89th Street

Entre l'Upper East Side et l'Upper West Side, séparée par un Central Park envahissant, 89th Street, c'est la Rue89 new-yorkaise sous (presque) toutes ses coutures.

Au Guggenheim, 100 000 billets pour faire réagir

Valentine Pasquesoone
Etudiante en journalisme
Publié le 02/10/2011 à 15h18


Exposition Hans-Peter Feldmann. Crédits photo : Flickr/CC/Alex E. Proimos

89th street, musée Guggenheim, deuxième étage. Vainqueur du prix Hugo Boss 2010 pour l’art contemporain, Hans-Peter Feldmann a décidé d’exposer sa récompense pour quelques mois. Ni trophées, ni médailles, ni chèque. Enfin pas tout à fait. Les 100 000 dollars fièrement gagnés par l’artiste sont tout simplement exposés en... 100 000 billets de un dollar. Réactions.

La salle est immense. Neuf murs et deux colonnes. En s’approchant peu à peu, on commence à saisir ce qui nous attend. Hans-Peter Feldmann, ce grand collecteur d’images allemand qui, en quarante ans, n’a cessé de travailler sur le pouvoir du visuel, pousse ici l’expérience jusqu’au bout.

Prenez un objet utilisé au quotidien par 300 millions d’Américains : le dollar. Prenez 100 000 billets d’un dollar, et accrochez-les un par un - avec une minuscule punaise - sur les murs d’une salle géante. Cela donne une oeuvre d’art. Enfin, pour certains. L’artiste, lui, cherche à faire réagir son public. Des « provocateur », « complètement ridicule » aux « brillant » et « très drôle », le pari est réussi.

Après tout, on pourrait n’y voir que des bouts de papier. « Ces billets n’ont aucune valeur, au-delà de l’usage qu’en fait la société » écrit Katherine Brinson, conservatrice au musée, à l’entrée des lieux. Quelques mètres plus loin, Raymond Taylor se charge d’accueillir des visiteurs déroutés. « Combien de dollars sont exposés ici ? » « 100 000 dollars, Madame ».

« 100 000 dollars ? ! »

« Tout est une question de chiffres pour l’artiste. Beaucoup de son art tourne autour de l’ordre, de la quantité » m’explique le gardien. Usés, parfois tâchés, les billets ont été gracieusement prêtés par Bank of America. Mais la somme, rassure Raymond, sera remise en circulation dès la fin de l’exposition, le 2 novembre prochain.

Il aura fallu 14 jours et huit personnes-à plein-temps-pour tout installer. Le 20 mai, date de l’ouverture, Raymond se souvient de la façon dont le premier visiteur a réagi. « Parfait exemple du capitalisme à l’américaine » aurait-il dit, blasé. « Beaucoup de visiteurs ont d’abord cru que l’artiste voulait montrer que l’argent n’a pas d’importance. Alors que justement, Feldmann prend position contre le capitalisme » sourit le gardien.

Barbara Smith, sa collègue, a elle aussi eu son lot de réactions depuis le mois de mai. « L’artiste voulait voir comment les gens réagiraient en entrant ici. Certains ont compté. D’autres ont voulu toucher, voler, même lécher ! » raconte t-elle en riant. « Moi, cette somme me fait surtout penser à tout ce que je pourrais acheter avec. Quand vous avez une hypothèque à rembourser, vous ne trouvez pas cela provocant ? »

L’argent et nous

Côté visiteurs, les impressions varient. Il y a ceux, comme Irène, qui voient clair dans la démarche de l’artiste. « C’est à la fois drôle et brillant. Il nous force à réfléchir au pouvoir que l’argent a sur nous. C’est une relation très forte. Au quotidien, on est tellement lié à ces bouts de papier » explique t-elle.

Hans-Peter Feldmann est un habitué des objets qui rythment notre quotidien. Des choses simples, utilisées sans réfléchir : l’artiste parvient à les transformer en oeuvres d’art. En 1973, dans All the clothes of a woman, il photographiait déjà chaque objet qu’une femme pouvait avoir dans sa garde-robe. Depuis presque quarante ans, son outil de travail reste le même. Ce que l’on utilise et consomme chaque jour, ce sans quoi on ne pourrait pas vraiment faire grand chose.

« Je peux en retirer un ? » me demande un visiteur en riant. Il ne veut pas dire son nom, mais me raconte qu’il travaille dans le milieu de la finance. Qu’il aimerait bien avoir un bureau comme ce décor. Son ami éclate de rire. « On voit que l’artiste aime bien faire dans l’excès. Je trouve ça complètement ridicule » confie t-il, hilare.

« Combien de dollars ? » « 100 000, Monsieur ».

