Rubrique a rap

Un blog pour se plonger dans la diversité du "rap game" hexagonal, avec le désir ne de pas s'attarder uniquement sur ses faits divers et sa dimension sociale comme le font trop souvent les médias généralistes. Un suivi de l'actualité, des analyses, des interviews et des reportages permettront de mieux comprendre les évolutions artistiques, l'industrie, les personnalités et la complexité d'une musique qui fêtera ses 20 ans de succès en 2010.

En mode Guetta, le rap français se laisse tenter par l'électro

Fabien Offner
Journaliste
Publié le 17/07/2010 à 15h01

Il y a quelques années, Mac Tyer rappait « j’baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime » dans un clip bien bourrin tourné en bas des cités bouillantes de la Seine-Saint-Denis.

Sachant cela, allez maintenant jeter un coup d’œil au clip de « Ha ha ha ». Vous rirez. Tout sourire avec sa casquette rose, l’ex-rappeur de Tandem s’essaie au chant sur un yacht plein de sirènes à Miami.

En fond sonore, des BPM anormalement rapides pour du rap et des basses vrombissantes. On se frotte les yeux mais rien n’y fait, l’évidence est là : c’est de la house. (Voir la vidéo)

Comme Mac Tyer, le troupeau du rap français se lance en ce moment dans une impressionnante transhumance estivale en direction des pâturages fluorescents de l’électro. Là où l’herbe est bien grasse.

Qui suit-il ? Les Etats-Unis, toujours, où la sauce rap-électro a pris depuis quelques années, plus de vingt ans après les premières expérimentations d’Afrika Bambaataa ( « Planet Rock », 1984).

Et c’est en grande partie à un Français que l’on doit le décollage mondial de ce mélange aujourd’hui. En 2009 et 2010, le DJ David Guetta a associé ses
talents de hitmaker à des artistes rap-r’n’b comme les
Black Eyes Peas (« I gotta feeling » ), Akon (« Sexy bitch) ou Kid Kudi (“Memories”). Résutat : des cartons interstellaires.

L’électro cartonne, y a du retournement de casquette en l’air

A défaut de créativité, la France du rap, réputée deuxième producteur mondial du genre, sait faire preuve de réactivité dans la copie. Rohff, Orelsan, Nessbeal et le 113 ont déjà lancé leurs “ tubes de l’été ” nouveau genre.

DJ Bellek, déjà connu pour ses mélanges musicaux avec les projets “ Raïn’B Fever ”, a réuni une vingtaine de MC sur sa mixtape “ Very Insolente Personnality ” (en téléchargement gratuit).

Le concept : faire “ poser ” des rappeurs confirmés sur les succès house récents, avant la sortie d’un véritable album en 2011. On y retrouve notre ami Mac Tyer, pour une apparition bien plus “9-3” que “Ha ha ha”. (Ecouter le son)

Audio file

Seine-Saint-Denis

Pour certains, cette aventure musicale constitue un beau retournement de casquette. On pense notamment à Rohff. Avant de créer l’insipide “ Animal ”, l’arrogant et talentueux Vitriot lançait des “ fuck la techno / c’est d’la musique de drogués ” et des “ fuck les blacks qui s’lâchent sur d’la house / vous m’faites marrer ”.

Le rap va-t-il “se faire niquer par la techno” ?

Le rire a désormais changé de bouche. On pense aussi à Nessbeal, qui prophétisait dans son dernier album que le rap allait bientôt “se faire niquer par la techno”. Mais on lui en veut moins car son “After” donne plutôt envie de le suivre.

“Les rappeurs français ont vu qu’il y avait de l’argent à se faire”, observe Toxic Avenger, musicien électro auteur avec Orelsan de “N’importe comment”. Pour cette collaboration, la logique a été inversée. C’est lui qui est allé chercher le rappeur, après un coup de foudre pour son album. La chanson de Rohff ? “Du sous-Guetta”, tranche-t-il, tout en disant apprécier d’autres collaborations.

Chez d’autres rappeurs, la démarche artistique est plus logique, voire même antérieure au phénomène américain. Dès 1999, avec l’excellent “Ouais gros”, le 113 rappait sur des samples de Kraftwerk grace aux compositions du regretté DJ Medhi, bien vivant mais passé à l’électro.

En 2002, le groupe val-de-marnais avait également rejoint sur la
piste de danse Thomas Bangalter (Daft Punk) pour “113
fout la merde”
. Pas très étonnant donc qu’ils se lâchent aujourd’hui sur “We be hot”, avec Flavor Flav de Public Enemy en invité de luxe. (Voir le clip de David Guetta et Kid Cudi)

On pourra retenir de tout cela la facilité qu’ont certains rappeurs à tourner avec le vent dans un but lucratif, sans prendre eux-mêmes la moindre initiative ou le moindre risque artistique.

