Alma Latina

Dans son blog Alma latina, Cristina L'Homme vous donne rendez-vous avec des Latino-Américains, écrivains, poètes, universitaires, journalistes, économistes, chercheurs, anthropologues, sismologues… qui vous raconteront leur continent. Indianité, migrations économiques, procès contre les dictatures, la propriété de l’eau, tremblements de terre…

Après le séisme, le Chili cherche à comprendre

Cristina L’Homme
Journaliste
Publié le 06/03/2010 à 15h41

Lorsqu’on sent la terre devenir liquide sous les pieds, on a l’impression de tanguer. On ne retrouve pas l’équilibre. On tombe. On est très sensible aux nombreuses autres secousses qui ont lieu. Car la terre continue de trembler. Toutes les heures.Parfois on le sent à peine, l’impression qu’on perd l’équilibre ; d’autres fois c’est fort, les vitres claquent, les planchers craquent, comme mercredi, où nous avons atteint 5,8 sur l’échelle de Richter à 16h58 à Santiago, en plein jour (l’épicentre étant cette fois au large de Valparaiso, donc plus près de la capitale).

Du « maremoto » au « terremoto »

Habituellement, cela ne nous effraye pas. Le Chili est une terre sismique. Mais en ce moment, nous sommes quelque peu « sensibles ». Nous avons des mots, ici, au Chili, des mots qui traduisent l’importance d’un tremblement de terre. Il y a le « temblor », le petit tremblement, auquel tout Chilien est habitué, étant donné que nous vivons sur une terre fracturée et qu’elle tremble plusieurs fois pas jour en moyenne. Et il y a le « terremoto », le gros, celui dont on parle à ses enfants et petits-enfants.

Ceux de 1960, de 1985 et de samedi, c’étaient des terremotos, pas des temblores ! Ils nous marquent. Et puis, il y a le « maremoto », ce petit « cadeau » qui vient généralement avec un « terremoto ». Des vagues allant jusqu’à 20 mètres de haut et avançant à la vitesse d’un TGV.

Le traumatisme, quatre jours après le « terremoto » de samedi, est énorme. Chacun l’a vécu avec angoisse. Certains y ont laissé de la famille ou des amis qui ont disparu sous les décombres ou dans les vagues, d’autres ont peur pour des proches qui n’apparaissent pas encore et dont on espère des nouvelles, d’autres ne peuvent plus rentrer chez eux.

Et pourtant, chacun tente de faire semblant que la vie continue. La plupart de ceux qui ont pu sont même retournés travailler. Même si le courant et l’eau ne sont pas revenus partout.

Quand on est en vie, on a de la chance

Peu à peu nous, nous rendons compte que dans les vieux quartiers de Santiago comme celui où j’habite, les maisons et les immeubles (pour la plupart datant de la fin des années 90) ont résisté. Fissures évidentes, électricité sortie du mur, vitres cassées, carreaux tombés, ascenseurs sortis de leurs rails, appartements en hauteur complètement détruits...

Tout cela n’est rien, quand on compare à certains immeubles dont les structures de base ont été atteintes. Celles qui mettent directement en question le constructeur. Un ensemble de deux tours jumelles à Nunoa par exemple, est sur le point de s’effondrer. L’une d’elles présente une inclinaison de 20 cm... Neuves, elles ont été vidées.

Le constructeur, interviewé à la télé, se targue d’avoir plus de 120 immeubles dans tout Santiago qui sont restés debout, mais les mauvaises langues disent que les constructions qui n’ont rien sont celles des beaux quartiers. Que les constructeurs n’emploient pas les mêmes matériaux dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres. Francisco, archéologue, s’exclame :

« Il suffit de regarder les immeubles effondrés à Maipu pour s’apercevoir que les briques étaient posées les unes contre les autres sans aucun liant. »

La qualité des constructions selon l’échelle sociale

La qualité de la construction est un sujet brûlant en ce moment, d’autant qu’il montre les énormes différences sociales qui existent encore dans ce pays pourtant considéré comme l’un des plus développés de toute l’Amérique du Sud et le « meilleur élève du FMI ».

