblant de s’en désoler. Le dogme de la « concurrence libre et non-faussée » était en effet bien plus sûrement « gravé dans le marbre » qu’auparavant, aucune structure politique supra-nationale potentiellement social-démocrate n’étant désormais en mesure d’émerger.

Le Traité de Lisbonne, laborieusement devenu réalité ces derniers jours, n’est qu’un succédané au petit pied du défunt « traité constitutionnel ». On se dépécha cependant de désigner Barroso à la tête de la Commission avant son entrée en vigueur -les nouveaux droits accordés au Parlement risquant de coûter sa place au bon petit soldat Jose-Manuel.

L’entrée dans L’UE des anciens satellites soviétiques -et, en conséquence, leur transition vers des régimes démocratiques et des Etats de droit- est sans aucun doute un phénomène historique d’importance dont on peut, globalement, se réjouir.

Mais fichtre, qu’on cesse de nous parler « d’intégration » : il s’agit, au mieux, de juxtaposition. Lorsqu’on s’intègre, en général, c’est à quelque chose. Or, avant 2004, l’Europe politique était un ectoplasme en cours de matérialisation (on se souvient de la tragique impuissance de ce « machin » lors des guerres en ex-Yougoslavie) : lorsque les trois pays baltes, les quatre d’Europe centrale, Chypre, la Slovénie et Malte se joinrent aux quinze autres, dix nouvelles voix vinrent s’ajouter à la cacophonie ambiante.

Après 2004, l’ectoplasme redevint songe. Et puisqu’avec l’échec du « traité constitutionnel » en 2005 on avait tiré un trait sur l’Europe politique, pourquoi se gêner ? En 2006, on accueilla la Roumanie et la Bulgarie. Une fois encore on nous servit la rengaine du « destin historique » de ces Nations « ayant vocation » à rejoindre le club. Ben voyons. On pouvait surtout remarquer que le salaire horaire des ouvriers bulgares ou roumains était encore plus bas que celui des Slovaques. Par ici, la bonne soupe.

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles. Les paysans propriétaires des quinze parcelles de l’Ouest de ce champ se réunissaient régulièrement pour partager leur matériel agricole, certains d’entre eux allaient même jusqu’à trouver cette parcellisation ridicule et rêvaient d’un champ unique.

Ceux de l’Est avaient à peine l’usufruit de leurs parcelles et vivaient sous la domination d’un grand seigneur encore plus à l’Est. Ce dernier s’était assuré de leur soumission en érigeant une barrière infranchissable les séparant de leurs homologues de l’Ouest.

Un jour, l’héritier du seigneur de l’Est se lassa de son propre pouvoir, et la barrière finit par céder. Les neuf paysans de l’Est purent enfin participer aux réunions de l’Ouest. Mais de champ unique, on ne parla guère plus, car les paysans de l’Est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles : ils les vendirent en partie à ceux de l’Ouest. Et aucune véritable décision ne sortit jamais plus de ces réunions.

J’aimerais qu’on me dise au nom de quoi la morale de cette histoire serait que les quinze paysans de l’Ouest ont, par leur clairvoyance, réussi quelque chose. C’est pourtant ce qu’on voudrait nous faire avaler en énonçant comme une évidence que l’adhésion des ex-démocraties populaires est « la plus grande réussite » de l’Union européenne.

Mais sur ce sujet - l’Europe - ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on prend les citoyens pour des courges.

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  • 12 réactions
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  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 19h57 le 15/11/2009
    • Internaute 73621
      (...)

    « on prend les citoyens pour des courges. »

    en effet
    où cours-je
    et dans quel état j’erre

    • leo s
      leo s répond à leo s
      (...)
      • Posté à 09h25 le 16/11/2009
      • Internaute 73621
        (...)

      « mon incapacité à trouver quelque excuse aux pensées excluantes et totalitaires, d’où qu’elles viennent. »

      comment donc
      considérer l’exclusion
      des votes
      français
      hollandais
      irlandais
      au traité constitutionnel

      exemple parfait d’exclusion de la démocratie

       ? ? ?

  • alangaja
    alangaja
    "Bank brother is watching you"
    • Posté à 20h17 le 15/11/2009
    • Internaute 93690
      "Bank brother is watching you"

    article sympathique, surtout apres le torrent de niaiseries déversé sur notre « liberté », c´est a dire la liberté d´exploiter l´autre si l´autre ne le fait pas avant toi.

    « car les paysans de l’Est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles : ils les vendirent en partie à ceux de l’Ouest »

    l´Ouest a foncé sur les terres de l´Estn comme le colonisateur sur l´Afrique, a une autre époque. qu´est-ce qu´un pays dont la terre est détenue par des gens qui habitent un autre pays ? ? ?

    • TienTien
      TienTien répond à alangaja
      impavide devant les ruines de (...)
      • Posté à 08h19 le 16/11/2009
      • Internaute 86881
        impavide devant les ruines de (...)

