Passage Benbassa

Le blog de l'historienne Esther Benbassa, Sénatrice Europe Ecologie Les Verts

Pourquoi je signe l'« Appel à la raison » du collectif J-Call

Esther Benbassa
Sénatrice, Europe Ecologie - Les Verts
Publié le 03/05/2010 à 15h13

Lancé depuis peu par des personnalités, associations et membres d’associations juives européennes, cette pétition intervient dans le sillage de J-Street, apparu il y a peu aux États-Unis. Ce dernier, plus pragmatique, s’est immédiatement présenté, ainsi que le permet le contexte nord-américain, comme un lobby. Il cherche à contrer l’influence du puissant American Israel public affairs commitee (AIPAC), dont les positions unilatérales et inconditionnellement favorables à Israël sont depuis quelque temps entrées en contradiction avec la direction que tend à prendre la politique d’Obama -parfois ferme- sur cette question.

J-Street entend peser concrètement sur le monde politique et médiatique afin d’obtenir à moyen terme des résultats. Sa force de frappe, encore modeste, pourrait gagner en importance vu son impact en progression dans le monde universitaire, à savoir au sein des élites juives du pays.

La diaspora s’organise pour une paix viable au Moyen-Orient

Selon une enquête menée en 2007 par Stephen Cohen et Ari Kelman, plus de la moitié des jeunes juifs non religieux aux États-Unis, de moins de 35 ans, ne verraient pas la disparition éventuelle d’Israël comme une tragédie individuelle. Plus généralement, la grande masse des jeunes juifs américains manifeste un net manque d’intérêt pour le judaïsme.

Dans les campus américains, où Israël est souvent comparé à une puissance coloniale oppressive, nombre d’entre eux préfèrent ne pas y être associés. Ces constats n’ont pas laissé indifférentes les futures chevilles ouvrières de J-Street.

Un peu de la même façon que le mouvement libéral ou réformé a sauvé le judaïsme américain de l’assimilation en donnant leur place aux femmes, aux gays, aux couples mixtes et aux enfants qui en sont issus, J-Street pourrait aider à pallier l’affaiblissement des deux marqueurs de l’identité juive que sont le judaïsme et le soutien à Israël en offrant à une large partie de la diaspora juive, hors pratique religieuse, le moyen de se rassembler et de se reconnaître sous une bannière faisant d’elle, face à Israël (ce qui ne signifie pas contre lui), une interlocutrice à part entière.

Le J-Street américain versus son clone européen J-Call

J-Street n’élude nullement la question des réfugiés palestiniens, ni celle du Hamas, partenaire incontournable dans de futures négociations.

Selon un sondage, 69% des juifs américains interrogés soutiendraient sans réserve les efforts de leur pays pour aboutir à un accord de paix associant un gouvernement d’unité nationale, réunissant le Hamas et l’Autorité palestinienne.

Lorsque j’avais écrit cela, avec François Burgat, dans une tribune parue dans Libération en 2006, et que j’y étais revenue en 2009 dans Le Monde au moment de l’offensive contre Gaza, quel tollé de protestations et d’insultes n’avais-je pas soulevé, la doxa communautaire et la propagande israélienne considérant qu’on ne négocie pas avec ses ennemis mais seulement avec ses amis !

Tout cela comme si le Fatah n’avait pas été, dans le passé, un mouvement terroriste et n’avait finalement pas reconnu l’existence d’Israël sur le tard. Aujourd’hui devenu Autorité palestinienne, le Fatah est soudain considéré comme le seul interlocuteur fréquentable, malgré la victoire électorale du Hamas dans les Territoires. On ne choisit pourtant pas ses ennemis, et s’il veut vraiment la paix, Israël ne pourra pas longtemps faire comme si le Hamas n’existait pas.

En soulignant fortement le rôle que les Etats-Unis pourront jouer dans le processus de paix, J-Street est réaliste. De ce côté-ci de l’Atlantique, il est difficile de croire que l’Europe ait les capacités d’agir concrètement à l’instar des États-Unis. On connaît la tiédeur de l’Union européenne dès qu’il s’agit de pousser Israéliens et Palestiniens à la paix. L’Europe n’a de toute façon pas ce pouvoir pour la simple raison qu’elle a été le lieu du crime, celui de l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et que cette culpabilité-là l’empêche de critiquer la politique d’Israël avec toute l’énergie nécessaire.

