Mind the gap

Dans "Mind the gap", la photographe Elisabeth Blanchet, qui vit depuis neuf ans à Londres, raconte le "gap" (le décalage) culturel qu'elle vit au jour le jour et dont elle ne se lasse pas, au contraire. En montrant, au fil de l'actualité, une société qui reste, malgré sa proximité géographique, une étrangère que nous aimons et détestons à la fois.

GB : les autorités expulsent les gens du voyage de leurs terrains

Elisabeth Blanchet
Photographe
Publié le 13/09/2010 à 12h50


Une fillette « Irish traveller » (Elisabeth Blanchet/Rue89).

Chez nos voisins britanniques, les gens du voyage -en majorité des Irlandais ( « Irish travellers »)- ne sont pas mieux traités qu’en France. On ne les renvoie pas au pays, car la plupart sont des sujets de Sa Majesté, mais on les expulse de leurs propres terrains.

Mardi 7 septembre, Catherine McCann est encore en peignoir quand le premier camion déboulle sur son terrain. A quelques mètres de sa caravane, la compagnie d’huissiers Constant & Co, spécialisée dans l’expulsion des gens du voyage, installe un premier préfabriqué destiné aux employés de sa compagnie. A bout de nerfs, Catherine fume cigarette sur cigarette.

« Ça fait huit ans que ça dure. J’ai eu beau acheter mon terrain, je n’ai pas le droit d’y vivre. »

Catherine et les six autres familles -entre 50 et 60 habitants- de Hovefields, à Basildon dans l’Essex, ont reçu un avis d’expulsion de la mairie il y a un mois. La date butoir est passée, ils sont contraints de quitter, par la force, les terrains qui leur appartiennent. « Je suis bouleversée », raconte Margaret, la sœur de Catherine, assise sur la banquette de sa caravane.

« Maintenant qu’ils sont là, ils vont détruire nos terrains au bulldozer les uns après les autres pour qu’on ne revienne pas. » (Voir la vidéo)

« Ne nous traitez pas comme des chiens ! »

L’atmosphère est tendue à Hovefields. « Ce matin, avant que la presse arrive, un huissier a donné un coup de poing au visage de mon oncle », raconte John, un « traveller » d’une vingtaine d’années.

« Il lui a cassé le nez. Il ne voulait pas quitter son terrain. Le même huissier s’en est aussi pris à Donna, notre voisine, il lui a carrément arraché une touffe de cheveux. »

Des défenseurs des droits de l’homme sont présents, ils s’allongent sur le chemin boueux qui mène aux terrains pour empêcher l’accès des bulldozers. Les huissiers les déplacent de force. « Ils n’ont pas le droit de toucher aux gens, seuls les officiers de police y sont autorisés », crie une voix, surenchérie par celle de Catherine, bouleversée :

« Ne me touchez pas ! Montrez-nous du respect ! Ne nous traitez pas comme des chiens ! Est-ce que j’ai l’air d’un chien ? »

En vain, car l’opération continue et se solde par l’arrestation de deux manifestants et l’invasion inéluctable des bulldozers.

« On nous propose des appartements en HLM »

Les expulsions de gens du voyage sont monnaie courante en Grande-Bretagne, et le scénario classique : les familles achètent des terrains, demandent des permis de construire aux mairies, qui de manière quasi systématique, leur refusent.

Les « travellers » ont beau continuer à vivre dans leurs caravanes et n’avoir construit aucun bâtiment, ils sont considérés comme hors-la-loi par les autorités. Ces dernières sont censées leur proposer des alternatives de logement.

« On nous propose des appartements en HLM, mais ce n’est pas notre mode de vie. On veut rester ensemble, les uns à côté des autres et continuer à vivre dans nos caravanes », explique Margaret.

Les larmes lui montent aux yeux et son regard se fige vers l’extérieur. Elle chuchotte : « J’aime ma vie de “traveller” ».

Entre 15 000 et 30 000 Irish « travellers »

Qui sont les gens du voyage au Royaume-Uni ? Il existe plusieurs communautés (« English travellers », « Scottish travellers », Roms) mais la majorité d’entre eux sont d’origine irlandaise.

Depuis des décennies, ils arpentent les routes du Royaume-Uni et sont originaires des quatre coins d’Irlande. Ce serait la grande famine du milieu du XIXe siècle qui aurait poussé leurs ancêtres à prendre la route à la recherche de travaux temporaires.

Le voyage est devenu leur mode de vie et les routes du Royaume-Uni, plus propices au travail que celles d’Irlande, leur territoire de prédilection. C’est ainsi qu’aujourd’hui on dénombre qu’entre 15 000 et 30 000 Irish « travellers » résident en Grande-Bretagne. Leur nombre est cependant difficile à évaluer : il se base essentiellement sur les enfants scolarisés.

