Alma Latina

Dans son blog Alma latina, Cristina L'Homme vous donne rendez-vous avec des Latino-Américains, écrivains, poètes, universitaires, journalistes, économistes, chercheurs, anthropologues, sismologues… qui vous raconteront leur continent. Indianité, migrations économiques, procès contre les dictatures, la propriété de l’eau, tremblements de terre…

« Aux confins de la terre », témoignage d'une vie en Terre de Feu

Cristina L’Homme
Journaliste
Publié le 08/08/2011 à 17h12


cover livre

Il y a des livres qui sont les garants d’une mémoire qui disparaît, et le livre de Lucas Bridge (1874-1949) fait partie de ceux-là.

Témoignage en Terre de Feu

Parce qu’il retrace, à travers son témoignage d’enfant puis d’adulte, ce qu’il a vu et vécu en Terre de Feu, une terre habitée jusque-là par des populations autochtones, qui sont devenues « intéressantes » pour bon nombre d’aventuriers, explorateurs, chasseurs de baleines ou d’otaries, chercheurs d’or et de missionnaires à la fin du 19e siècle, parce qu’ils pensaient qu’elles étaient « vierges » (pour eux, les « nomades de la mer (expression consacrée, d’après le célèbre ouvrage de Emperaire) et autres habitants autochtones ne représentaient visiblement pas des “ habitants ” ni des “ obstacles ”) et qu’ils pouvaient y développer des activités fortement rémunératrices.

Fils d’un missionnaire anglican arrivé à Ushuaia en 1871, Lucas Bridge raconte ce qu’il voit et permet au lecteur de se faire une idée lui-même. De comprendre à la fois l’aventure que vivaient ces explorateurs du bout du monde et le clash de la rencontre qui a fini par faire disparaitre pratiquement tous les Indigènes du Sud du Chili et de l’Argentine, qu’ils soient Yamanas (Yahgans), Alakalufes (Kawéskar), Haush (Manekenk), Selk’nam (Onas), Tehuelches (Aonikenk).


carte

Chapitres “oubliés‘au Chili et en Argentine

Il faut dire que ces deux pays ont tendance à oublier ’ pour ne pas dire ‘ effacer ’... cette partie importante de leur histoire. Ont-ils honte de ce véritable génocide qui ne date que d’un peu plus d’un siècle ? Ou s’agit-il d’une habitude dans ces contrées, qui consiste à penser qu’il suffit de ne plus parler d’un événement pour qu’il n’existe plus dans l’esprit ni dans le cœur des êtres ?

Un témoignage sur cette période de l’histoire représente donc un événement tout particulier aux yeux de ceux qui se soucient de la mémoire des peuples.

Le livre de Lucas ‘ Aux confins de la terre ’, édité chez Nevicata, permet de voir vivre les Yahgans et surtout les Selk’nam, dont on ne conserve plus grand chose aujourd’hui dans la mémoire collective, en dehors des travaux de Anne Chapman (décédée en juin 2010) ou encore de Martín Gusinde, prêtre et ethnologue qui y fit quatre expéditions entre 1918 et 1924), puisque les colons de l’époque se sont chargés de les massacrer à la fin du 19e siècle.

La chasse à l’homme dont on n’aime pas parler

Et le mot n’est pas assez fort pour parler de la véritable chasse à l’homme dont tous les autochtones ont fait l’objet pendant des dizaines d’années à la fin du 19e et au début du 20e siècles (et dont il est question dans un autre livre, pas encore traduit en français, ‘ La Patagonia Trágica ’ de José María Borrero).

C’est donc d’un homme qui a vécu avec les Selk’nam qu’il s’agit dans ce livre de six cent pages, et non d’un ethnologue qui les a étudiés. Un regard ‘ de l’intérieur ’, qui répertorie l’information brute, la décrit sans censure morale ni limites scientifiques. Pour Denis Chevallay, auteur de la post-face et de l’épilogue de ce livre :

‘ Ce témoignage représente une source richissime d’informations au sujet des Yahgans et des Selk’nam. La plupart des gens qui ont écrit sur les indigènes de la région n’y ont fait que de brefs passages, Lucas Bridge y est né et y a vécu une partie de son existence. Il ne raconte pas sa démarche envers les Indigènes, mais simplement sa vie ’.

Denis Chevallay, un helvète (et plus précisément genevois), vit depuis quinze ans à Puerto Williams, une petite ville d’un peu plus de 2000 habitants, qui se trouve sur l’île de Navarino, sur les rives du canal de Beagle... C’est-à-dire non loin des lieux où Lucas et son père pasteur anglican, Thomas Bridge, ont vécu il y a plus d’un siècle.