Dans le quartier d’affaires, par exemple, les énormes tours aux devantures vitrées sont intactes. A l’intérieur, ça a bougé bien sûr, comme ailleurs -les immeubles construits avec des normes anti-sismiques bougent comme des roseaux, plus on est haut plus l’amplitude est forte-, mais les vitres sont là. Entièrement là.

Les médias donnent aussi la parole à ceux qui reprochent à l’armée de ne pas avoir donné l’alerte tsunami dans certains villages du Sud proches de l’épicentre. Des villages qui ont vu déferler une ou plusieurs énormes vagues, ou à Robinson Crusoe (dans l’archipel de San Fernandez, au large de l’île de Pacques).

Ils ont annoncé une « petite » vague de 5 mètres de hauteur. Or, les trois vagues qui ont tout démoli auraient atteint entre 15 et 20 mètres, selon les témoignages. L’une d’elles a arraché plusieurs gamins des mains de leurs parents...

Pillages

Ce qui choque, ce sont les « saqueos », les pillages. Je ne parle pas des vols de nourriture et de couches dans les magasins : quand les gens n’ont plus rien, ils se servent dans les magasins, c’est « normal ». Qui se résignerait à mourir de faim ou à laisser ses enfants sans lait, alors que le supermarché du coin présente, insolent, ses devantures pleines de nourriture ?

Non, le pillage, c’est autre chose : ce sont des bandes organisées qui sortent pour dévaliser les maisons abandonnées par leurs habitants, qui viennent avec des camions pour emporter tout, tout ce qu’ils pourront revendre ensuite.

A Concepcion, près de l’épicentre, les habitants se sont tout d’abord organisés pour faire des rondes, chacun son tour, puis ils se sont armés. Le gouvernement socialiste de Michèle Bachelet a donc instauré l’état d’urgence (rien à voir avec l’état de siège décrété par Pinochet en 1973), pour que ça ne dérape pas. 4 000 soldats se sont donc déployés devant les applaudissements de la population.

Nous qui sommes en vie, qui n’avons rien, nous avons de la chance. Et ce que je trouve formidable, c’est la capacité du peuple chilien à se mobiliser. A réagir, à rebondir. A être solidaire. Les étudiants sont tous en train de collecter de la nourriture, des produits d’hygiène, des biens de première nécessité pour les milliers de personnes qui ont tout perdu. Des camions s’organisent pour apporter de l’eau potable dans le Sud à Constitucion, à Concepcion, el Maule, Talcahuano, Rancagua... et même dans certains quartiers de Santiago où tout est détruit.

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  • alberich
    alberich
    fumiste
    • Posté à 16h04 le 06/03/2010
    • Internaute 84604
      fumiste

    Très intéressant, cependant :

    Que les immeubles des beaux quartiers soient mieux construits que les autres, évidemment ...La différence de prix se retrouve quelque part.

    Les pillards pillent pour revendre . Bien, qui sont les acheteurs ? Quand vous achetez une TV tombée du camion il ne faut pas s’indigner de vous faire voler votre autoradio.

    • grumpf_______
      grumpf_______ répond à alberich
      plop plop plop plop (...)
      • Posté à 13h32 le 08/03/2010
      • Internaute 106477
        plop plop plop plop (...)

      Que les immeubles des beaux quartiers soient mieux construits que les autres, évidemment ...La différence de prix se retrouve quelque part.

      Comment justifier cette différence de prix, on ne parle pas ici de finissions, de luxe ou je en sais quoi, mais de structure et de sécurité dans un pays où la question n’est pas de savoir s’il va y avoir ou non un séisme important, mais quand et où.

      La conclusion de ce genre de chose est que la vie d’un riche a plus de valeur que celle du reste de la population et ça, dans une démocratie, c’est totalement anormale, même dans une démocratie qui a été particulièrement loin dans l’ultra-libéralisme. Il n’existe même d’école publique et gratuite au Chili.

  • Bobus Trucus Bidulus Maximus-
    Bobus Trucus Bidulus Maximus-
    Gros con de droite
    • Posté à 16h23 le 06/03/2010
    • Internaute 96637
      Gros con de droite

    Ca veut dire quoi, « collapser » ?