Des membres du CRIF parmi les signataires

L’« Appel à la raison » lancé par le clone juif européen de J-Street, moins offensif que ce dernier, moins puissant, moins pragmatique aussi, ne fait certes pas allusion aux sujets qui fâchent : asymétrie radicale des situations des deux entités en présence, souffrances palestiniennes, négociation inévitable avec l’Autorité palestinienne et le Hamas conjointement, question des réfugiés, etc. Sa frilosité est manifeste.

Il n’en constitue pas moins un petit pas en avant. Il ressemble plus à une timide résurrection du mouvement « La Paix Maintenant », qui n’a pas su tenir ses promesses dans la longue durée et qui s’est étiolé, en raison de son virage à droite et de sa mollesse, surtout à cause de l’effondrement global de la gauche en Israël comme en diaspora.

Cette poussée de fièvre pro-paix n’est pas sans évoquer non plus l’enthousiasme soulevé, au sein de l’intelligentsia germanopratine, par les « accords » dits de Genève, un enthousiasme resté sans lendemain.

Certes, les principes énoncés d’une paix volontariste, que l’Union européenne et les États-Unis pourraient contribuer à imposer aux Israéliens et Palestiniens, et du rôle positif que la diaspora juive serait susceptible de jouer en ce sens, le tout dans le cadre d’une fidélité réaffirmée à Israël et au principe de son existence, ne sont pas de nature à choquer les personnes de bon sens.

Mais les noms de certains signataires prestigieux pourront faire hésiter le quidam de bonne volonté éventuellement tenté de se joindre au mouvement. On n’a pas totalement quitté le périmètre germanopratin qu’on connaît bien, avec ses fougues passagères.

On retrouve là, curieusement, les noms de quelques anti-palestiniens convaincus (ou qu’on croyait tels) d’hier, ceux de quelques soutiens inconditionnels d’Israël d’aujourd’hui. Mais on y trouve aussi des hommes et femmes authentiquement désireux de la paix, de la vraie. Et encore plus intéressant, quelques membres du CRIF. Qu’ils se ressaisissent ainsi au bon moment est tout à leur honneur, et ils ne le font sans doute pas sans risques.

Cet « Appel à la raison », dont les signataires européens non français ne sont pas encore trop nombreux, devrait s’ouvrir davantage aux non-juifs. Son texte devrait encore mûrir et évoluer pour répondre aussi aux attentes légitimes des Palestiniens. Il est une voix juive, certes autre, mais il pourrait être plus que cela. Il est néanmoins salutaire parce qu’il montre pour une fois les fractures qui traversent la judaïcité française, laquelle n’est plus représentée par le seul CRIF, ainsi que ses leaders voudraient le faire croire.

Des murs qui tombent ou au moins se lézardent

Cet appel permet en même temps à ceux qui, hier déjà, appelaient à la raison d’unir leurs voix et de se faire entendre, sans être considérés comme des « traîtres » juifs, comme je l’ai été moi-même pendant des années.

Je ne puis que me réjouir -même si je suis encore insatisfaite- de retrouver dans ce texte deux points que j’évoquais dans « Être juif après Gaza » (2009) : un processus de paix volontariste et une mobilisation de la diaspora, pour que les Palestiniens disposent d’un État viable et pour qu’Israël puisse continuer d’exister.

Voilà le CRIF fragilisé, lui qui, à l’exemple de l’AIPAC américain, mais sans en avoir ni la puissance ni les moyens, s’était érigé en voix prépondérante de la judaïcité française. Osera-t-il diaboliser les pétitionnaires de J-Call ? Une communauté divisée est une communauté vivante, qui a brisé le mur, et dont tous les membres, intellectuels compris, peuvent désormais s’exprimer sans risquer d’être taxés de haine de soi, sans voir leurs livres, leur recherche et leur enseignement décriés et boycottés par des officiels juifs autoproclamés.

Certes le CRIF n’a pas manqué de réagir immédiatement à cet appel, sous la plume de son président, Richard Prasquier, avec un texte qui reprend les thèmes éculés d’une vulgate qui jusqu’ici n’a alimenté que la haine et n’a abouti à rien de positif, sinon à l’intimidation de ceux qui ne suivaient pas les sentiers balisés par cette institution « représentative ».

