Alma Latina

Dans son blog Alma latina, Cristina L'Homme vous donne rendez-vous avec des Latino-Américains, écrivains, poètes, universitaires, journalistes, économistes, chercheurs, anthropologues, sismologues… qui vous raconteront leur continent. Indianité, migrations économiques, procès contre les dictatures, la propriété de l’eau, tremblements de terre…

Chili : 33 hommes coincés au fond d'une mine dans le Nord du pays

Cristina L’Homme
Journaliste
Publié le 08/08/2010 à 10h41

Depuis le jeudi 5 août à 14 heures, 33 mineurs sont bloqués à 300 mètres de profondeur dans le ventre de la mine San José (compagnie minière San Esteban Primera, spécialisée en production de concentrés de cuivre et d’or) à 50 km au nord de la ville de Copiapó, en plein désert du Nord du Chili, la région des mines.

Un éboulement a surpris les mineurs à environ 6 km de l’entrée par le tunnel intérieur qui s’enfonce dans la montagne en formant une spirale. L’entrée s’est obstruée.

Au moment où une vingtaine de sauveteurs entraient dans la zone des cheminées, par l’unique voie d’accès à la mine, un deuxième éboulement les a forcés à remonter à la surface. Frustrés, tristes, angoissés de laisser leurs camarades au fond.

Aucun contact n’a, jusqu’ici, pu être réalisé avec les 33 mineurs.

Et même si le PDG de la compagnie San Esteban annonce un nouveau plan de sauvetage, même si les caméras montrent l’hôpital le plus proche prêt à accueillir par air ou par terre les 33 hommes... plus personne n’y croit.

Des accidents à répétition

Javier Castillo, un mineur de San José, raconte :

« La montagne craque depuis deux mois et, depuis 2003, nous dénonçons les conditions de travail et les risques auquel nous faisons face quotidiennement. Mais notre expérience de terrain n’est pas prise en compte par ceux qui, depuis leurs bureaux à Santiago, répondent que d’après leurs rapports, tout va très bien. »

Ce n’est pas la première fois que la mine fait face à des accidents de ce type. En 2001, un mineur avait perdu une jambe suite à un éboulement ; en 2003, après la mort d’un mineur, le syndicat avait fait appel devant les tribunaux, réussissant à faire fermer la mine pendant deux mois. Mais elle avait rouvert ses portes et, malgré les promesses de la compagnie minière, rien n’avait changé...

En 2006, la mort frappe encore suite à un éboulement. En 2007, après la mort de trois d’entre eux dans des éboulements, les mineurs de San José, appuyés par des syndicats d’autres entreprises qui apportent leur service à la mine, s’adressent à la cour d’appel de la région et au Sernageomin (service national de géologie et de mines, chargé du contrôle des normes de sécurité et des enquêtes lors d’accidents) pour dénoncer des conditions de travail précaires et demander la fermeture de la mine. Sans effet. Un nouvel accident a lieu en juin 2010.

La sécurité du travail dans les mines en question

L’interrogation centrale que pose cette situation est celle de la sécurité des hommes dans les mines. Sécurité qui, dans ce cas, n’a pas été la principale préoccupation de la compagnie, d’après les nombreux spécialistes universitaires qui défilent à la télévision chilienne.

Très critique, Mario Duran, spécialiste des mines de l’université catholique du Chili, a lancé :

« Dans le cas d’une mine souterraine, on s’arrange toujours pour avoir deux accès, pour que les mineurs puissent sortir par le deuxième si le premier est obstrué. Il faudrait également remettre à chaque mineur un système GPS qui lui permet de savoir exactement où il se trouve. »

« Il aurait fallu investir dans la sécurité, mais pour la compagnie San Esteban, ce qui prime c’est la rentabilité », dénonce Javier Castillo.

Le gérant de San Esteban, Pedro Simonevic, se défend, demande des excuses... et affirme qu’il existe un refuge d’urgence capable de contenir 25 ou 30 personnes et pourvu de vivres et d’eau pour survivre plus de 48 heures. Encore faut-il que les 33 mineurs aient été suffisamment près dudit refuge.

Cette histoire montre la face cachée du Chili, (petit) tigre de l’Amérique du Sud qui, pensant que le niveau de développement d’un pays se mesure par l’augmentation de la productivité, le niveau atteint par le PIB, la capacité à consommer et au taux de croissance, oublie l’importance du développement de la dignité et du bien-être de l’humain.

