Alma Latina

Dans son blog Alma latina, Cristina L'Homme vous donne rendez-vous avec des Latino-Américains, écrivains, poètes, universitaires, journalistes, économistes, chercheurs, anthropologues, sismologues… qui vous raconteront leur continent. Indianité, migrations économiques, procès contre les dictatures, la propriété de l’eau, tremblements de terre…

Comment l'Etat chilien a volé les terres des indiens Mapuches

Cristina L’Homme
Journaliste
Publié le 02/02/2011 à 12h55


Terres mapuches en janvier 2011 (Arthur Dressler).

Suite de l’interview avec Michael Barbut.

Cristina L’Homme : Comment l’Etat chilien a-t-il exproprié les Mapuches il y a un siècle ?

Michael
Barbut :
Tout d’abord par la force des baïonnettes, puis en légalisant la soumission issue des armes. L’Etat a remis des « títulos de merced » aux Mapuches. Le terme « merced » sous-entend que l’Etat leur a fait une faveur en leur octroyant ce titre de propriété.

Théoriquement, la loi disait que les familles mapuches recevraient le territoire correspondant à l’espace qu’ils occupaient. En fait, les autorités ont considéré que ce qui était occupé était l’espace qui recouvrait leur maison et leur potager. On n’a pas pris en considération le fait que c’était un peuple qui bougeait et qui élevait des animaux sur de vastes superficies de terre...

Les familles mapuches ont été réduites à vivre sur quelques hectares, rarement plus de dix. La surproduction de ces terres a diminué le rendement du sol qui a perdu de sa valeur et de nombreux Mapuches ont dû émigrer vers les grandes villes, à Santiago notamment où ils ont apporté une main d’œuvre peu exigeante occupant des emplois non qualifiés.

Qui s’est installé sur les grandes étendues de terres ?

Dès le début du XXe siècle, l’Etat chilien favorise délibérément la création de grandes propriétés foncières, des « fundos », voisins des communautés mapuches. 45 000 hectares sont par exemple délivrés à un certain Eleuterio Dominguez dans la région du lac Budi. En contrepartie, celui-ci doit peupler la zone de colons.

Dominguez parvient à convaincre de pauvres paysans de l’île des Canaries en leur promettant monts et merveilles, mais lorsqu’ils arrivent au Chili, ils sont exploités sans vergogne. Dans les archives des années 30, un rapport de l’intendant de la province de Cautín signale une possible alliance entre ces paysans colons des Canaries et les communautés mapuches. Une alliance des mécontents...

Dès le début du XXe siècle, les Mapuches revendiquent leur territoire. Ils protestent dans le cadre de tribunaux prévus à cet effet, les « juzgados de indios », mais ceux-ci donnent toujours raison aux grands propriétaires fonciers.


Con Casa en janvier 2011 (Arthur Dressler).

Comment évoluent ces grandes propriétés dans la région de Lleu-Lleu ?

A la fin du XIXe siècle, une famille fraîchement arrivée d’Allemagne constitue une grande propriété de 6 000 hectares, le Fundo Tranaquepe. Autour, on trouve plusieurs communautés mapuches composées de dizaines de familles et réduites à vivre dans des réserves de 300 à 400 hectares.

Une réforme agraire se met en place, qui commence avec le président Alessandri en 1961, continue avec Frei Montalva et s’approfondit avec Allende. Le Fundo Tranaquepe est alors exproprié au profit des ouvriers agricoles qui y travaillaient, mais pas au profit des Mapuches.

Des discussions se noueront entre Mapuches et représentants locaux du gouvernement d’Allende, pour prendre en considération leurs revendications, mais le coup d’Etat militaire met un terme à ces pourparlers...

Que deviennent ces terres sous la dictature ?

Les militaires commencent par détruire les institutions qui soutenaient la réforme agraire et qui rendaient viable la petite exploitation paysanne (crédit, assistance technique, etc.). Les paysans vendent et les grandes propriétés comme le Fundo Tranaquepe se reconstituent pour être vendues à des entreprises multinationales étrangères, principalement à des forestières qui bénéficient de subventions du gouvernement militaire.