      « Qu’est-ce qu’un pays dont la terre est détenue par des gens qui habitent un autre pays ? “
      Réponse : une sorte d’Amérique Latine, à l’image hallucinante des grandes pampas d’Argentine ou du Paraguay, exploitées aux seuls profits des multinationales du type Cargill, etc... Toute une population transformée de facto en ouvriers agricoles... !

      • alangaja
        alangaja répond à TienTien
        "Bank brother is watching you"
        • Posté à 21h23 le 17/11/2009
        • Internaute 93690
          "Bank brother is watching you"

        analogie intéressante, merci !

  • Wildleech
    Wildleech
    révolutionnaire en devenir
    • Posté à 01h22 le 16/11/2009
    • Internaute 81842
      révolutionnaire en devenir

    Et que se passerait-il si une sixième République Française décidait que tout ce qu’a paraphé la cinquième doit-être renégocié ?

  • REMARQUEUR -Compte bloque-
    • Posté à 02h03 le 16/11/2009
    • Internaute 78816
      freelance

    L’Europe ne satisfait plus que des banquiers, des castes et des classes sociales très ciblées pour assurer l’auto-satisfaction par le profit.
    C’est l’Europe des rations et non des nations, l’Europe des banquiers et non l’Europe des peuples...

  • Warp
    • Posté à 04h35 le 16/11/2009
    • Internaute 26414

    tout à fait d’accord sauf sur un point : quand les français ont dit « non »

    il me semble que le manque de projet et de garantie d’un nivellement des différences entre les pays sur le mieux disant social aient été les vrais raisons de ce « non »

    ce qui manque à l’Europe c’est de faire en sorte que les élus des peuples européens (les députés européens) aient réellement le pouvoir et qu’ils prévalent sur les représentations des différents gouvernements

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 10h08 le 16/11/2009
    • Internaute 82025
      non connue

    Parenthèse préliminaire : merci à Rue89 d’avoir traité le sujet avec une sage circonspection, ça l’honore et n’enlève en rien son appellation « 89 », plus évocatrice d’un rêve populaire que d’un évènement historique.

    Je retrouve dans cet article une sensibilité dont je me sens proche (et notamment, à travers Good bye Lénine et La vie des autres).
    Mais j’ai quelques ajustements, si l’on peut dire :

    L’inclusion des ex pays de l’est n’est pour rien dans notre incapacité à construire l’Europe solidaire, ce problème date plutôt de l’entrée de la Grande Bretagne.

    Le Non au référendum fût surtout la prise de conscience que nous n’avions jusque là bâti que des « contrats commerciaux » (la lecture des traités est éloquente à ce sujet). En ce sens, il est difficile d’attribuer à ce Non des éléments uniquement postérieurs à l’élargissement. La 3ème partie du Traité de Rome (1957), par exemple, instituait déjà les futures règles sur la concurrence.

    Enfin, je crois qu’on était de toute façon face à un problème incontournable :
    - les institutions comme la CE ont besoin de temps pour se bâtir. Nivellement des niveaux de vie, changement des mentalités, établissement d’une culture européenne (à travers le multilinguisme par exemple), se font sur au moins une génération.
    - le monde économique et financier est au contraire bâti sur des mécanismes rapides, et des profits générés sur des transitions (les Edge-funds en étant l’exemple paroxystique). Aussi, chaque changement dans l’UE se fera au détriment du politique et au bénéfice de la bourse. Cela conforte l’idée que la chute du mur a pu entrainer une régression sociale à l’Ouest, mais cela relativise le fait que ce soit lié à la chute du régime soviétique.

    C’est par rapport à tout évènement de transition qu’il faut être vigilant.

  • mick69
    • Posté à 10h45 le 16/11/2009
    • Internaute 2907

    A propos de la privatisation de la planète au bénéfice de quelques uns, pourquoi Rue89 ne parle-t-il pas de ce qui se passe à Mexico ? 44000 employés de la compagnie d’électricité LFC licenciés par un simple décret présidentiel

    Lien

    • alangaja
      alangaja répond à mick69
      "Bank brother is watching you"
      • Posté à 21h28 le 17/11/2009
      • Internaute 93690
        "Bank brother is watching you"

      merci mick. déja que la couverture du soulevement a Oaxaca était carrément minable - on peut même parler du silence coupable des médias...

  • Gorn
    Gorn
    Geek farceur
    • Posté à 10h42 le 18/11/2009
    • Internaute 92890
      Geek farceur

    Il faut rester optimiste pour l’Europe. Il aurait probablement été plus efficace d’intégrer moins de nouveaux pays d’un seul coup afin de pouvoir les aider plus intensément. Comme ce fut d’ailleurs le cas pour l’Espagne ou l’irlande.

    Même si l’intégration a beaucoup moins avancée ces dernières années a l’inverse de l’élargissement, il ne faut pas désespérer et voir le chemin parcourru. rien ne dit qu’apres une phase de consolidation (peut être 5 ans ou10 ans) l’Europe n’ira pas plus loin dans l’intégrations. Il faut aussi du temps.

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