On pourra aussi, comme Olivier Cachin, auteur des “100 albums essentiels du rap”, préférer voir le bon côté des choses :

“Le rappeur
banlieusard est d’habitude quelqu’un de plutôt intolérant. C’est bien
que la musique arrive à faire sauter les œillères et à ouvrir les
esprits.”

Qui du panurgisme intéressé .

“Tu as des trucs commerciaux abominables, d’autres qui sont des chefs d’oeuvre. En France et en Europe on a une vision très romantique, déconnectée de tout ce qui tourne autour de l’argent. Aux Etats-Unis, même le rappeur le plus hardcore sait qu’il n’existe qu’à travers un système basé sur le commerce.”

  • 23934 visites
  • 68 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • 222diablo222
    • Posté à 17h37 le 17/07/2010
    • Internaute 24482

    Article intéressant, justement il y a quelques jours j’ai passé quelques minutes à écouter Skyrock et je me suis demandé si la fréquence n’avait pas été récupérée par une radio électro =)

    L’apport de l’électro dans le rap n’est pas forcément mauvais mais le titre de MacTyer est 100% House donc les gens qui écoutaient Tandem à l’époque de 93 Hardcore on un peu de mal à s’y retrouver !

    Il est toujours difficile de débattre sur les « retournement de casquette » des artistes (surtout dans le rap) mais personnellement j’apprécie de temps en temps une petite bouillie commerciale si elle est bien foutue.

  • fabi oc
    fabi oc
    CDDiste
    • Posté à 18h11 le 17/07/2010
    • Internaute 120086
      CDDiste

    Amateur de rap, je trouve positive cette dérive vers l’electro et le son purement commercial. Ainsi, ces pseudos rappeurs marquent de façon claire la frontière entre le vrai rap, véhiculé par des artistes tels que Kenny Arkana ou MAP et le rap de « radio dancefloor »...

  • neudwé
    • Posté à 01h14 le 18/07/2010
    • Internaute 10284

    Pas un mot sur la Caution ? ?

    ce morceau a quand même 11 ans maintenant...
    Lien

    et tentre temps y’en a d’autres... bref tout ça pour dire que heureusement certains artistes n’ont pas attendu que Mac Tyer nous ponde cette grosse merde pour « s’ouvrir l’esprit ».

  • RX22
    RX22
    étudiant chercheur
    • Posté à 02h35 le 18/07/2010
    • Expert 120290
      étudiant chercheur

    Cet article omet plusieurs points qui me semblent importants : la house a été créee par des DJ hip-hop, lors des block parties de Chicago puis NYC au début des années 80. Depuis les fusions rap - house ne sont pas rares (De La Soul - kicked of the house...). Enfin au milieu des annés 90 des producteurs comme Jay Dee (aussi connu comme Jay Dilla, qui fut à mon gout un des plus grands producteurs de rap) ont commencé à faire des beats de rap électro, puis c’est devenu carrément tendance dans les années 2000, et il n’y a qu’un pas de l’électro à la house, la boucle est bouclée... Après on aime ou pas, perso j’aime pas, mais pas un seul « vrai » rappeur (j’entends par là pas commercial) n’a sorti de son house...

  • Richard Glion
    Richard Glion
    Branleur de combat
    • Posté à 19h51 le 18/07/2010
    • Internaute 97671
      Branleur de combat

    Je me souviens d’une époque où les rappeurs innovant qui marchaient en quittant le champs et les codes restreints et bas de plafond du skyrap, comme Solaar ou Manau se faisaient cracher dessus par ceux qui aujourd’hui vont suivre les mouvements les plus lucratifs sans rien apporter de nouveau ou de créatifs...

  • thegunner92
    thegunner92
    Etudiant
    • Posté à 06h24 le 19/07/2010
    • Internaute 109374
      Etudiant

    Je pense qu’il y a un problème sur la notion et la définition du rap. Black Eyes Peas, Akon et Kid Kudi, c’est du Rn’B. De toute façon même les plus gros rappeurs américains s’y mettent, il suffit d’écouter les derniers albums de Jay-Z ou d’Eminem ou encore Gangtarr (moins connu). Loin est l’époque du « Reasonable Doubt » ou « The Real Slim Shady ». Côté français, les vrais rappeurs n’auront jamais fait la une, tel La Rumeur, Lunatic et fini le temps de NTM. Nous sommes entrain de perdre ça, il n’y a pas de relève, ou alors trop peu connu et pas aussi talentueux que leurs ainés (je pense au TSR Crew).

