American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Nanotechnologies (et sciences), quel débat aux Etats-Unis ?

Publié le 31/01/2010 à 13h06


Une représentation de molécules (Simon Goldenberg/Flickr)

« Des nazis ! » C’est ainsi que des scientifiques américains effarés qualifient les anti-nanos. En France ils empêchent systématiquement le débat public promis lors du Grenelle de l’environnement. Et aux Etats-Unis, les grands choix technologiques sont-ils plus démocratiques ?

Je ne reviens pas sur les enjeux du débat, presque tout a déjà été écrit sur les promesses et les risques des nanotechnologies. Cet article récent de Libération est parfait de concision. Plus ancien, un de mes articles apportait également des éléments. Et Rue89 a posé ici la question de l’éventuel boycott du débat national.

Il suffit d’ajouter que je trouve moi aussi complètement illusoire de croire qu’un débat démocratique soit possible sur ce genre de sujet. Parce que les enjeux économiques sont trop importants, et les avancées scientifiques et technologiques irrépressibles, « infreinables ».

Les politiques peuvent influencer le cours des choses d’une seule façon : en refusant les subventions, en sélectionnant les autorisations de travaux de recherche. (Ils l’ont bien fait, en France, dans les années 70 en privilégiant le nucléaire aux dépends des énergies renouvelables.) Mais aujourd’hui, sur le sujet particulier des nanotechnologies, les scientifiques crieraient à l’interventionnisme et à l’entrave à la liberté du chercheur.

Jaloux de notre débat polémique sur les nanotechnologies

Dans ces conditions, le terme de « débat public » n’est pas approprié. Il vaudrait mieux parler de mise à disposition d’informations, d’éléments de réflexions, de possibilité donnée aux citoyens de venir échanger sur le sujet avec des intervenants hautement qualifiés. Pourquoi diable transformer ces réunions en pugilats ?

Vu de ce côté de l’Atlantique, cette forme bien française de « débat » a beau laisser pantois ceux qui s’intéressent au sujet, elle fait paradoxalement des envieux. De même que les environnementalistes américains envient leurs homologues européens d’avoir réussi à mobiliser les gens contre les OGM, ils jalousent les Français de pouvoir s’empailler politiquement sur les nanotechnologies.

Christopher Kelty est anthropologue à l’université californienne UCLA, spécialisé dans les sciences et la technologie. Il a moins de quarante ans, a travaillé en Allemagne avant de revenir enseigner ici. En 2004 et 2005, alors professeur à la Rice University de Houston (Texas), il avait observé le fonctionnement humain du Center for Biological and Environmental Nanotechnology.

Ce week-end, il organise à l’UCLA une conférence sur « la participation du public à l’ère du Big Bio » (concept tournant autour de l’influence des grosses corporations de la biotech).

Le grand public s’en fiche

Je lui ai demandé s’il y avait, aux Etats-Unis, des débats publics dans le genre du nôtre à propos d’un sujet scientifique (biotech, nanos, nucléaire...) susceptible d’engager le pays sur une voie économique bien définie. Après tout, Obama a bien fait organiser sur tout le territoire des Etats-Unis, durant l’été 2009, des « town hall meetings » (réunions publiques) pour entendre l’avis des citoyens sur la réforme médicale :

« De nombreux scientifiques chez nous sont impliqués dans des groupes de recherches transversales mêlant les nanotechnologies et les sciences sociales. Ils ont expérimenté toutes sortes de réunions publiques : des “ cafés science ”, des conférences de consensus, des groupes dédiés, des forums... Tout cela avec des degrés de succès très variés.

Les médias n’y prêtent en général aucune attention, et donc ne rendent comptent de rien. Aussi, seuls les gens qui ont participé aux rencontres ont appris quelque chose.

Je dirais que 99% des Américains n’ont aucune idée de ce que sont les nanotechnologies, et ce chiffre a peu de chance d’évoluer. Sauf en cas de succès colossal (si on trouvait que les nanos guérissent le cancer) ou de désastre majeur (si les nanos s’avéraient être mortelles pour - mettons - les poissons).

