On est là pour voir

des photos de toutes les couleurs, et aussi des vertes et des pas mûres

L'impossible photographie des prisons parisiennes

Publié le 15/02/2010 à 16h44


Dans une prison parisienne

Cinq ans auront été nécessaires à Catherine Tambrun et son équipe du Musée Carnavalet pour construire cette exposition de 340 photographies (sélectionnées parmi environ 3 800 documents) intitulée « L’impossible photographie, prisons parisiennes (1851-2010) ».

Au XIXe siècle, il y avait dix-neuf prisons réparties dans treize arrondissements parisiens. Si l’on inclut les dépôts de la préfecture de police, celui du parquet (dit « La souricière ») et le centre de rétention administrative, il n’en reste aujourd’hui plus que quatre. La photographie inventée officiellement en 1839, ce n’est que 12 ans plus tard et uniquement pour des raisons de recensement patrimonial, qu’une prison en désaffection (La Force) est représentée par Henri Le Secq dans le cadre de la mission héliographique.

Tantôt commandées par des institutions étatiques extérieures à l’administration pénitentiaire, tantôt par cette dernière, ou bien faites par des amateurs, des militants, des journalistes, les photos de prison forment un puzzle dont il manquerait les pièces essentielles : le constat des conséquences psychologiques (et physiologiques) du système de détention sur les prisonnier(e)s.

Ajoutons à cela la disparité des techniques (jamais neutres) de prises de vue, de la chambre antique au téléphone portable, et le tableau sera toujours incomplet.

« L’impossible photographie », seul titre possible

Catherine Tambrun :

« Au delà des autorisations quasi impossibles à obtenir pour les photographes indépendants, qui peut photographier dans les prisons françaises souvent décriées ? Que peut-on photographier ? Il y a, en prison, des lieux que l’on peut voir et représenter et d’autres qui restent cachés. [...]

La photographie en prison est impossible, à la fois au sens strict et au sens esthétique . La photographie échoue en partie à montrer ce qui relève d’une sensation, d’une pratique et d’une expérience de l’enfermement qui sont bien différentes d’une simple expérience visuelle. On ne photographie pas l’enfermement, les odeurs, les bruits. »

Déjà, en 1983, le photographe Jean Gaumy, dans « Les Incarcérés », relevait l’impasse :

« La réalité des prisons ne se réfléchit pas, ne s’imprime pas, elle n’est pas montrable, elle échappe à l’objectivité de la caméra. Ici manquent des notions aussi essentielles que l’œuvre destructrice du temps, l’usure, la répétition, la monotonie et l’ennui, la révolte et la haine salvatrice, préservant la conscience de soi, de l’oubli, d’une vie qui fuit un peu plus chaque jour...

Non pas que les images seraient fausses, mais elles restent incomplètes, partielles, illusoires, donnant le sentiment de toujours devoir être décalées et dérisoires. »

Une exposition bric-à-brac qui montre la vie

Pour essayer de rétablir les « chaînons manquants », de représenter au plus près la détresse d’une humanité privée de liberté, l’exposition inclut des archives, des revues ou magazines spécialisés d’époque, des films, des diaporamas faits intra-muros, des créations sonores, des objets (comme la télécommande, objet fétiche qui les relie au monde extérieur). Tout cela fait un peu bric-à-brac, désordre. Mais dans ce monde d’ordre absolument clos, enterré, c’est montrer les preuves de vies.

Des séries commandées à des photographes modernes alternent avec les photos historiques. Grâce à la « couverture » administrative du musée, Jacqueline Salmon, Mathieu Pernot et Michel Séméniako ont pu réaliser les dernières photos de l’intérieur de la Santé.

Excepté le traitement contemporain des couleurs, les styles plastiques différents et confirmés échouent sur le même écueil. C’est une conclusion de l’exposition : si la prison empêche d’en sortir, elle empêche d’y entrer, même lorqu’on y est dans son cœur.

Le catalogue reste l’élément essentiel de ce projet. En sus des photos, il accumule beaucoup de textes, d’études, d’analyses, de notices, de témoignages, de plans, de statistiques. La commissaire me confie : « Cette exposition, c’est l’exposition du catalogue ». Ce n’est pas un paradoxe. C’est mesurer l’écart entre le visible et tout ce qui est caché sauf à le dire ou le lire ; en ce domaine carcéral, au passé comme au présent, il est immense.