Lucas Bridges

Etre d’origine indigène était une honte qu’il fallait cacher

‘ La culture autochtone n’a pas été naturellement transmise : pendant plusieurs générations, tout ce qui était d’origine indigène était caché ; même les différentes langues ont disparu et le yahgan n’est plus parlé que par une seule femme, l’abuela Cristina Calderón. Depuis quelque temps, quelques cours permettent aux descendants des Yahgans de réapprendre leur langue...’

Mais ce témoignage a aussi ses faiblesses, puisque l’auteur est passé à côté de certains aspects de la culture des Selk’nam, comme leur rapport au religieux par exemple, d’après Denis Chevallay :

‘ Lucas Bridges décrit en détails une cérémonie d’initiation chez les Selk’nam, à laquelle il a participé - il a d’ailleurs été le premier homme blanc à y avoir assisté -, mais il ne ressent rien de spécial devant l’événement. Et cela ne l’a pas poussé à chercher à connaître la richesse de leurs croyances ’.



Ona family

_

Reste que ce livre raconte comment, à une époque où le gouvernement chilien cherchait à asseoir son autorité sur un territoire ‘ vierge ’, des populations venues d’Europe, des pionniers à la carapace dure, ont compris qu’ils pouvaient faire fortune dans ces lieux reculés du monde.

Le mouton des Malouines s’adaptait bien à ces terres, ils ont donc décidé que l’effort en valait la peine.

Peu à peu la Terre de Feu, cette terre où les nomades de la mer se déplaçaient avec des braises au fond de leurs canots, s’est transformée en une région riche (baleines et otaries à une époque, moutons ensuite, charbon, pétrole et minerais à une autre) que des humains, venus de partout, cherchent à dompter, à conquérir.

(c) photos : Lucas Bridges, Famille Ona. Debout : Kilehehen, père adoptif de Lucas Bridges, et Shishkohl. Assis à l’arrière : Kautempklh, Halah, Hechoh et Pahchik appuyé contre l’arbre. Les photos ont été prêtées par les éditions Nevicata pour cette publication en ligne.

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  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 20h00 le 08/08/2011
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    [ « Aux confins de la terre », témoignage d’une vie en Terre de Feu .]

    Je croyais qu’il s’agissait d’un témoignage de Florent Pagny...
    ...réfugié en terre de feu avec « sa façon de penser »... (qu’il gardera du Fisc).

  • Kolyse
    Kolyse
    psy
    • Posté à 19h47 le 08/08/2011
    • Internaute 124863
      psy

    Cristina merci pour votre article bien plaisant à lire, je fonce demain acheter le bouquin, ça a l’air passionnant. J’aime bien votre phrase : « cette terre où les nomades de la mer se déplaçaient avec des braises au fond de leurs canots ». Merci encore.

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 21h03 le 08/08/2011
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    Merci pour cet article et note bibliographique à la fois.
    Je déplore que quelques sombres abrutis ont cru bon de « nazer » votre contribution. Cela en dit long sur leur niveau...

  • Rosalba
    • Posté à 23h01 le 08/08/2011
    • Internaute 17914

    Un article très intéressant, merci ! Je regrette juste que vous ne développiez pas davantage... mais l’objectif est atteint puisque j’ai envie de lire le livre ; -)

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 23h13 le 08/08/2011
    • Internaute 82025
      non connue

    C’est noté [scritch scritch].
    Fascinante terre de feu, découverte sans voyager et grâce au talent de Luis Sepúlveda dans « Le monde du bout du monde » (entre autres).
    Merci Christina, bonjour chez toi.

    PS : As-tu des infos sur la « zizanie » entre les 33 anciens mineurs pris au piège sous terre (puis dans les média..) ?

  • malatrie
    malatrie
    Distraite
    • Posté à 02h02 le 09/08/2011
    • Internaute 26407
      Distraite

    Merci pour cet article.

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 10h41 le 09/08/2011
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Sympa l’article. J’adore les photos de ces humains qui , de la Russie à la terre de feu à colonisé les Amériques. C’est l’histoire de la conquête de la planète par l’homo sapiens qui est là, sous nos yeux. Extraordinaire.Mais évidemment le génocide est encore là, à ces époques comme à la notre : les aborigènes en Australie, les touaregs, les tibétains au nom de dieu sait quel profit, quel pouvoir.

  • Al nasr al tair
    Al nasr al tair
    L'aigle en vol...
    • Posté à 13h21 le 09/08/2011
    • Internaute 69210
      L'aigle en vol...

    Quand Cristina conseille, je note...impérativement ; -)
    Sont pas si nombreux les intervenants sur la Rue dont on peut dire ça : -)
    Dommage la barrière de la langue, le livre de José María Borrero doit être aussi intéressant.

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