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  • Anonyme

    Qui sont les actionnaires de cette mine ?
    merci

    • Cristina L’Homme
      Cristina L’Homme
      Journaliste
      • Posté à 04h17 le 10/08/2010
      • Journaliste 107052
        Journaliste

      Ce qui est vraiment choquant dans cette histoire, c’est que les « dueños », les propriétaires de la mine sont absents. Et vous pouvez toujours appeler la Compañia minera San Esteban dont le siège est à Santiago, et qui fait plus de 8 millions de $ de chiffres d’affaires (d’après la presse, ils ont des impayés assez importants à l’heure actuelle)... ils ne répondent pas. En tout cas pas aujourd’hui. J’ai questionné un peu partout au sujet de la composition du capital, sans réponse. C’est une mine « chilienne », m’a-t-on répondu. Mais les fondateurs seraient des Russes. Rien de sérieux en somme.
      cf : El Mostrador
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      • Anonyme répond à Cristina L’Homme

        merci !

        de mon côté les quelques recherches entreprises ont été vaines

         
        • Cristina L’Homme
          Cristina L’Homme
          Journaliste
          • Posté à 15h45 le 10/08/2010
          • Journaliste 107052
            Journaliste

          Bonjour, je viens d’avoir Jaime Castillo, le syndicaliste de la mine, au téléphone. Il me dit qu’au tout début, il y a plus de 130 ans, la mine était chilienne, mais avec des capitaux canadiens (donc oubliez la rumeur de fondateurs russes). La famille des propriétaires s’appelait KENI. Et le vieux Keni était un homme de terrain. Il descendait souvent dans le ventre de la mine, les mineurs l’aimaient beaucoup. Il raconte que ce sont ensuite les enfants qui ont dilapidé, vendu, divisé. Et qu’aujourd’hui, personne ne sait rien sur qui sont les principaux actionnaires de la compagnie. Le gérent, Bohn, est chilien, mais derrière lui ? ? ? Ce qui est incroyable, dans cette histoire, largement médiatisée ici au Chili, c’est que la compagnie est totalement absente de la scène, du terrain. Et comme tout le monde est dans l’attente, dans le drame, personne ne soulève la question : pourquoi ? Pourquoi cette absence ? Pourquoi est-ce le gouvernement qui fait face à la place des directeurs de la compagnie ?
          Faire face au public, aux familles, serait la moindre des choses. Ailleurs dans le monde, quelqu’un serait monté au créneau, pour expliquer. Là ils envoient deux gars, le gérant et un autre qui « s’excusent ». Et qui vont encaisser pour les courageux anonymes qui n’attendent qu’une chose : que la presse rentre chez elle, pour pouvoir continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait.

        • Cristina L’Homme
          Cristina L’Homme
          Journaliste
          • Posté à 16h43 le 10/08/2010
          • Journaliste 107052
            Journaliste

          C’est pire que ce que je croyais : il y a un véritable rideau de fer au sujet de l’informaition de QUI EST LE PROPRIETAIRE de la compañia minera San Esteban.
          A Copiapo, où se trouvent les gestionnaires : téléphone : 00 56 52 22 60 60 (appelez plusieurs opérateurs français, appeler au Chili est gratuit, mettez leur la pression), ils envoient les journalistes à Santiago (00 56 2 223 88 80) et de Santiago à Copiapo... bref, ils font un rideau du fumée.
          Si vous pouvez appeler, ça leur fera les pieds.

        • Cristina L’Homme
          Cristina L’Homme
          Journaliste
          • Posté à 17h11 le 10/08/2010
          • Journaliste 107052
            Journaliste

          me voilà encore : j’ai eu Mario Duran de l’Université catholique chilienne au téléphone. Il m’a expliqué que la compagnie est dans les mains de deux familles chiliennes, d’origine hongroise (encore une autre version... comme quoi les infos, ici, faut vraiment les prendre avec des pincetes), l’une et sans doute allemande, l’autre. Le capital est donc 100% chilien. Et les résultats opérationnels s’élèvent à environ 10 millions de $ annuels. Pas un chiffre mirobolant, dans le milieu minier, mais ça ne justifie EN RIEN l’absence de conditions de sécurité de la mine San José.

