American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Le patriotisme américain, une autre planète

Publié le 04/11/2008 à 13h07



Dans le ciel de Los Angeles (Mario Anzuoni/Reuters).


Aux Etats-Unis, même les pauvres admirent ceux qui réussissent. Quand on vous annonce, à vous, Français, que Total a engrangé des bénéfices record cette année, vous grognez que les capitalistes s’engraissent sur le dos des consommateurs et qu’il faudrait voir à redistribuer les richesses.

Quand les Américains apprennent qu’Exxon Mobil Corp a fait plus de fric cette année avec son pétrole que n’importe quelle autre compagnie nationale, ils applaudissent de bon cœur cet as du business.

Je n’en avais pas cru mes yeux en regardant ce reportage la semaine dernière. Exxon, donc, plus grosse compagnie pétrolière mondiale, qui extrait 3% de l’or noir planétaire, se félicitait de ses excellents résultats financiers. En déplorant, toutefois, que sa production ait chuté de 8% en quantité par rapport à l’an dernier.

Si c’est bon pour l’entreprise, c’est bon pour les salariés

Interrogés en « caméra-trottoir », des hommes et femmes normaux, qui peinent désormais à remplir leurs réservoirs, qui sont souvent chômeurs, ou qui ont dû laisser leur maison aux banques, se déclaraient tous « contents pour Exxon ».

En gros, si c’est bon pour Exxon, c’est bon pour les salariés de l’entreprise, bon pour l’activité économique américaine, bon pour les sous-traitants, bon pour l’industrie automobile. En plus, un petit matelas de secours, c’est toujours bien en cas de baisse d’activité l’an prochain.

Il y a sept ans, juste après les attentats du 11-Septembre, le quotidien Libération m’avait demandé de cavaler au siège de Continental Airlines, basé à Houston (Texas) où je vivais alors. Une heure auparavant, Continental avait annoncé des milliers de licenciement, alors même que le gouvernement fédéral venait de débloquer une colossale aide d’urgence aux compagnies aériennes sinistrées par la baisse du trafic.

Précision utile : Continental, quoiqu’une des seules à afficher encore des bénéfices, allait profiter de cette manne fédérale.

Préserver la compétitivité à tout prix

En bonne Française habituée aux ripostes syndicales et aux débrayages rapides, je m’étais attendue à voir le parvis du gratte-ciel occupé par des salariés en colère. Au minimum. Que nenni ! C’était l’heure du déjeuner, et des centaines d’employés mâchonnaient leur sandwich sur les marches et dans le sous-sol de l’immeuble. Certains pleuraient, ou en consolaient d’autres :

« Je ne pourrai plus payer la maison de retraite de ma mère. »

« Mon fils va devoir quitter l’université. »

« On n’aura plus les moyens pour la chimiothérapie du cancer du colon de mon mari. »

J’avais osé ce genre de question : « Vous ne ressentez aucune révolte contre votre employeur ? » La plupart avaient ouvert des yeux ronds. Ils m’avaient dit que Continental était « obligée » de procéder à des licenciements préventifs, « pour préserver sa compétitivité ».

Que quand les affaires reprendraient, certains d’entre eux seraient réembauchés. Bref, que protester, non, ils ne pensaient vraiment pas que ce soit « approprié » en ces temps si durs pour l’Amérique.

Individualisme et souci de la communauté

Voilà plus de huit ans que j’accumule ce genre de stupéfactions. Au début, je pensais : « En Europe, il y a eu des luttes sociales collectives pour arracher les protections. Les travailleurs américains, plus individualistes, ont après tout le système de santé et le droit du travail qu’ils méritent. »

Mais cette vision primaire est fausse, car les ouvriers d’ici ont lutté aussi durement pour leurs droits qu’en France, ils ont juste perdu plus vite la partie.

J’ai aussi compris que « l’individualisme » américain, que les Français sont prompts à fustiger, allait de pair avec un étonnant souci du collectif, ou plutôt de « la communauté », terme de préférence employé. C’est notamment ce souci communautaire, plus que de simples convictions politiques, qui mobilise les centaines de milliers de bénévoles travaillant depuis des mois pour la campagne d’Obama.

C’est sans doute parce que les Américains ont, chevillé au corps, un sens du collectif qui nous échappe, qu’ils affrontent la crise économique d’une toute autre manière. Encore hier, je lisais dans les pages business du New York Times un reportage sur la reconversion des ouvriers laissés sur le carreau par la fermeture des usines locales.

Après avoir assemblé pendant trente-cinq ans des machines à laver pour vingt dollars de l’heure avec, en plus, une bonne assurance médicale, l’un d’eux construit maintenant des pales pour les éoliennes qui poussent comme des champignons sur le sol des Etats-Unis. Il touche maintenant treize dollars tout rond et il est content. Content parce qu’il est fier :

« Au moins, maintenant, j’ai le sentiment de faire quelque chose d’utile à l’humanité et aux Etats-Unis. »

« Pour l’avenir de la nation »

Chez moi, en Caroline du Nord, à cause des restrictions budgétaires de tous ordres, les universités publiques voient ratiboiser leurs budgets de fonctionnement.