« L’impossible photographie, prisons parisiennes (1851-2010) » - Musée Carnavalet - Jusqu’au 4 juillet 2010 - De 3,50€ à 7€ - Catalogue au format 24x34 cm - 336 pages, 400 reproductions - éditions Paris-Musées - 39€

Tous les samedis après-midis ont lieu des conférences et débats thématiques sur l’univers carcéral avec la participation de l’Observatoire international des prisons, du Forum des Images et du site criminocorpus.cnrs.fr.


Visite médicale à l’infirmerie, prison Saint-Lazare entre 1929 et 1931. Gélatino-bromure d’argent (Henri Manuel/Enap-CRHCP)

Salle de bains, prison Sainte-Pélagie, juillet 1889



Salle de bains, prison Sainte-Pélagie, Ve arr., juillet 1889, Pierre Emonts (Musée Carnavalet/ Roger-Viollet)

Salle de bains, prison Sainte-Pélagie, 14 rue du Puits-de-l’Ermite, Ve arrondissement, juillet 1889. Tirage sur papier albuminé (Pierre Emonts/Musée Carnavalet/Roger-Viollet)

Prison de la conciergerie


Prison de la Conciergerie (Henri Manuel/Enap-Crhcp)

Escalier menant à la détention, prison de la conciergerie, entre 1929 et 1931. Gélatino-bromure d’argent (Henri Manuel/Enap-CRHCP)

Prison de Saint-Lazare


Religieuse, galerie de cellules à 1 lit (dite Ménagerie), prison de Saint-Lazare, Faubourg Saint-Denis, Xe arrondissement, juin 1888. Tirage sur papier albumine (Pierre Emonts/Musée Carnavalet/Roger-Viollet)

Auto-portrait, prison de la Santé


Cellule individuelle et autoportrait symbolique du détenu T.D, série « portraits négociés », maison d’arrêt de Paris - La Santé, bloc A, janvier 2009. Impression numérique (Michel Séméniako/Musée Carnavalet)

Cour de promenade désaffectée, la Santé


Cours de promenade désaffectée, série « Mauvaises Herbes », maison d’arrêt de Paris - La Santé, novembre 2008. Tirage chromogène (Mathieu Pernot/Musée Carnavalet)

Maison d’arrêt de Mazas


Vue d’une des six divisions de la maison d’arrêt de Mazas, XIIe arrondissement, mars 1898. Tirage sur papier albuminé (Pierre Emonts/Musée Carnavalet/Roger-Viollet)

Vue aérienne de la prison Mazas


Vue aérienne, maison d’arrêt cellulaire de Mazas (Pierre Emonts/Musée Carnavalet/Roger-Viollet)

Vue aérienne, maison d’arrêt cellulaire de Mazas, boulevard Diderot, XIIe arrondissement, mars 1898. Tirage sur papier albuminé (Pierre Emonts/Musée Carnavalet/Roger-Viollet)

Aller plus loin
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  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 17h05 le 15/02/2010
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    intéressant de voir qu’au fil du temps le seul changement notoire est la dégradation des conditions de détentions. Mais ce ne sont que des images.
    Une prison, il faut y entrer, sentir l’atmosphère, entendre les cris, les invectives, sentir les odeurs aussi, odeurs de poussière, d’humidité, de vieux.
    Entendre le claquement de la lourde porte d’un sas, voir les murs décrépis. La prison est un endroit terrible.
    J’y vais parfois, c’est professionnel, mais même dans un centre pénitentiaire en pleine ville on se sent comme dans un autre monde. Pour ce que j’y vois, elle ne sert à rien, juste peut être à fabriquer des types encore plus durs, très peu d’espoir de réinsertion, et pratiquement zero seconde chance...

    • Bête à part
      Bête à part répond à steed1
      parmi nous autres.
      • Posté à 17h14 le 15/02/2010
      • Internaute 504
        parmi nous autres.

      .

      ben dis donc, ça donne pas envie.

      .

      • Jean-Francois Hollanchon
        Jean-Francois Hollanchon répond à Bête à part
        Francine président
        • Posté à 17h31 le 16/02/2010
        • Internaute 94311
          Francine président

        ...et pourtant ca ne dissuade apparemment pas assez certains recidivistes...