          • Anonyme répond à Cristina L’Homme

            merci beaucoup de toutes ces précisions qui nous donnent au moins une certitude : l’opacité est vraiment de rigueur !

            et nous sommes bien d’accord sur les conditions de sécurité !
            peut-être (sûrement) ces deux familles ont-elles quelques « amitiés politiques » leur permettant de ne pas s’impliquer dans des considérations humaines et sociales...

            je stocke les infos et au détour d’autres recherches on arrivera peut-etre à savoir...
            encore merci

        4 autres commentaires
  • Job
    Job
    • Posté à 15h53 le 08/08/2010
    • Internaute 9860

    Dans la region miniere mexicaine ou je reside, il y a 3 zones, correspondant aux 3 grandes veines du bassin. Les 3 zones sont exploitees par des compagnies canadiennes differentes (il y a eu des experiences de cooperatives locales dans le passe mais ca n’a pas fonctionne).
    Pour deux de ces compagnies canadiennes, je crois qu’il n’y a pas trop de probleme. Pour la troisieme, Gammon Gold, je pense que cela constitue un cas qui devrait interesser les medias canadiens (mais je n’ai pas vu dans la presse canadienne d’article en dehors des articles sur la finance, qui ne voient les problemes de cette compagnie que parce qu’ils peuvent faire baisser son action en bourse).

    Gammon Gold a fait passer l’annee derniere la journee des mineurs de 8 a 10 heures de travail (10 heures au fond d’une mine d’argent,...). Avec 15 jours d’affilee de travail ( !) pour 5 jours de repos. La Constitution mexicaine impose pourtant qu’il n’est pas possible de travailler plus de 8h par jour et que pour 6 jours travailles il doit y avoir un jour de repos. Il y eut certes une petite augmentation du salaire mais pas de bonus ou d’interessement pour les mineurs alors que Gammon Gold avait fait des profits importants l’annee precedente et surtout aucun investissement dans les conditions de securite et d’hygiene. Resultat logique, 5 morts depuis 2009 dans ses mines.

    La mine emploie 800 personnes et fait vivre plusieurs villages isoles qui n’ont pas d’autre moyen de subsistance. Une greve a eclate depuis quelques semaines et les operations de la mine sont arretees. Gammon Gold fait du chantage a son depart definitif de la region et a vire tous les mineurs syndiques en juin dernier.

    Ce serait interessant que les medias canadiens viennent un peu voir comment fonctionnent leurs compagnies minieres sur le terrain et denoncent ces comportements inadmissibles.

    • Cristina L’Homme
      Cristina L’Homme répond à Job
      Journaliste
      • Posté à 16h21 le 08/08/2010
      • Journaliste 107052
        Journaliste

      Connaissez-vous très bien la question ? Ou connaissez-vous quelqu’un, un mineur ou un ingénieur avec qui on pourrait faire une itw pour qu’il explique les questions de sécurité, le droit du travail, les entorses à ce droit... ? Ce serait TRES intéressant, en effet de faire un papier sur le sujet. Les compagnies canadiennes sont également réputées en Afrique. Voir le film « Katanga Business » sur le Congo... je suis à votre dispo !

      • Job
        Job répond à Cristina L’Homme
        • Posté à 16h46 le 08/08/2010
        • Internaute 9860

        Non je ne suis pas expert en mines, ce que j’ecris c’est ce que j’ai appris a la lecture de la presse locale (el Correo de Guanajuato, AM,...) et des courriers qui circulent en soutien aux mineurs (collectes de vivres, d’argent etc...). Pour avoir visite une mine d’une autre de ces compagnies et avoir vu les conditions de travail penibles (poussiere, chaleur et humidite, en particulier), je suis simplement scandalise par ces journees de 10h.

        Je pense qu’en cherchant via Google des articles sur le sujet (la zone miniere s’appelle El Cubo, dans l’etat de Guanajuato, ville de Guanajuato) vous pourrez identifier des personnes a interroger (symdicalistes et representants de Gammon Gold). Je peux participer a cette recherche de contacts ou aller sur place si vous voulez (c’est a 15kms de chez moi via chemin de terre)

        La situation est d’autant plus deplorable que la municipalite est plutot riche (ville touristique tres reputee) mais ces mines sont dans l’arriere pays, bien cachees dans les montagnes autour. Il y a donc des milliers de touristes canadiens qui viennent ici sans se rendre compte de ce qu’une compagnie de leur pays fait a quelques kms de la.

         
        • Cristina L’Homme
          Cristina L’Homme répond à Job
          Journaliste
          • Posté à 22h42 le 08/08/2010
          • Journaliste 107052
            Journaliste

          Je vais fouiller sur internet, mais si vous tombez sur un contact, ce serait plus facile. Il vaut toujours mieux aller à la source de l’info. Se baser sur ce qui est déjà écrit par d’autres journaux comporte toujours un risque... merci pour l’idée en tout cas et pour votre proposition (aller sur place). Attention, les compagnies minières ne sont jamais tendres. Elles n’aiment pas les étrangers qui viennent fouiller. Donc il faut surtout faire très très attention. Prendre des précautions !
          Les 33 mineurs chiliens, eux, risquent de ne plus en sortir. Le temps passe, et aucune autre voie n’a pour l’heure été trouvée. L’émotion est grande... parce qu’on sait, ici, qu’il ne s’agit que du sommet de l’Iceberg. Des histoires de ce genre passent le plus souvent inaperçues, surtout lorsqu’il s’agit d’un ou de trois mineurs qui meurent suite à des « derrumbes »...