On demande aux salariés -profs, mais aussi administratifs- de trouver des idées pour continuer à assurer malgré tout aux étudiants un enseignement de qualité.

A la North Carolina State University, des professeurs, titulaires et vacataires, ont décidé d’amputer volontairement leur revenu. Des intervenants extérieurs dans les cours de politique, de business, ou d’affaires internationales, ont proposé d’enseigner désormais bénévolement. Un avocat précise :

« Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour que les jeunes soient bien formés, c’est important pour l’avenir de la nation. »

Une bonne dose d’ouverture d’esprit

Pareille abnégation me laisse pantoise ! J’apprends lentement. J’ai d’abord considéré ça comme de la connerie pure et simple. Puis j’ai ricané en constatant que souvent ce genre d’attitude était le fait de gens croyants, soucieux de se conformer aux principes chrétiens.

J’ai enfin compris que les Américains vivaient sur une autre planète et qu’il fallait aux Européens une bonne dose d’ouverture d’esprit pour comprendre leurs ressorts.

Demain, Barack Obama sera peut-être le président des Etats-Unis. Ses électeurs ? Entre autres, ceux qui félicitent Exxon et plaignaient Continental, qui ont pris des semaines de congé pour aider à la reconstruction de la Nouvelle-Orléans, qui réclament des diminutions de salaire pour maintenir le niveau de leur université, qui sont fiers de contribuer à la grandeur de « l’Amérique ». Les mêmes auront aussi bien voté pour McCain, d’ailleurs. Curieux pays !

Photo : dans le ciel de Los Angeles (Mario Anzuoni/Reuters).

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  • Alexander Doria
    Alexander Doria
    wikipédien…
    • Posté à 14h17 le 04/11/2008
    • Internaute 42699
      wikipédien…

    Il est un truc chez les américains que nous autres français ne parviendrons sans doute jamais à comprendre, c’est la prégnance des idées religieuses outre-atlantique.

    En effet, l’idéologie de l’American dream ne remonte pas à je ne sais quelle propagande gouvernementale du XIXe siècle visant à encourage l’émigration, mais, à la formulation d’idéaux eschatologiques par des colons calvinistes vers 1630. En effet, lors de leur arrivée sur le territoire américain, ces colons conçoivent l’idée de la « cité sur la colline », soit du futur phare de la civilisation mondiale, qui est conjointe de celle de la « Nouvelle terre promise ». C’est ces mêmes colons qui vont fonder Boston qu’ils surnomment la « nouvelle Jérusalem ».

    Dès lors, par-delà l’individualisme, il va y avoir une abnégation des américains quant à la défense de leur communauté et la propagation de leur mission planétaire, bien énoncée par le journaliste John Fiske, dès 1845 : « La nation formée de nations est destinée à témoigner de l’excellence des principes divins : son sol sera l’hémisphère tout entier ». Cette abnégation fait objet d’une sorte de consensus entre tous les américains (on la retrouve d’ailleurs dans la quasi-totalité des films américains depuis que le cinéma américain existe) ; Tout doit être fait pour maintenir la puissance des USA et donc de la « démocratie » (deux termes qui, comme chaque américains s’en doutent, sont synonymes (sic)).

    Il est compréhensible dès lors que, baignant dans cette ambiance missionnaire, voire eschatologique, les ouvriers américains préfèrent sacrifier leurs existences aux entreprises et donc au mythe américain.

  • NonooStar
    NonooStar
    Informaticien
    • Posté à 17h07 le 04/11/2008
    • Internaute 34879
      Informaticien

    Ce qui me frappe le plus à la lecture de l’article, c’est que l’auteur préfère passer d’un paradigme à l’autre, de « les Américains sont individualistes » à « les Américains pensent avant tout à la communauté » plutôt que d’exposer clairement tout le paradoxe de la situation.

    Ce qui ressort de cet article, c’est que la notion de communauté, de nation chez les Américains semble totalement séparée des individus qui la composent Car comment expliquer quelqu’un qui va effectivement faire des sacrifices « pour le pays », mais va dans le même temps refuser le principe d’une sécurité sociale sous prétexte qu’il ne veut pas payer pour des gens qui ne travaillent pas. Un tel état d’esprit serait impensable chez un Français, qui accepterait de faire des sacrifices à condition d’en voir les bénéfices pour lui ou pour les autres.

    De plus, l’auteur ne donne pas de pistes pour expliquer ce paradoxe, alors que certaines d’entre elles semblent évidentes, par exemple, le fait que, contrairement à la France où les droits fondamentaux sont considérés comme universels et s’appliquent à tout être humain, les Américains associent farouchement leurs droits au fait d’être américain. Or cette notion de nationalité est tellement rattachée à des notions de valeurs qui sont sensées être les fondations des Etats-Unis (notion de travail, de libre-entreprise, etc...) qu’il semble naturel que ceux qui ne travaille pas ne soient pas totalement considérés comme américains et donc puissent ne pas bénéficier de soins aux frais de la collectivité...

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