         
        • cypow
          cypow répond à Jean-Francois Hollanchon
          étudiant poilu des dents
          • Posté à 19h57 le 16/02/2010
          • Internaute 71292
            étudiant poilu des dents

          Et je vais même t’apprendre une chose plus les conditions carcérales seront déplorables plus le nombre de récidivistes augmentera !
          Mais faire de la démagogie a propos de choses que tu ne connais est tellement plus facile, que de réfléchir un tant soit peu...

          • Jean-Francois Hollanchon
            Jean-Francois Hollanchon répond à cypow
            Francine président
            • Posté à 11h56 le 18/02/2010
            • Internaute 94311
              Francine président

            « Et je vais même t’apprendre une chose plus les conditions carcérales seront déplorables plus le nombre de récidivistes augmentera ! “
            ouaaaaahhh... Merci a toi de me communiquer ton Savoir ! ... c’est d’une logique implacable ! ! : -)))

        2 autres commentaires
    • enfumage
      enfumage répond à steed1
      parti de rien pour arriver (...)
      • Posté à 18h16 le 15/02/2010
      • Internaute 97031
        parti de rien pour arriver (...)

      On parle souvent de mort carcérale indépendament des suicides en prison ... photographier la mort est tabou dans nos sociétés occidentales développées ( pas de photos des cadavres des twin towers du 19/11 !) par contre à Haiti ou en Irak pas de problème ! que le prisonnier soit assimilé à un cadavre impossible à prendre en photo en dit long sur la politique carcérale francaise !

  • Lola48
    • Posté à 17h19 le 15/02/2010
    • Internaute 89855

    En allant sur le site d’une maison d’arrêt de la région parisienne, , j’ai vu les mêmes photos. Dégradation, insalubrité, cour des miracles, c’est ça les prisons françaises ; Quant aux régimes, il n’est pas le même pour tous. Apparement le réglement dépend du Directeur. Dans certaines maison d’arrêt, les détenus peuvent appeler leur famille, cela évite le trafic de téléphone portable, et évite de la prison supplémentaire s’ils se font attraper ou balancer. Bien souvent par celui qui leur a vendu, incroyable mais vrai.Idem pour le courrier et les mandats , délai entre 8 jours voir un mois . On peut se demander ou est consignée l’argent en attendant. C’est en tout cas un système bien rentable, plusieurs millions d’euros qui transitent chaque année. A qui profit le crime ? ? ?

  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 17h36 le 15/02/2010
    • Internaute 19359
      Les mouches ne me trouveront (...)

    La prison, c’est ajouter de la peine au malheur, du noir au noir. Pas facile à photographier effectivement

  • Machiavel
    Machiavel
    voisin oisif
    • Posté à 17h42 le 15/02/2010
    • Internaute 21001
      voisin oisif

    Ce sujet manque singulièrement de ménagères outrées par le fait qu’en matière judiciaire et pénale on puisse s’intéresser à autre chose qu’à la rubrique « baston de collégien » du Parisien - et qui invoqueront pour compenser les victimes victimisées de la victimisation victimante du victimisme victimaires - en caquetant que tout ça c’est la faute à 68 et des talibanlieusards bobolchéviques gaucho-réchauffistes cosmpolitiquement corrects et qu’en plus ils ont la télé et CanalPlus.

    Ça ne saurait tarder ! En attendant un peu de sérieux :

    Lien

    • Elma
      Elma répond à Machiavel
      Out of office
      • Posté à 11h04 le 16/02/2010
      • Internaute 88758
        Out of office

      Vous reagissez a propos du sujet de l’article ou des commentaires ?

      Dans le premier cas vous etes hors sujet, et dans le deuxieme vous jugez des gens en pre-supposant ce qu’ils pensent (et visiblement vous avez tord).

      Dans tous les cas : rien de constructif.

  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable
    • Posté à 18h22 le 15/02/2010
    • Internaute 53186
      inconsolable

    Le règlement de la Lieninterdit aussi strictement la prise de vue photographique dans le metro...

    ... pour raisons de sécurité dit-on...

    ... mais on ne dit pas de quel type de sécurité il s’agit...

    .

    • Sand-Virago
      Sand-Virago répond à Anastaze
      Autodidacte
      • Posté à 01h09 le 16/02/2010
      • Internaute 87595
        Autodidacte

      Le respect de la vie privée ?
      Des attentats ?