Les Gypsies britanniques ne perdent pas leurs traditions

Reconnu comme un groupe ethnique en Grande-Bretagne, il est aussi considéré comme celui souffrant le plus de discrimination. Comme à Hovefields, de nombreuses familles ont acheté leurs terrains et vivent sous la menace perpétuelle de l’expulsion.

La majorité vit dans des camps aménagés par les mairies, semi-sédentarisés : les enfants sont scolarisés dans des écoles du quartier et les familles ont accès aux centres de santé locaux. Les places dans ces sites sont de plus en plus rares, d’autant plus que les fonds, que les travaillistes avaient prévus d’allouer pour leur expansion, ont été annulés par le nouveau gouvernement de coalition au printemps dernier.

Mais qu’ils soient semi-sédentarisés ou non, les Gypsies britanniques ne perdent pas leurs traditions. La caravane est toujours amarrée à la voiture, prête au voyage, aux rassemblements familiaux et aux événements tels que les foires aux chevaux, comme celle d’Appleby dans le Nord-Ouest du pays.

Ce soir, c’est le chemin des bas-côtés des routes et des parkings de supermarchés que les expulsés de Hovefields vont prendre.

Répétition générale avant la « grande expulsion »

Un des huissiers ose demander à l’un des enfants pourquoi il n’est pas à l’école aujourd’hui. A quoi bon ? Il ne sait même pas où il sera demain.

Le coup de force que viennent de subir les sept familles de Hovefields n’a malheureusement que des allures d’exercice préparatoire et de répétition générale avant la « grande expulsion ». A quelques kilomètres de Basildon, les mille « travellers » de Dale Farm -la plus grande communauté de gens du voyage du Royaume-Uni- sont en effet les prochains sur la liste des huissiers. L’expulsion, prévue dans les trois semaines à venir, sera la plus importante de toute l’histoire du Royaume-Uni.

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  • jpouille
    jpouille
    Fils du vent
    • Posté à 16h14 le 13/09/2010
    • Internaute 31114
      Fils du vent

    Et oui, les conservateurs arrivent, c’est silence aux pauvres.
    Des qu’ils font trop de bruit, on les vire.
    Et puis lorsqu’on a besoin de main d’oeuvre pas chere, on les appelle, eux et les immigres, avec des discours de merde style, « team player », « proactive », pour une poignee de pain.
    Germinal, c’est toujours d’actualite... Ain’t that sad ?

  • Arafel
    Arafel
    Post-doc expat'
    • Posté à 17h09 le 13/09/2010
    • Internaute 115097
      Post-doc expat'

    Bonjour,
    Marcantoines semble donner un début de réponse à la question qui me taraude (ainsi que quelques autres) : comment peut-on éjecter quelqu’un de son propre terrain ? Est-ce que quelqu’un en sait plus sur ce sujet, même en France ? A-t-on par exemple le droit en France de planter sa caravane/tente sur un terrain qui nous appartient ou faut-il l’accord de la commune/préfecture/je ne sais qui ?

  • Max.Steiner
    Max.Steiner
    Hors champs
    • Posté à 18h14 le 13/09/2010
    • Internaute 62429
      Hors champs

    Il y a donc bien une (pas trois, pas deux, UNE) exception au sacro-saint principe de propriété privée, et de droit d’usage arbitraire et intégral à ce principe : ce sont les gens du voyage !

    La loi interdit de pénétrer, sans l’accord du propriétaire, sur un terrain privé, de spolier arbitrairement ce propriétaire de son droit de jouissance et d’usage, SAUF si celui-ci fait partie des gens du voyage ?

    Ca fait un peu « citoyens de seconde catégorie », citoyens sans droits (juste des « devoirs »)...

    C’est bien... Je ne savais pas que la vieille institution romaine du « Sacer » avait apparemment été remise au goût du jour dans le droit, au moins le droit coutumier, anglais...

  • femmedesbois
    femmedesbois
    dans sa forêt
    • Posté à 22h12 le 13/09/2010
    • Internaute 93115
      dans sa forêt

    En France, il existe des milliers de gens qui n’appartiennent pas à la communauté des gens du voyage qui vivent dans des campings à l’année. Faute de pouvoir trouver un logement « classique », ils louent une place de camping à l’année et s’installent à l’année... Il existe un camping « spécialisé » prés de Toulouse, les loyers pratiqués dans cette ville comme dans toutes les autres poussant certaines personnes à opter pour ce mode d’hébergement. j’avais entendu celà dans l’excellente émission « Là-bas si j’y suis » il y a quelques années.
    De toute manière, c’est la misère auquel peut s’ajouter l’oppression, qui pousse des pauvres gens à quitter leurs maisons et partir sur les routes. En Irlande, c’est probablement, dans les périodes les plus sombres de l’histoire de ce pays (répression de Cromwell, Grande Famine...) qui a poussé des irlandais à adopter un mode de vie proche de celui des Roms.... Et leur misère n’est pas prête de s’arrêter, hélas ! voir

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