Question de valeur

Je tombe enfin sur Anne et Guillaume, un couple de Français. La première me dit que l’ensemble fait papier peint, qu’elle n’a pas l’impression de voir des billets. Son mari voit les choses de manière plus philosophique. Expose ses hypothèses :

« Une pièce entièrement remplie de dollars montre peut-être à quel point l’argent est important, nous entoure au quotidien. C’est rassurant après tout. Ou alors ce n’est qu’un papier peint. Ces billets ne sont que des bouts de papier, là pour nous faire réfléchir à la valeur qu’on leur donne ».

L’artiste cherche peut-être à se moquer. En 2008, il exposait One Dollar Bill with Red Nose, un billet d’un dollar sur lequel la figure de George Washington était affublée d’un nez rouge. « Il a vendu ce billet 15 000 dollars » m’informe Eva Jakubowska, guide au musée. « C’est complètement absurde ».

  • 2597 visites
  • 9 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • beaulande
    beaulande
    Des nuées de sens
    • Posté à 15h51 le 02/10/2011
    • Internaute 115981
      Des nuées de sens

    De nombreuses œuvres d’art contemporaines sont absurdes et pleines de vacuité, à l’image de notre civilisation : absurde et pleine de vacuité.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 16h06 le 02/10/2011
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    S’il avait exposé 100.000 feuilles de PQ aurait on dit que c’est de l’Art, oui, peut être, à condition qu’elles aient été utilisées ?

  • Sixpatte-
    Sixpatte-
    Sur Mars
    • Posté à 16h14 le 02/10/2011
    • Internaute 77583
      Sur Mars

    Plus visible comme ça :

    Lien

    « Les billets, comme les œuvres d’art, n’ont que la valeur que leur attribue la société qui croit en eux ; en les utilisant, Feldmann pose la question de la valeur dans l’art », selon Katherine Brinson, commissaire adjointe à l’exposition.

  • chrix
    chrix
    Perlimpinpin..
    • Posté à 16h27 le 02/10/2011
    • Internaute 152676
      Perlimpinpin..

    J’imagine des bons franchouillards en ballade au Guggenhiem (peut-être un accident malencontreux du parcourt touristique ?) tombant à genoux devant tant d’argent exposé. Eux qui ont l’habitude de le mettre sous le matelas et/ou de ne jamais parler d’une chose aussi personnelle qui suscite la jalousie et réveille les envieux.

    Je trouve cela très beau et fascinant, mais désespérant de savoir que le monde est mené par ça, comme une spirale sans fin de la cupidité.

    Lien

  • jiemo
    jiemo
    123 ignition lift off
    • Posté à 20h57 le 02/10/2011
    • Internaute 21993
      123 ignition lift off

    De l’art ou du cochon , qui s’en dédit ?

    « ...George Washington était affûtée d’un nez rouge. » af fu blée !
    L’art t’agrafe !

    Chère étudiante en journalisme , les mots ont un sens !

    PS : comment visiter le Gug pour voir de l’argent (même avec un nez rouge) quand on n’en a pas ? on me dira : « vous ne comprenez pas le con-cept... »

    • Valentine Pasquesoone
      Valentine Pasquesoone répond à jiemo
      Etudiante en journalisme
      • Posté à 17h58 le 03/10/2011
      • Internaute 141162
        Etudiante en journalisme

      Merci pour votre commentaire, la faute est corrigée. J’ai écrit trop vite, je suis désolée !

  • elbough974
    elbough974
    brony maladroit
    • Posté à 22h17 le 02/10/2011
    • Internaute 168902
      brony maladroit

    L’initiative a l’air intéressante.

    Néanmoins, comme dans quasiment toutes les oeuvres d’art qui s’évertuent à nous faire réagir sur le caractère « immatériel » ou « inconsistant » de l’argent, j’ai du mal à admettre que ceux qui nous donnent ces leçons sont en général ceux qui n’ont jamais (ou rarement) été dans le besoin...

  • philoupe
    • Posté à 19h26 le 05/10/2011
    • Internaute 3168

    je ne sais pas ce qui est le plus intéressant a voir : les billets sur les murs ou les gens en train de regarder les billets sur les murs ? Je pense qu’ici la scène de l’œuvre d’art n’est pas le mur mais le plancher !

  • sandy keelow
    sandy keelow
    développeur
    • Posté à 23h56 le 05/11/2011
    • Internaute 131307
      développeur

    Il expose tout sans rien exposer finalement ( ?) Comme d’hab, ils ont vraiment des problèmes mentaux ces gens...
    Ce qui m’attriste c’est que certains pensent que ces gens définissent l’art alors que c’est leur dernière préoccupation loin derrière l’alcool...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.