      • Anastaze
        Anastaze répond à Sand-Virago
        inconsolable
        • Posté à 06h50 le 16/02/2010
        • Internaute 53186
          inconsolable

        ... guérilla urbaine ?

    • tooms4444
      tooms4444 répond à Anastaze
      p'tit con
      • Posté à 14h32 le 16/02/2010
      • Internaute 41634
        p'tit con

      Il paraît qu’ils n’ont pas gardé la « photo » de mon passage au portillon du RER à la Défense. C’est balot, on se demande à quoi servent toutes ces caméras...
      La semaine dernière, j’ai été écrabouillé (enfoncement du thorax) après avoir badgé ma carte Navigo.
      => 6 jours d’ITT et j’ai encore mal... ce que c’est que la déontologie...

      Je n’ose plus emmener mes enfants en balade par les transports en commun !

  • yoms
    • Posté à 18h54 le 15/02/2010
    • Internaute 67829

    Ouvrez la cage !

  • tvargentine-
    • Posté à 19h08 le 15/02/2010
    • Internaute 17486

    Encore un article de bobo ! décidement ! c’est grave aujourd’hui

    Je trouve inquiétant personnellement que des citoyens se fassent agresser tout simplement parce qu’ils prennent des photos dans des cités

    Alors,vous savez,vous « amis » repris de justice,on s’en fout

    La démocratie cela commence par respecter les lois de la république et les citoyens et le jour ou un citoyen pourra prendre des photos dans cités sans se faire agresser,alors vous pourrez parler de démocratie

    Lien

    • Sethtes
      Sethtes répond à tvargentine-
      Mega Culpa
      • Posté à 21h31 le 15/02/2010
      • Internaute 86642
        Mega Culpa

      « ... le jour où un citoyen pourra...

      a) - espérer une justice où un délinquant financier dont quelques politiques sont membres sera jugé de la même manière qu’un délinquant dit “de quartier” bien plus visible physiquement...

      b) - vivre dans une démocratie, chose qui n’existe pas actuellement (cf. les 4 piliers de la démocratie dont un seul existe encore : celui du droit de vote... les trois autres ne sont que poussière)...

      c) - espérer une réelle volonté de s’occuper et d’aider des personnes qui sont dans des situations tellement dramatiques qu’il ne reste pas grand chose d’autre que le “hors-la-loi” pour exister, un tant soit peu...

      d) - assister une décroissance de l’auto-admiration de la cicatrice du cordon ombilical dont un nombre conséquent d’humains fait preuve quand il s’agit de vivre en collectivité...

      e) - entendre autre chose que les dicours médiatico-politico-bourragedecrano-formato-influençant qui stigmatisent à sens unique certaines catégories de personne et certaines zones... (ban-lieue : lieu de bannissement, étymologiquement et historiquement... çà explique bien des logiques politiques et sociales...)

      f) - racinededeuxfoispiaucubediviséparlelogarithmenépériendemasoeur...

      g) - (insérer un commentaire creux)

  • franc parleur
    franc parleur
    anarchieevangelique.wordpress. (...)
    • Posté à 23h14 le 15/02/2010
    • Internaute 75335
      anarchieevangelique.wordpress. (...)

    Horrible univers sans rien d’ouvert, machine grise à violer les évolutions, ces murs sont notre honte collective.

    Pour le déclin des prisons
    Lien

  • warda
    • Posté à 09h18 le 16/02/2010
    • Internaute 10930

    Merci pour cet article. Je voudrais juste signaler que l’éditeur du catalogue Paris-Musées paye ses correcteurs en droits d’auteur, ce qui est illégal et qu’il demande aujourd’hui à ces mêmes correcteurs de se déclarer en autoentrepreneur car l’urssaf met le nez dans ses affaires. Paris-Musées en prison ?

  • GBG
    GBG
    • Posté à 16h44 le 16/02/2010
    • Internaute 23494

    5 ans de travail pour une telle expo ? ? ? ? ? ? ? ! ! ! ! ! ! ! ! ! Pour un résultat aussi décevant... Il y a quelques photos intéressantes dans la partie ancienne, assez peu, ou alors est-ce mal édité , les films sont presque inutiles et franchement l’intérêt commence à partir du travail d’Olivier Aubert et la dernière salle, et je pense qu’il aurait fallu insister davantage sur le contemporain pour que l’on ne ressorte pas frustrer de cette exposition.

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