    • alberich
      • Posté à 16h54 le 06/03/2010
      • Internaute 84604
        fumiste

      Faire un collapse ^^

      • Toupie
        Toupie répond à alberich
        Elève ingénieur
        • Posté à 16h58 le 06/03/2010
        • Internaute 107672
          Elève ingénieur

        C’est un anglicisme, « to collaps » veut dire s’effondrer en français.
        L’auteur n’est pas française, on peut lui pardonner.

         
        • grumpf_______
          grumpf_______ répond à Toupie
          plop plop plop plop (...)
          • Posté à 23h22 le 07/03/2010
          • Internaute 106477
            plop plop plop plop (...)

          c’est aussi et avant tout un hispanisme puisque le verbe colapsar existe en espagnol.

        1 autres commentaires
    • Lucile Sourdès
      • Posté à 17h00 le 06/03/2010
        éditeur
      • Journaliste 67769
        Editrice

      Exact, je remplace par « s’effondrer » dans le texte.

    • Vuedechezmoi
      • Posté à 11h13 le 07/03/2010
      • Internaute 63037
        utopiste

      Exact, c’est un mot anglais réinsérer presque tel quel dans le français courant... sans parler de ces insupportable « izzzme » que presque tous les citadins intellos collent à tous les mots se terminant en « isme » ! Cette mauvais prononciation vient également de l’anglais qui « izme » tous ses « isme ».

      Et l’on passe sur les « forwarder », « asap » (as soon as possible !), « reporting », « kik off » etc... même les anglais se marrent quand ils entendent les français se goinfrer de termes dont ils ignorent le sens véritable...

      Amusez vous à découvrir l’étonnante histoire de la langue française grâce au livre de Hariette Walter (ed. Poche), grande spécialiste linguiste. Vous découvrirez que le français est quasiment la seule langue au monde enrichie depuis des siècles par des milliers de mots provenant des pays les plus étonnants. Notre langue possède des racines latines et grecques mais également germaniques, gauloises, arabes, turques, indies, espagnoles, italiennes, sanskrites ( !) et plein d’autres... Bref, cette langue est une merveille quand on prend le temps d’en redécouvrir les subtilités dues à cet incroyable « pachwork » !

      • grumpf_______
        grumpf_______ répond à Vuedechezmoi
        plop plop plop plop (...)
        • Posté à 13h07 le 08/03/2010
        • Internaute 106477
          plop plop plop plop (...)

        Comme je l’ai dit plus haut, dans ce cas, il y a plus de chance que cela vienne de l’espagnol et non de l’anglais.

        Lien

        Lien

        et en plus ça vient du latin.

        Colapsar s’utilise tout le temps, c’est par exemple le terme fétiche pour décrire les embouteillages dans la ville de Buenos Aires.

    • NA.
      NA. répond à Bobus Trucus Bidulus Maximus-
      non connue
      • Posté à 16h56 le 07/03/2010
      • Internaute 29554
        non connue

      s’effondrer

  • franc parleur
    franc parleur
    anarchieevangelique.wordpress. (...)
    • Posté à 17h27 le 06/03/2010
    • Internaute 75335
      anarchieevangelique.wordpress. (...)

    Témoignage expédié du 12ème siècle :

    « ... C’est ainsi qu’il y aura une époque où l’humanité aura infligé à la nature des blessures tellement atroces que, pour se guérir, elle se verra contrainte de déclencher des catastrophes. Les êtres humains, par leur comportement ignominieux, auront entièrement perturbé le fonctionnement des quatre éléments dispensateurs de vie, à savoir le feu, l’air, l’eau et la terre. »

    _____________________
    HILDEGARDE DE BINGEN
    Lien

  • otto didakt
    otto didakt
    citoyen en colère
    • Posté à 23h03 le 06/03/2010
    • Internaute 19852
      citoyen en colère

    ouh ouh
    bientôt 2012
    la mer monte, la croute terrestre bouge
    chouette, bientôt les volcans
    plus besoin d’aller au cinéma !