M. Prasquier nous y explique pourquoi il ne signera pas cet appel. Parallèlement, circule la contre-pétition lancée par les ultras de la communauté, intitulée « Raison garder » (sic), recyclage classique de la propagande israélienne de droite.

L’urgence de s’engager sur la voie de la paix

Certains diront qu’il s’agit là de querelles « entre juifs ». Ce serait manquer leur signification profonde. Prenons-les au sérieux. Si J-Call n’a pu rassembler à travers l’Europe que quelque 3 000 signatures et que son opposant, « Raison garder », en a fait autant au niveau français en très peu de temps, c’est que les principes de la simple justice et du bon sens sont encore loin de l’avoir emporté.

Une chose est sûre : le judaïsme français, conservateur comme il est, n’est pas encore prêt à jouer les avant-gardes pour la création d’un État palestinien dans des conditions acceptables, partage de Jérusalem compris.

Je signe donc l’appel de J-Call. Parce qu’il est urgent de s’engager dans la voie de la paix, et de le faire savoir, aujourd’hui encore plus qu’hier, étant donné l’impasse actuelle, grosse de nouveaux conflits meurtriers. Je le fais sans illusion et sans naïveté, pour que cet appel, malgré ses défauts, ne se délite pas, comme se sont délités « La Paix Maintenant » et les « accords » de Genève.

Pour qu’il ouvre sur autre chose, devienne une force de persuasion, passe de l’état de pétition à celui de force agissante. Signons-le malgré nos réserves ou nos doutes, pour faire entendre la voix de la sagesse et de l’éthique, notre bien commun. Le radicalisme ne réussit pas aux juifs. Ni d’ailleurs aux autres.

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  • pianoman
    pianoman
    musicien
    • Posté à 15h21 le 03/05/2010
    • Internaute 51684
      musicien

    louables intentions...Mais tant que les israêliens voteront en masse pour le Likoud, et que les milieux d’affaires américains mettront la pression sur la Maison Blanche pour un soutien systématique de sa politique, je ne vois pas comment le monde entier, car les retombées nous concernent tous, pourra espérer quoique ce soit dans les faits...Ou alors cet appel est signé par des dizaines de millions de gens influents, et on en reparle alors

  • NELEPHANT
    NELEPHANT répond à pianoman
    • Posté à 15h41 le 03/05/2010
    • Internaute 16293

    C’est à dir qu’il conviendrait aussi de ne pas daiboliser systématiquement les Israéliens , comme beucoup le font sur ce fil, d’ailleurs le sondage évoqué par Esther Benbassa prouve que ces derniers ne sont pas ausssi neuneus que certains voudraient bien le faire croire :

    « 69 percent also support the U.S. working with a unified Hamas-Fatah Palestinian Authority government to achieve a peace agreement with Israel, even when informed that the U.S. does not recognize Hamas due to its status as a terrorist organization and its refusal to recognize Israel. Interestingly, a March poll conducted by the Truman Institute at Hebrew University reported that 69 percent of Israelis also think Israel should negotiate with a joint Hamas-Fatah government

    ..... sachant que ‘négocier’ ne veut pas dire ‘tout accepter’ ...

    Quant à l’appel de JCall : 3702 signature à l’heure de ce post !

    Lien

  • nestor38
    nestor38 répond à Autist Reading -
    inséré ?
    • Posté à 16h44 le 03/05/2010
    • Internaute 60788
      inséré ?

    Ta remarque peut être juste mais on peut comprendre aussi. Je me souviens d’une pétition d’intellectuels juifs (il me semble qu’il y avait Gisèle Halimi et d’autres) qui avaient signés une pétition qui soutenait les palestiniens, ils l’avaient signés en tant que juifs en précisant qu’ils le faisaient uniquement parce que certain, dont le CRIF, se permettent de parler au nom des juifs, donc à leur place...

    Après l’article est intéressant, et je me méfie aussi de quelques signataires qui ont écrit des textes qui justifiaient les massacres à Gaza.

