Alma Latina

Dans son blog Alma latina, Cristina L'Homme vous donne rendez-vous avec des Latino-Américains, écrivains, poètes, universitaires, journalistes, économistes, chercheurs, anthropologues, sismologues… qui vous raconteront leur continent. Indianité, migrations économiques, procès contre les dictatures, la propriété de l’eau, tremblements de terre…

Décès de l'anthropologue franco-américaine Anne Chapman

Cristina L’Homme
Journaliste
Publié le 17/06/2010 à 18h15

L’anthropologue franco-américaine Anne Chapman, qui a passé sa vie à étudier les
ethnies amérindiennes, de Los Altos de Chiapas jusqu’à celles de la
Patagonie, est décédée le 12 juin 2010 à Paris, à l’âge de 88 ans.

Née en 1922 à Los Angeles, en
Californie, Anne Chapman avait découvert sa passion pour l’anthropologie
au Mexique, où elle travaillait sur les groupes « tzotzil » et « tzeltal »
de Chiapas.

Mais l’anthropologue ne se
contentait pas seulement d’observer et étudier les groupes ethniques,
elle s’occupait également de leur accès à la santé et de l’amélioration
de leurs conditions de vie. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à la
fin des années 1950 elle avait dénoncé la marginalisation des Tolupan
du Honduras.

C’est Chapman qui avait fait connaître la culture
méconnue du peuple Selk’nam de
la Terre de Feu, aujourd’hui disparue.

Disciple
de Claude
Lévi-Strauss
, Anne Chapman était chercheuse au CNRS et au musée de
l’Homme. Elle a laissé à l’humanité, non seulement une œuvre écrite
d’une rare richesse, mais aussi plusieurs documentaires primés, des
photographies et des CD qui permettent de découvrir les chants, les
mythes, les prières et la culture orale des ethnies qu’elle a
étudiées... pour que les jeunes, qui regardent vers l’histoire de leurs
ancêtres, puissent, disait-elle, « retrouver leurs voix dans leur
mémoire ». (Voir la vidéo, réalisée par Alexandre de Nunez).

Voici, ci-dessous, l’hommage que
Francisco Mena Larraín, chercheur du CIEP (Centre de recherches sur les
écosystèmes de la Patagonie) à Coyhaique (Chili), lui a rendu.


Une
femme universelle

Anne Chapman, dernier témoin d’un monde qui
n’existe plus, vient de décéder. Qu’elle soit née à Los Angeles
(Etats-Unis) est juste une anecdote qui permet de faire référence à une
femme qui était véritablement universelle.

Comme son prénom le
montre, Anne était davantage française qu’américaine, même si elle était
issue du métissage des deux cultures. Elle parlait couramment les deux
langues et se sentait à la maison, autant à Paris qu’à New-York ou à
Buenos Aires où elle passa beaucoup de temps surtout au cours des
dernières années.

Qu’elle soit née il y a 88 ans est une image
qui me permet surtout de souligner son immense vitalité -qu’elle a
gardée jusqu’à la fin- et sa capacité de se placer, à la fois dans le
passé et dans le présent, au carrefour de l’archéologie et de
l’anthropologie, avec une ouverture d’esprit et une curiosité peu
communes.

Elle restera à jamais dans la mémoire de la Patagonie

Même
si nous la connaissons davantage a cause de ses études en Patagonie, sa
curiosité l’a fait voyager dans bien des pays d’Amérique latine,
puisqu’elle est considérée comme l’une des grandes spécialistes du chamanisme et des Tolupan du Honduras au sujet
desquels elle a écrit jusqu’à la fin de sa vie. Sans oublier ses
recherches sur les Fueguinos, son intérêt pour le peuple Selk’nam et son
travail sur les peuples chasseurs terrestres de l’intérieur de la Terre de
Feu
et, à la fin de sa vie, sur les canotiers nomades de l’archipel.

Elève au Mexique et en France de grands maîtres tels Paul
Kirkhoff ou Claude Levi-Strauss, Anne Chapman avait toujours été attirée
à la fois par l’archéologie, l’anthropologie et l’action sociale -elle
défendait les droits de l’homme des peuples autochtones et en
particulier celui des femmes.

Ce n’est pas un hasard si elle a
fait partie des expéditions menées par le couple Annette Laming-Joseph
Emperaire, grâce à qui elle vint pour la première fois en Patagonie en
1964.