D’un point de vue européen, on doit trouver bizarre que si peu de gens, chez nous, se posent la question des choix démocratiques de société. Le “public” s’en fiche, en gros. Mais à côté de ça, plein de petits groupes, organisés autour de thèmes spécifiques, s’agrègent parfois ensemble dans des coalitions qui peuvent avoir un impact significatif. »

L’exemple de l’open source

Dans l’introduction destinée à ouvrir son symposium , Chris Kelty se demande si, paradoxalement, « Big Bio » elle-même n’a pas rendu cette participation possible, et ouvert la porte aux interrogations, fut-ce involontairement. J’ai demandé à Chris si les portes étaient plus ouvertes au questionnement aux Etats-Unis qu’en France :

« Oui et non. Oui, parce que beaucoup d’Américains tirent une grande fierté de leurs qualités d’individualistes, d’entrepreneurs, de self-made-men, d’autodidactes, le tout allant avec la liberté de s’engager s’ils le désirent dans les affaires de la cité.

Non, parce qu’il n’y a pas qu’aux Etats-Unis qu’on trouve des communautés de gens avides de questionnements et de remises en cause. Voyez ce qui se passe mondialement au sein des groupes “free/open source software” (logiciels libres). Ces groupes sont souvent très politisés, même si on peut les prendre superficiellement pour des “techno-nerds”.

Dans mon travail, je m’efforce de montrer que le fait de bidouiller, bricoler, expérimenter soi-même des trucs scientifiques ou informatiques, est une manière au moins aussi politique de s’engager que de faire des discours ou de débattre de grandes idées.

Construire Linux, ou mettre au point soi-même un procédé pour assainir l’eau, sont des actes aussi politiques que de manifester devant le ministère de l’Industrie avec une pancarte exigeant un moratoire sur la recherche de quelque chose. Bien plus politique, je trouve ! »

Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait si on refuse, comme le collectif « Pièces et main d’œuvre » qui mène la fronde contre le débat sur le nanotechnologies en France, l’envahissement de nos vies par des nanoparticules usinées, polies, assemblées industriellement ?

Rien n’est inéluctable, on peut toujours agir. Au moins en forçant les pouvoirs publics à mettre en place des garde-fous, des instances de surveillance, des réglementations. Encore faudrait-il pouvoir en discuter sans recevoir des œufs pourris.

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  • VinceDeg
    • Posté à 15h30 le 31/01/2010
    • Internaute 36941

    Peut-être que la bonne stratégie, pour l’instant, n’est pas de traiter les nanotechnologies à part, mais de revoir et renforcer l’ensemble de nos processus de certification de produits et substances avant mise sur le marché. En se concentrant sur les nanotechs, on évite par exemple le débat pourtant nécessaire sur l’industrie chimique. Je pense qu’il est possible de redéfinir des principes de base d’autorisation de production qui s’appliquent à toute substance, tenant en compte les enjeux environnementaux, et ensuite qui se dérivent pour chaque cas. En particulier, repenser l’avenir du produit en tant que déchet, et ne plus autoriser la mise en vente de produits dont on sait à l’avance qu’il ne pourra pas être retraité, qu’il posera problème, qu’il se disséminera et qu’il ne sera pas biodégradable... Et là, un certain nombre de nanotechnologies ne passeront pas la barre, tout comme des substances chimiques, l’amiante, etc.

    Cela pour l’instant, car les nanotechnologies actuelles ne sont que des « matériaux », des « substances » aux propriétés physiques et chimiques bizarres... Le problème changera radicalement quand les nanotechs pourront s’animer, quand on fera face à des nanorobots, ou quand la biologie cellulaire rencontrera et fusionnera avec la nanotechnologie « physique », mécanique.

    Car les molécules existant dans le monde vivant sont les plus incroyables nanotechnologies qui soient, et un jour leurs potentialités seront récupérées à usage de l’homme... Par exemple, le vivant propose tout un panel de solutions nanotechnologiques pour traiter l’énergie, et la transférer sous différentes formes : de l’énergie solaire à l’énergie mécanique, énergie électrique, énergie potentielle chimique pouvant être stockée... La mécanique sous-traitant ces tranferts d’énergie est faite de nanopompes, de Lien (avec nanorotor et nanostator), ces machines sont déplacées par des Lien se déplaçant sur des « nanorails »... De quoi faire saliver n’importe quel industriel si on arrive un jour à le réutiliser à échelle humaine (par exemple, avec des nanoélectrodes qui exploitent des potentiels électriques membranaires). Nous ne sommes qu’à l’aube de la bio-nano-technologie, il faut imaginer que cela s’associera aussi avec les technologies de transgénèse, de manipulation génétique, et donc que l’on pourra concevoir des « cyborgs » cellulaires, ni vivants ni mécaniques, en piochant dans des outils et des éléments provenant de virus, de bactéries, d’autres êtres vivants, de nanotechnologies classiques... Et ça posera de sérieux problèmes éthiques qui font froid dans le dos.