    Par contre je trouve intéressant de rappeler que les juifs états-uniens ne sont pas tous des soutiens d’Israël, on a trop souvent l’impression que seul un lobby pro-israélien efficace et représentant l’écrasante majorité des juifs de là-bas influe sur la politique américaine. De voir que c’est plus compliqué que ça et que ceux qui ne sont pas sur cette ligne s’organisent est rassurant et je pense que ça peut avoir de l’influence. Si l’administration américaine commence à être moins unilatéralement pro-israélienne, je pense qu’Israël sera moins en position de force pour ne pas négocier.
    Bon c’est peut-être de l’optimisme béat, et je ne me fais pas trop d’illusion, mais comme pour l’heure il a peu de raisons d’espérer, autant prendre celles qui arrivent sans enthousiasme aveuglant.

  • Guillaume Weill-Raynal
    • Posté à 17h45 le 03/05/2010
    • Internaute 67578
      Essayiste

    LES METHODES DU CRIF :

    Depuis une dizaine de jours, le CRIF, qui a décidé une fois pour toutes de s’aligner sans la moindre réserve sur la ligne la plus dure de la politique Israélienne, bataille ferme pour contrer la pétition JCall, mais surtout pour la disqualifier : contre-pétition « raison garder », article de Richard Prasquier appelant à ne pas signer Jcall, articles et billets vindicatifs sur les radios et les sites et les médias communautaires etc.

    Ce matin, l’éditorialiste de Radio Communauté Juive dénonçait aussi la pétition JCall, comme un texte « déséquilibré et insidieux “, mettant en doute que ‘ ses signataires soient des amis d’Israël’ , y voyant pour preuve le fait que cette texte a été relayé par ‘ les médias les plus anti-israéliens (comme) Le Nouvel Observateur et Le Monde (sic !), se félicitant enfin, que la communauté juive n’ait pas été abusée par cette opération de communication : le contre-appel soutenu par le CRIF, nous disait-il, a en effet, ce week-end dépassé JCall en nombre de signatures...

    Il faut savoir grâce à quelles méthodes et avec quel souci du respect des règles du débat démocratique un tel score’ a été obtenu : tapez donc Jcall sur Google. La première référence qui apparaît est un ‘ lien commercial’ (acheté par qui ?) : JCall.info, et non pas le site originel JCall.eu. Les internautes étourdis se retrouvent sur un site ami du CRIF. On y trouve un texte dénonçant JCall, l’article de Richard Prasquier, et un lien... qui dirige... vers ‘Raison Garder’ : la pétition concurrente de Jcall !

    C’est dommage que je n’ai pas les coordonnées de Prasquier, je l’appelerais sans attendre pour le féliciter.

  • leconcombrevert
    leconcombrevert répond à nestor38
    La vraie vérité > : -))
    • Posté à 17h57 le 03/05/2010
    • Internaute 8843
      La vraie vérité > : -))

    Moi, ce que trouve très interessant, c’est que vous êtes le premier après une très longe suite de postes, qui parle du sujet de ce fil et je vous en remercie.

    Les autres posteurs, vous faites de votre mieux encore pour faire taire cette petition, pour occuper le fil à autre chose ?

    Il faut croire que certains, qui se prétendent les défenseurs des Palestiniens considèrent le mouvement de la paix et cette petition comme leurs pires enemis.

    Comme le président du CRIF.
    Comme la droite israélienne.
    Est-ce un hazard ?

    Avouez le si vous en avez les couilles : Vous vous fichez des Palestiniens, de la paix, de tout, sauf de votre petit jeu de grande gueule.

    Et je trouve ça infiniment triste et cynique.

    Mais malgré vos efforts conjoints la petition en est à 3.807 signatures.

    Et si vous ne l’avez pas encore signée, elle ce trouve ici :
    Lien

  • caro
    caro répond à Anastaze
    délinquante avérée
    • Posté à 18h30 le 03/05/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    ce qui est intéressant à propos de cette pétition, c’est le fait de démontrer que les européens juifs ne sont pas obligatoirement derrière le gouvernement israélien, comme certains veulent le faire croire. Il n’y a pas que le CRIF d’un côté et l’UJFP de l’autre, il existe une voie de pacifistes qui doit se faire entendre. Elle n’est pour rien dans le gouvernement israélien, mais il est important de montrer à ce gouvernement que la diaspora n’est pas toute entière derrière lui et que, s’il veut continuer à compter sur elle, il faudrait qu’il change, qu’il arrête la colonisation et prenne les devants pour créer un état palestinien.

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