L’amie de Lola Kiepja, Selk’nam

Bien qu’au milieu
des années 60, le mode de vie traditionnel des chasseurs de la Terre de
Feu avait déjà disparu depuis plusieurs dizaines d’années, Anne Chapman
avait su reconnaître la vraie sagesse qui se cachait derrière les traits
d’une petite vieille en apparence humble et insignifiante : la dernière
survivante du peuple Selk’nam, Lola Kiepja.

Dans un monde dominé
par les hommes -l’exploration ethnographique et le chamanisme le sont
tous deux-, une authentique complicité s’était installée entre les deux
femmes.

Anne et Lola devinrent amies et Lola retrouva confiance
et un sentiment profond de fierté à raconter sa culture. C’est ainsi
qu’elle put raconter et transmettre la richesse culturelle de son
peuple. Une richesse qui avait survécu aux maladies, à l’installation
des « estancias »
de moutons et aux modes vestimentaires qui avaient mis fin aux peaux
d’animaux, remplacées par des robes longues.

Le regard spécifique
d’une chercheur sur les femmes Selk’nam

Anne Chapman avait
compris que chez Lola il y avait bien plus que des histoires racontées.
Elle enregistra deux disques de chants qui, encore aujourd’hui, son
considérés comme des « classiques » de la recherche en ethnomusicologie.

Grâce à une dignité
retrouvée, Lola a pu transmettre, il y a cinquante ans, un savoir et une
culture que l’on croyait perdus, et qui se sont avérés d’une richesse
incroyable. Allant bien au-delà de tout ce qui avait pu être enregistré
au début du siècle par un autre chercheur : Martin Gusinde, qui était prêtre... et dont la
perception était celle d’un homme, non d’une femme.

En fait,
Chapman avait démontré avec un exemple précis, ce que beaucoup de
théories supposent : que la vérité n’existe pas et que l’information
enregistrée dépend beaucoup du chercheur, de sa façon de pinailler ou de
hiérarchiser certains témoignages ou découvertes.

Ce que l’on
raconte à une femme n’est forcément pas ce que l’on raconte à un homme.
Et un témoignage n’aura pas le même sens s’il est interprété par un
prêtre monothéiste ou par une personne athée habitée par le matérialisme
intellectuel comme l’était Anne Chapman.

Gusinde avait
insisté, par exemple, sur le fait que les hommes ne parlaient jamais des
esprits surnaturels qui apparaissent lors de la cérémonie du Hain et qu’ils représentaient avec des
masques. Alors que Chapman avait révélé que les femmes étaient au
courant de tout et se moquaient des hommes, de leur naïveté, de leurs
certitudes -puisqu’ils étaient convaincus que les femmes n’étaient au
courant de rien.

Grâce à ce nouveau regard sur les coutumes
Selk’nam, on peut conclure qu’ils pouvaient croire ou ne pas croire, un
peu comme les catholiques peuvent -ou pas- croire que l’hostie
représente le corps du Christ.

Au sein de la société machiste
comme l’était celle des Selk’nam, les femmes représentaient à la fois
une sorte de résistance complice et une résignation qu’elles
continuaient à propager -ne dit-on pas que « le machisme est transmis
par les mères » ? -, et Anne Chapman a eu la chance d’accéder de manière
privilégiée à cet autre regard, à la fois complémentaire et
contradictoire.

Souvenir

Aujourd’hui, Anne n’est plus et
je me souviens d’elle comme d’une petite vieille dame digne, son foulard
sur la tête, coquette et élégante qui me rappelle ma grand-mère.

Anne Chapman savait qu’elle était belle et intelligente ce qui pouvait
parfois lui donner un air arrogant et un peu dur.

Mais ce qui
émanait d’elle était surtout son humanisme. Une petite grand-mère
adorable, une personnalité intègre et passionnée par l’être humain dans
son ensemble. Par les hommes, les femmes et les enfants.

►Vidéo :
entretien réalisé au domicile parisien d’Anne Chapman, le 30 octobre
2008 par Alexandre de Nunez à propos de L’enlèvement des Alakaluf de
Terre de Feu au Jardin d’acclimatation en 1881.

  • 4938 visites
  • 18 réactions
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  • mah
    mah
    • Posté à 18h51 le 17/06/2010
    • Internaute 64660

    « Anne Chapman, qui a passé sa vie à étudier les ethnies amérindiennes, de Los Altos de Chiapas jusqu’à celles de la Patagonie »
    Horrible, cette phrase.
    Passer sa vie à « étudier » des êtres humains comme on étudie des plates ou des pierres ou...
    Qui sommes nous pour considérer des humains comme matière d’étude ?
    Qui sommes nous pour aller parmi ces gens pour les observer comme on observe les singe dans une forêt ?
    Posez-vous ces questions avant de nous faire l’éloge de cette dame.