    Enfin, quand je dis que ça sera le cas dans le futur... Ça fait des années qu’on se sert de levures modifiées génétiquement comme « usines cellulaires » pour produire certains types de protéines et d’enzymes à échelle industrielle, et ça ne pose pas plus problème que ça ?

  • coltran
    coltran
    Entrepreneur
    • Posté à 16h02 le 31/01/2010
    • Internaute 30531
      Entrepreneur

    Peut-être avez vous manquez de peu de faire le lien entre OPEN SOURCE NANO-TECHNOLOGIE.
    Il faudrait que les nano machines embarquent de l’open source, enfin soyons liberal et conseillons au consomateur d’aller vers les nano machines pilotée par du code source publiés, et des protocoles normalisés
    Deux avantages
    1-comme votre ordinateur sous linux vous pouvez exactement savoir ce qu’il fait, si vous avez un doute la communauté pourra vous renseigner. D’ou un apparent intégrisme linuxien dans le refus de voir intégrer des modules dont le source n’est pas diponible, et qui réduirai à rien cet avantage.
    2- Disposant du code source, il sera possible avec une machine standard, un protocole normalisé, de les interrogér sur leur fonctions, et les infos stockées et pour qui elle bosse, là est le vrais combat d’avant garde.

  • Hélène Crié-Wiesner
    Hélène Crié-Wiesner répond à brazz
    Binationale
    • Posté à 16h16 le 31/01/2010
    • Internaute 57
      Binationale

    Non, je n’ai pas voulu dire que ces quelques scientifiques américains traitaient tous les Européens opposés aux nanos de « nazis ». Ils comprennent très bien, en fait, qu’on émette de sérieuse réserves à l’encontre des nanotechnologies.
    Le qualificatif de « nazis » s’applique, en l’occurence, à ceux qui perturbent les réunions publiques, qui lancent des tomates, qui crient des insultes aux gens qui veulent juste discuter.
    Il faut dire que les Américains, en général, ne comprennent pas le débat à la française. Autre exemple : ils sont sciés quand ils voient les cris et les lazzis des députés français à l’Assemblée nationale, qui empêchent les ministres de parler.

  • letroisièmeoeil
    letroisièmeoeil répond à yoms
    conscience déguisée en être (...)
    • Posté à 16h35 le 31/01/2010
    • Internaute 99824
      conscience déguisée en être (...)

    Merci. A ce sujet, lire « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » de Joule et Beauvois aux Editions Universitaires de Grenoble, qui apporte un éclairage fascinant sur la dynamique comportementale des individus et des groupes face aux questions décisonnelles. Un petit bijou.

  • Debaddict
    Debaddict répond à mystigris
    • Posté à 17h30 le 31/01/2010
    • Internaute 21991

    Je rejoins votre position : il est vraiment réducteur de considérer que le public s’en fiche. A ce sujet, je vous invite à consulter la contribution de l’association Sciences et Démocratie à ce débat public. Elle est très éclairante sur ce point.
    Extrait :
    « L’association Sciences et Démocratie défend depuis 3 ans que les nanotechnologies ne peuvent constituer un sujet de débat public.
    Tout d’abord, le terme “ nanotechnologies ” englobe une trop grande diversité de sujets. Il y a certes des questions spécifiques posées par les propriétés nouvelles découvertes à l’échelle du nanomètre : incertitudes scientifiques en termes de toxicité et d’éco-toxicité, difficultés à adapter les réglementations sanitaires... Mais beaucoup de questions sont plus anciennes et n’ont pas encore reçues les réponses appropriées, qu’il s’agisse du manque de toxicologues et d’épidémiologistes en France, des modalités d’une expertise scientifique crédible en matière de risques, de la contribution de la recherche publique à cette expertise, de l’égalité d’accès devant des traitements médicaux hyper-techniques et extrêmement coûteux, de la transparence vis-à-vis du lobbying auprès des parlementaires...
    Ensuite, le terme n’a pas de sens clair pour le grand public. Il ajoute une couche de complexité au travail d’explication nécessaire pour permettre au citoyen de s’approprier le sujet, d’autant plus que sa définition fait encore l’objet de débats entre spécialistes. »
    Le texte est consultable en ligne :
    Lien