Objectif : encourager la culture du pin et de l’eucalyptus qui détruit tous les autres arbres endémiques et épuise les nappes phréatiques. Résultat : les communautés mapuches, voisines de ces exploitations forestières, ont des difficultés d’approvisionnement en eau. Et les fumigations de pesticides et engrais sur les pins et eucalyptus ont des conséquences catastrophiques sur leurs jardins potagers.

Les Mapuches seront-ils visés pas la dictature ?

Souvent, les Mapuches ont eu des rôles de leaders au moment de la réforme agraire, ce qui leur vaut d’être victimes d’une violente répression de la dictature. Parmi les gens qui rendent la torture possible se trouve un Chilien, Santos Jorquera, qui possède environ 200 hectares de terre dans la région depuis 1930.

Pendant la dictature, il a mis sa propriété à disposition des services de répression, ce qui lui a valu le surnom de « Soplón », celui qui dénonce, qui a largement collaboré avec la dictature.

Son nom est au centre du procès de Cañete. Le jour où la caravane blindée du Fiscal Elgueta affronte les Mapuches, le 15 octobre 2008, Elgueta vient justement de se rendre chez ce Santos Jorquera, qui avait été visité, quelque temps auparavant, par des individus masqués qui auraient menacé de brûler sa maison.

Ce qui est très étrange, c’est que Jorquera et son rôle de tortionnaire n’apparaissent nulle part dans le procès. L’accusation cherche délibérément à cacher la dimension politique du procès et à attester la thèse d’un conflit interethnique.

Quelles sont aujourd’hui, les revendications des Mapuches ?

Ils ont deux types de revendications. D’abord celles qui s’appuient sur des documents attestant la propriété, les « títulos de Merced », que l’Etat chilien a délivré aux Mapuches. Nombreux gros propriétaires fonciers voisins des terres mapuches ont fait bouger l’enclos d’une quinzaine de mètres et se sont ainsi appropriés plusieurs dizaines d’hectares.

Généralement, quand l’Etat se retrouve devant cette situation, que le titre de propriété délivré par lui-même n’a d’évidence pas été respecté, il donne comme mission à la Conadi (Corporation nationale de développement indigène) d’acheter des terres et les remet gratuitement aux Mapuches.

D’autres Mapuches considèrent que ces « títulos de Merced » sont illégitimes parce qu’ils sont issus d’une conquête militaire et qu’ils n’ont pas respecté l’espace réellement occupé pas les familles. En d’autres termes, les terres que les entreprises forestières possèdent sur le papier aujourd’hui, leur appartiennent historiquement.

Les militants mapuches revendiquent également des droits politiques, en tant que peuple, c’est-à-dire la possiblité d’exercer une autonomie politique.

Sur quelles preuves s’appuient les Mapuches pour revendiquer leurs terres ?

Parfois, une communauté porte le nom d’un lieu sacré, un arbre, une montagne... mais elle ne le possède plus. Aujourd’hui, beaucoup d’historiens chiliens et mapuches travaillent sur la mémoire et retracent l’histoire de l’espace en s’appuyant sur les chroniques militaires réalisées par les généraux en charge de la conquête du territoire.

Ils faisaient souvent référence aux « Loncos » (chefs traditionnels mapuches) et décrivaient précisément le territoire qu’ils occupaient, en détaillant le domaine sur lequel s’étendait leur juridiction. Les plaintes déposées par les Mapuches auprès des tribunaux (« juzgados de indios ») sont également des preuves écrites qui permettent aux Mapuches de constituer des dossiers et d’argumenter concrètement leurs revendications territoriales.

Quelle est aujourd’hui la réalité des Mapuches de cette région ?

La forestale Mininco possède environ 700 000 hectares de terre au Chili. Il faut mettre ce chiffre en perspective avec 600 000 hectares de terre, qui représentent l’ensemble des terres possédées par le peuple mapuche, estimé à environ 800 000 personnes au Chili.


Un Lonco, chef traditionnel (Arthur Dressler).