    • Cristina L’Homme
      Cristina L’Homme répond à mah
      Journaliste
      • Posté à 20h49 le 17/06/2010
      • Journaliste 107052
        Journaliste

      Il faut regarder « anthropologie » dans le dictionnaire. Ethnologie aussi. Là vous comprendrez qu’en connaissant les moeurs, les coutumes, les chants, la culture de peuples qui son en train de disparaître ou qui ont déjà disparus, on perpétue leur mémoire et on apporte à l’humanité une ouverture d’esprit. C’est ce qu’a fait Anne Chapman.

      • mah
        mah répond à Cristina L’Homme
        • Posté à 23h01 le 17/06/2010
        • Internaute 64660

        « vous comprendrez qu’en connaissant les moeurs, les coutumes, les chants, la culture de peuples qui son en train de disparaître ou qui ont déjà disparus, on perpétue leur mémoire et on apporte à l’humanité une ouverture d’esprit »

        Vous croyez ?

        Moi pas.
        Et puis vous parlez d’« humanité », il ne faut pas exagérer.
        Des phrases tout ça, qui n’ont aucune réalité
        Citez moi un seul exemple ou cette « connaissance à apporté quelque chose à l’ “humanité” » ? Un seul.

        Blablabla

         
        • Numerosix
          Numerosix répond à mah
          Prisonnier dans le village (...)
          • Posté à 23h11 le 17/06/2010
          • Internaute 14499
            Prisonnier dans le village (...)

          C’est qu’il semble que vous en connaissiez un rayon , vous, en ouverture d’esprit : -)

        • Errance
          Errance répond à mah
          écouteur d'histoires
          • Posté à 23h28 le 17/06/2010
          • Internaute 114729
            écouteur d'histoires

          Vous préférez probablement les « marketeurs » qui font globalement le même taff mais uniquement pour vendre n’importe quelle merde.

          Ça faut avouer ça fait évoluer l’humanité, la preuve ça génère du fric.

          Interdisons toutes les sciences dite sociale, en commençant par l’histoire !

          • maléfi_cat
            maléfi_cat répond à Errance
            hum... je suis un chat
            • Posté à 08h10 le 18/06/2010
            • Internaute 115400
              hum... je suis un chat

            oui bravo comme remarque dit moi tu n’as jamais fait de bêtise dans ta vie mis a pars d’en dire ?
            même si la plus grande fatalité dans « l’histoire » est de garder en mémoire que se que l’on veux bien mettre sur papier

            cela peux aussi donnée a penser qu’il faut toujours regardée nos erreur avent de se vautrée dans un future proche

            (il y a des tas d’exemple comme un certain jeudi noir ...)

            c’est en ça que l’histoire et importante regarder le passée pour faire des choix présent qui aurons pas de répercutions sur le future ...

            sans elle un univers aurais été oublier... alors bannie ton mépris au lieu de l’histoire ^_^

            • Errance
              Errance répond à maléfi_cat
              écouteur d'histoires
              • Posté à 14h03 le 18/06/2010
              • Internaute 114729
                écouteur d'histoires

              Je crains que le second degrés de mon message vous ait échappé.

              Pour éclairer les choses j’ai le plus grand respect pour les sciences sociales et tout particulièrement l’Histoire.

              trois p’tits textes pour vous le montrer (un conte, une trad et un texte perso) :

              Lien
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              Lien

              • maléfi_cat
                maléfi_cat répond à Errance
                hum... je suis un chat
                • Posté à 18h35 le 18/06/2010
                • Internaute 115400
                  hum... je suis un chat

                hum note a moi même ne plus répondre a des message a 8h du mat complétement crevé ^_^

                bah au moins j’ai gagner 3lien pour en savoir plus merci ^_^

                • Errance
                  Errance répond à maléfi_cat
                  écouteur d'histoires
                  • Posté à 19h21 le 18/06/2010
                  • Internaute 114729
                    écouteur d'histoires

                  ça nous arrive tous :)

        • Le-Hurleur
          Le-Hurleur répond à mah
          Manutention-Artiste musicien
          • Posté à 08h19 le 18/06/2010
          • Internaute 49166
            Manutention-Artiste musicien

          Pleins d’exemples. Il y a des enseignants en Anthropologie dans pas mal d’université qui apportent et partagent justement une vision différente de l’humanité avec leurs élève, d’où une certaine ouverture d’esprit, et peut-être même du baume au coeur dans notre société uniforme.