  • Duncan
    Duncan répond à Troll-en-folie
    • Posté à 17h34 le 31/01/2010
    • Internaute 981

    Fort heureusement il n’y a pas encore d’utilisation large des nanotechnologies dans l’industrie agroalimentaire. « Seulement » une centaine de produits utilisant des nanotechnologies sont actuellement commercialisées et principalement aux Etats-Unis.

    Par contre c’est vrai qu’on assiste à une montée en puissance de leur usage et à un silence des industries agro alimentaires sur cette question.

    Pour faire le point la dessus the House of Lords (pour faire vite l’équivalent du sénat au Royaume-Unis) vient de rédiger un rapport sur la question spécifique de l’usage des nanotechnologies dans la nourriture. Le rapport complet (en anglais) est disponible ici : Lien

    Une synthèse en français est également disponible ici :
    Lien

    Par ailleurs sur la question des nanotechnologies et l’alimentation, une directive européenne est en cours de rédaction sur le sujet et prévoit l’interdiction de l’usage des nanotechnologies dans l’alimentation en absence de tests fiables sur leur innocuité et l’étiquetage sera obligatoire.

    Plus de détails ici :
    Lien

  • Lictor
    Lictor répond à Hemenate
    informaticien
    • Posté à 20h53 le 31/01/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    « Il n’en demeure pas moins que les refuser, par principe, relève d’un renouveau d’une religiosité animiste qui est assez troublant. »

    Tout à fait. Le débat actuel n’existe pas, parce qu’il est complètement enfermé dans un faux dilemme : soit on est contre tous les OGM, soit on est pro-OGM. Du coup, on est ni dans la politique ni dans la science, mais bien dans le dogme.

    Pour moi, le débat sur les OGM et les nanotechs doit réintroduire la notion de calcul risque (pour la collectivité)/bénéfices (pour la collectivité). Par exemple, je suis contre les OGM Monsanto, parce que le risque est réel et le bénéfice quasi nul (vendre plus de roundup). Par contre, je serais plutôt en faveur des OGM à usage médicaux : le risque est plus faible (pas de culture en plein champ) et les bénéfices sont réels (médicaments plus purs donc avec moins de risques d’allergie...). De même, la modification génétique de l’homme est discutable : les risques sont énormes, mais les bénéfices aussi (disparition totale de pas mal de maladies comme le diabète).
    On peut dire la même chose des nanotechs. L’utilisation des nanotechs en cosmétique est triviale, mais présente un risque loin d’être négligeable. Par contre, en usage médical, on peut inverser le rapport.

    Il doit également réintroduire le politique. Si on accepte OGM et nanotechs, c’est au politique de définir les modalités : lesquels et comment. Par exemple, quand on touche à la structure du vivant et de la matière, on touche à un bien commun. Dès lors, interdire ou limiter très fortement les brevets serait logique. De même, et compte tenu des risques et bénéfices, le politique pourait imposer une transparence totale (publication de *toutes* les études et données), voire imposer un modèle similaire à l’Open Source.

  • Lictor
    Lictor répond à waspasien
    informaticien
    • Posté à 21h16 le 31/01/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Il faut surtout ne pas mélanger les rôles... Le rôle d’un chercheur, c’est de chercher, de s’enthousiasmer, d’oser, d’innover... Le rôle d’un industriel, c’est de faire du profit dans le cadre de la législation. Le rôle du politique, c’est d’adapter cette législation pour protéger le bien public.

    Actuellement, on mélange tout ! C’est comme moraliser le capitalisme, c’est crétin, c’est un mélange des rôles. On ne demande pas à un acteur économique d’être moral. On demande au politique de créer des lois contraignante pour que le comportement de l’acteur économique soit moral s’il est dans le cadre de la loi.

    C’est pareil pour les scientifiques. Ils font leur boulot dans un environnement sécurisé. Pour le reste, c’est la responsabilité des industriels (s’ils violent la loi) et des politiques (s’ils ne votent pas les bonnes lois).

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