  • 3228 visites
  • 6 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Tristian
    Tristian
    moi-même
    • Posté à 16h12 le 02/02/2011
    • Internaute 121503
      moi-même

    Aie, oui, le pin et, surtout, l’eucalyptus, me semblent être des grâves menaces, pour la sécurité alimentaire mondiale.

    En Bolivie, les indigènes, eux-même, continue d’en planter, car le bois se vend.

    Quand il y avait encore un train, des riches vallées de Cochabamba (Valle Bajo), partaient des masses de bois d’eucalyptus en direction des mines (en particulier pour les mines d’étain, vers Oruro).

    Mais, là, on parle beaucoup des changement climatiques, et des grâves sécheresses, de l’année qui vient de se terminer.

    Grrr, j’ai la haine. Et dire qu’un ingénieur agricole m’avait sorti le délire, comme quoi les arbres attirent la pluie, et qu’il soutenait les plantations d’encore plus d’eucalyptus.

  • perepigne
    perepigne
    désabusé
    • Posté à 20h58 le 02/02/2011
    • Internaute 141651
      désabusé

    Toujours le pot de terre contre le pot de fer.
    La spoliation de ceux qui ont peu, ici ou la-bas de ceux qui ont peu au profit de ceux qui ont tout.

  • freakfeatherfall
    freakfeatherfall
    moonchild
    • Posté à 03h02 le 03/02/2011
    • Internaute 21024
      moonchild

    merci pour ce papier et ce blog souvent dissimulé en colonne latérale loin des infos piliers de comptoir du bar central...

  • Tiger
    Tiger
    bavard
    • Posté à 20h01 le 03/02/2011
    • Internaute 142845
      bavard

    Un mot également de félicitations et d’encouragement pour votre blog - de bons articles, à la bonne distance, et éclairants.

    Pour en revenir au problème des Mapuches, il y a comme une terrible ironie derrière la situation. En Argentine le problème a été « réglé » de la pire façon qui soit, par leur extermination et leur expulsion. La dénonciation de ce massacre ne paraît pas émouvoir grand monde : on en a vu d’autres, la culture mapuche n’a pas laissé de traces architecturales ou culurelles susceptibles de susciter l’empathie, et puis ne se percevant pas comme des nations colonisatrices à l’image de l’Europe ou des Etats-Unis, les latinos-américains n’ont sans doute pas le même rapport à leur histoire.

    Au Chili, l’Etat n’a pas voulu ou pas pu en venir à bout à l’époque où ce genre de massacres se faisaient sans trop se savoir ni bouleverser les consciences. Il existe donc une classe de sous-citoyens qui portent le fardeau de leur histoire et de ses prolongements actuels. Ce qui me rendrait un peu pessimiste (mais je ne suis pas non plus un expert), c’est l’impression que les chiliens « moyens » sont très éloignés de l’idée d’intégration vis à vis des Mapuches. Ils n’ont pas envie d’entendre parler du problème, et il ne me semble pas qu’ils aient particulièrement mauvaise conscience. Peut-être que la perception du sujet par les chiliens serait un angle intéressant pour un autre article...

    • Cristina L’Homme
      Cristina L’Homme répond à Tiger
      Journaliste
      • Posté à 14h29 le 04/02/2011
      • Journaliste 107052
        Journaliste

      Oui, bonne idée, car on peut voir une montée en puissance de défenseurs des Mapuches chez les jeunes, visible, et qui s’exprime à travers le théâtre, les étudiants qui organisent des aides généreuses (notamment après le tremblement de terre)... mais aussi beaucoup de critiques qui viennent même des milieux universitaires.

      CL

  • MacheteEvolution
    MacheteEvolution
    SUSHIMAN
    • Posté à 17h20 le 06/02/2011
    • Internaute 143039
      SUSHIMAN

    Comme l’Etat Chilien l’a toujours fait et comme ils continuent de le faire pour de nombreuses personnes... Pour ceux qui parlent anglais lire se qui se passe a RAPA NUI ( Ile de Pâques ) sur :
    Lien
    Sinon il y a aussi de nombreux articles dans de nombreuses langues et très peu en français on peut s’interroger sur ce silence....

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.