          Arrêtez de monter sur vos grands chevaux juste pour gueuler monsieur et renseignez vous un peu.

          • mah
            mah répond à Le-Hurleur
            • Posté à 09h01 le 18/06/2010
            • Internaute 64660

            Vous ne répondez pas à ma question .
            Je la repète : Qu’apporte ces études occidentals, « scientifiques » aux gens étudiés ?

            Au fait, ils ne comptent pas pour vous.
            Et vous appelez ça « ouverture d’esprit »

            • Le-Hurleur
              Le-Hurleur répond à mah
              Manutention-Artiste musicien
              • Posté à 12h44 le 18/06/2010
              • Internaute 49166
                Manutention-Artiste musicien

              Justement, que voudriez vous leur apporter, vous ?

              Ce que ce genre d’étude apporte à ces communautés, c’est une existence légitime à nos yeux d’occidentaux. Ainsi, effectivement, ils comptent à mes yeux car ils existent. S’ils n’avaient pas été étudié par des Anthropologues, ils ne seraient que des sauvages, comme les indiens d’Amérique le furent à nos yeux à une certaine époque, et ils furent décimés.
              Il faut une certaine rigueur scientifique et une conscience éthique afin de prendre du recul face aux clichés que notre société peut véhiculer, ainsi, un anthropologue peut se permettre d’étudier des individus et des groupes, et ce afin de faire avancer notre compréhension de l’homme qui ne se réduit pas au travail, à la famille et à la consommation.

            • Errance
              Errance répond à mah
              écouteur d'histoires
              • Posté à 13h54 le 18/06/2010
              • Internaute 114729
                écouteur d'histoires

              Le travail des anthropologues sur les Mapuches a entre autre permis de sauver une culture qui a été saccagée par 2 génocides parallèle à la fin du 19ème siècle.
              Les Mapuches reconstruisent aujourd’hui en partie leur culture grâce à ses travaux, peu de cultures, peu de sociétés résistent quand plus de 2 millions de personnes sont anéantis.
              C’est aussi sur ce travail d’anthropologues et autres travaux « sociaux » ou historique que de nombreuses réclamations de ces peuples dépossédés et de leur terre et de leur dignité se basent pour forcer les états à leur rendre ce qui était à eux.
              C’est aussi une sauvegarde des cultures, des langues, des traditions des peuples disparus ; Les preuves que l’occident a harassé ses terres qui n’étaient pas riche que d’or et d’argent.

              Vous préférez les « marketeux » ?

        • lled
          lled répond à mah
          (galérienne)
          • Posté à 12h51 le 18/06/2010
          • Internaute 45455
            (galérienne)

          Heu, au hasard, les travaux de Levi-Strauss sur les structures de la parenté, qui, vulgarisés, apportent une vision relativiste de notre modèle familial « papa-maman-enfant » ?

          La valorisation des « peuples premiers » en Amérique du Sud, dans les Andes comme en Amazonie, qui conduit à prendre en considération leurs droits élémentaires et contrebalance le mépris dont ils sont l’objet ?

          Selon vous, l’humain ne devrait pas être sujet d’étude, car c’est le rabaisser au rang de protozoaïre. Au chiottes, la médecine, l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’archéologie et toutes les sciences humaines, donc ?

          S’il est pourtant une chose qui jamais n’a enrichi l’humanité, c’est l’ignorance et le refus de la science.

        • Homere elmero
          Homere elmero répond à mah
          communiste primitif
          • Posté à 15h01 le 18/06/2010
          • Internaute 87706
            communiste primitif

          L’intelligence et la connaissance n’apportent rien a l’humanite, certes... qui suis-je ou vais-je d’ou viens-je dans quelles etagere ais-je rangé ma boite de cassoulet.

        12 autres commentaires
  • Anonyme

    C’est vraiment dommage ce décès car on sait ce qu’Anne vaut !

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 21h11 le 17/06/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Merci mille fois pour cet article d’une qualité exceptionnelle.

    J’ai un souvenir extraordinaire d’une émission interview sur FI, celui d’un esprit humaniste accompli, qui parlait de ses souvenirs, des premières rencontres avec Claude Levi-Strauss, entre autres.
    Elle ne lui aura pas survécu longtemps.

  • Anonyme

    C’est dommage que la mort ait emporté cette brave femme voire femme brave. Condoléances attristées.

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