    Le mélange des genres ne me gêne pas. La première chose qui me gêne, c’est quand des artistes comme Mac Tyer ou Rohff (avec son Code de l’Honneur) fasse passer un message qui au final ne le respecte pas. La deuxième chose, c’est que presque tout ce que touche David Guetta devient de la daube commerciale qui fait la joie des majors.

    A defaut de nouveauté dans le hip-hop, je me tourne davantage vers l’electro (mais pas celui des Guetta, Sinclar, Solveig et autres) de Justice, Breakbot, Birdy Nam Nam, Yuksek et vers les mélanges jazz + un autre genre de musique.

  • Sonchai
    Sonchai
    iconoclaste
    • Posté à 10h33 le 19/07/2010
    • Internaute 112878
      iconoclaste

    article sympa...
    La fusion du rap avec d’autres genres n’est pas nouveau, Bambata étant le précurseur le plus connus...
    Par rapport aux musiques électroniques, les collaborations entre flow hip-hop et drum’n’bass datent elles des années 90, elles ont naturellement continués au travers du Dubstep et de ses ramifications, grimme, crunk et autres termes inventer par les journalistes et maisons de disques pour vendre leurs artistes...
    Ces mêmes journalistes et maisons de disques ont vers 2005 réinventer le terme électro (comme il l’ont fais avec le r’n’b), celui ci désignait originalement des gens ayant une esthétique sonore allant de Bambata à Aux 88, disons que depuis 2005 ce terme sert à désigner toute production électronique dansante et mainstream...
    Après ce n’est que du business, Guetta est un businessman, les rappeurs sont des businessmans, ils ne pouvaient que se rencontrer...
    le truc de Guetta me fais pas kiffer du tout, je trouve ca horrible mais ce qui est bien c’est que ca désacralise un peu les chapelles et que cela devrais permettre à certains de l’underground de voire des horizons nouveaux...

  • Sonchai
    Sonchai
    iconoclaste
    • Posté à 10h45 le 19/07/2010
    • Internaute 112878
      iconoclaste
  • Sublime Cadaveric Decomposition
    Sublime Cadaveric Decomposition
    http://www.lastfm.fr/user/ (...)
    • Posté à 13h19 le 19/07/2010
    • Internaute 120375
      http://www.lastfm.fr/user/ (...)

    Difficile de faire plus pathétique que le rap commercialo/bling bling français. Cette évolution est une évolution opportuniste prompt à rameuter encore plus de monde et par la même a diffuser leur soupe a longueur sur les ondes. Le vrai rap ( artistique et revendicateur) a pratiquement disparu et n’offre plus la qualité d’autrefois, dommage, car des groupes comme clouddead au USA, peuvent éclore en France.

  • Louis Lepron
    Louis Lepron
    Journaliste
    • Posté à 15h19 le 19/07/2010
      rédacteur
    • Journaliste 40018
      Journaliste

    Il est clair qu’il faut faire la différence entre le R’nb populaire américain qu’on voit à toutes les sauces en France et qui mélange tous les jours, electro et rap en particulier. Que ce soit Black Eyes Peas, Jay Z, Kanye West, etc.

    D’un autre côté on critique souvent les musiciens et artistes français à ne pas s’exporter, exception faite de la French Touch qui continue à exister 10 ans après son explosion (Air & co) et on arrive encore à voir en 2010 l’influence de cette french touch (oui oui David Guetta) qui réussit à exploser les quelques codes américains (mélanger house et rap/r’nb) qui nous donne des Kid Cudi & co.

    Et maintenant, retour de baton, les rappeurs français s’y mettent grossièrement, pas forcement par envie de faire du fric mais tout simplement parce que c’est le son du moment. Le truc hip. Et pour une fois, un français aura réussi à influer sur le marché américain, à sortir le plus gros tube de 2009 (I gotta feelin) mais, retour de baton oblige, en anglais.

    Je comprends qu’on puisse critiquer Guetta mais il serait sorti des EU on l’adulerait comme on adule un K.West et un Jay Z qui peuvent aussi faire de la soupe. C’est notre côté français ça : quand un artiste sort un truc qui plait à beaucoup de monde, on le critique pour le fait qu’il fasse du business. Toujours le discours art vs entertainment.

    Pendant ce temps, c’est pas Julien Doré qui va nous sauver la mise. Ni ce rap français qui n’arrive pas à se refaire une santé avec toujours ces beats, ces mêmes complaintes, excepté Orelsan qui sait y faire.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.