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 09h44 le 07/03/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Très bon article, merci.
    Les Chiliens sont-ils tentés par le modèle japonais, qui semble bien huilé et efficace en termes de prévention ?

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 10h42 le 07/03/2010
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    C’est ça le grand drame des sociétés humaines : c’est toujours APRÈS les séismes qu’elles « cherchent à comprendre ».

  • emiboot
    emiboot
    No Homs land
    • Posté à 19h19 le 07/03/2010
    • Internaute 81944
      No Homs land

    formidable présent que ce témoignage, je ne trouve rien à dire d’intelligent face à un pays qui se prend en main à part continuez, bon courge, viva la vida.

    • Benmama
      Benmama répond à emiboot
      journaliste
      • Posté à 13h38 le 08/03/2010
      • Journaliste 107820
        journaliste

      Complètement d’accord avec vous, quel exemple de courage ? Quand je pense que certains ergotent sur le sens d’un mot..... quelle misère et ils se croient intelligents.....

  • Benmama
    Benmama
    journaliste
    • Posté à 13h29 le 08/03/2010
    • Journaliste 107820
      journaliste

    Merci pour ce témoignage très vrai et très sensible. Désolée de voir les lecteurs ergotés sur le sens d’un mot. Je ne leur souhaite pas de vivre de tels événements......
    Bon courage à tous les Chiliens qui savent montrer dignité et solidarité. Nous, Français, on a envie de les aider dans cette épreuve.

  • flacalarga
    flacalarga
    citoyen
    • Posté à 14h17 le 08/03/2010
    • Internaute 107822
      citoyen

    Finalement un média que s’intéresse aux nouvelles du monde
    on aurais pu dire que les morts français sont plus importants que les morts chiliens..dans les tv et journaux on a parle que de Xintia, ..où c’est juste encore les politiciens que pourrissent tout, les élections régional ont pris le dessus sur le monde...quel chauvinisme, quel bêtises...trop triste

    • grumpf_______
      grumpf_______ répond à flacalarga
      plop plop plop plop (...)
      • Posté à 14h47 le 08/03/2010
      • Internaute 106477
        plop plop plop plop (...)

      Je ne suis pas d’accord avec vous.

      Il est normal que les médias français ce soient focalisés sur Xintia. Autant, bien souvent, cette asymétrie des catastrophes est insupportables autant ici elle est assez logique. Xintia n’a pas inondée 3 maisons, mais ravagée une région entière.

      Ici (Buenos Aires) Xinthia a fait 3 lignes dans les journaux, le tremblement de terre à Salta qui a fait 2 morts et de nombreux dégâts au nord de l’Argentine (le lendemain de celui du Chili) à fait quelques articles et évidement celui du Chili a fait tous les gros titres pendant plusieurs jours (d’autant que les régions à la frontière ont légèrement souffert aussi).

      Ça me parait tout à fait normal on ne parle pas de chauvinisme dans ce cas, mais d’une catastrophe tout à fait anormale pour la France. Qu’on parle pendant une semaine d’un pont qui s’effondre au USA ou qu’on parle pendant des mois (au point de faire disparaitre le mot raz de marré en français) du Tsunami et que les terribles tremblements de terre au Pakistan et en Chine passent pratiquement inaperçu dans l’actualité, là il y a scandale.

      Par contre il y a de nombreux enseignements a tiré de ce tremblement de terre.
      - D’abord que le Chili (même si on le savait) est bien préparé face à ce genre de catastrophe.
      - La sécurité face à un tremblement de terre n’est jamais assurée.
      - Qu’il y a une méfiance terrible entre la présidente et l’armée (on peut le comprendre facilement).
      - Qu’une catastrophe de ce genre montre à quel point les inégalités sont fortes dans le pays
      - Que le nouveau président va s’intéresser avant tout à la sécurité et au maintient des inégalité dans le pays. Son discours le soir du tremblement de terre était affligeant, il n’a parlé pratiquement que des pillages, les biens sont donc plus important que les personnages pour ce sympathique personnage, mais bon on le savait déjà.

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