          • Job
            Job répond à Cristina L’Homme
            • Posté à 23h31 le 08/08/2010
            • Internaute 9860

            Je vais essayer de vous trouver des contacts sous peu. Vous avez tout a fait raison pour l’iceberg, il y a non seulement des tas d’accidents qui passent inapercus mais en plus j’imagine que les esperances de vie des mineurs sont pas bien grandes vus les poussieres et les gaz inhales en permanence.

        2 autres commentaires
      • Jana
        Jana répond à Cristina L’Homme
        bretonne en Normandie
        • Posté à 00h39 le 09/08/2010
        • Internaute 13372
          bretonne en Normandie

        @ Cristina

        Bonjour et merci pour cet article.

        « Katanga Business » de Thierry Michel, est effectivement un excellent film documentaire à voir.
        un aperçu :
        Lien

  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 17h57 le 08/08/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    « MINE »....de rien...tous les ans, des milliers de mineurs meurent dans ces mines pourries, pour permettre aux « Trafiquants de charbons » de s’en mettre plein les poches ! ...Salaires de misères....Morts de misères ! ...c’est la Chine le fournisseur du monde ?

  • Errance
    Errance
    écouteur d'histoires
    • Posté à 13h33 le 09/08/2010
    • Internaute 114729
      écouteur d'histoires

    Merci Cristina, je n’ai rien vu dans la presse argentine, c’est vrai que nous n’avons pas la télé.

    Le problème des mines est vraiment incroyablement complexe. Il y a de fortes campagnes ici pour l’ouverture de mines (à ciel ouvert en général).

    La revue d’histoire Todo es historia à d’ailleurs fait un numéro complet sur le problème des mines, hélas traité de manière très pro-mine. Mais il était intéressant quand même.

  • Shakana
    Shakana
    (Entre parenthèses)
    • Posté à 15h54 le 12/08/2010
    • Internaute 30512
      (Entre parenthèses)

    pensant que le niveau de développement d’un pays se mesure par l’augmentation de la productivité, le niveau atteint par le PIB, la capacité à consommer et au taux de croissance, oublie l’importance du développement de la dignité et du bien-être de l’humain.

    Bonjour,

    Je pense que ce n’est pas propre au Chili, malheureusement.
    Hier nous avions la « lutte de classes » avec d’un côté ceux qui produisaient sans être propriétaires du bien et d’un autre ceux qui possédaient (au nom de quelles Tables de la Loi ?) et profitaient des richesses produites.
    Aujourd’hui, il est impossible de s’appuyer sur ce schéma.
    Les fonds de pensions en sont un bon exemple.

    Les richesses sont aujourd’hui artificielles et diffuses puisqu’elles sont financiarisées. Les agents chargés de les faire circuler et donc de les posséder n’appartiennent pas qu’à une oligarchie, bien que celle-ci existe et possède le pouvoir politique. Les autres agents, même les plus modestes ne servant que de justification à perpétuer le système.

    Plus personne ne s’estime vraiment responsable des événements criminels. Ni les actionnaires, petits ou grands, directs ou indirects, qui ont le sentiment de n’avoir pas influé individuellement sur le cours des choses, ni les responsables d’entreprises placés à la direction qui appliquent la politique informulée des actionnaires.

    Vous avez raison de mettre l’accent sur l’importance du développement de la dignité et du bien-être de l’humain. Encore est-il indispensable qu’il y ait une prise de conscience débouchant sur un examen de conscience aboutissant lui même sur une remise en cause profonde de notre mode de vie capitaliste quitte à admettre des « sacrifices » partagés et équitables.

    Le concept de solidarité est essentiel.
    C’est partager ce que l’on a et non donner ce qui pour nous est superflu.

    Il est incompréhensible, dans l’absolu, d’admettre que des êtres humains puissent, connaissant le danger, prendre le risque de perdre leur vie pour un salaire de misère et que d’autres puissent, la conscience tranquille, faire l’impasse sur des mesures de protection pour un plus grand profit au nom de commanditaires indéfinis.

    Depuis ma réalité, ce système humain est abject.
    Il est à éradiquer d’urgence.

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