American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Les « fémivores » : américaines, féministes ET écolos

Publié le 18/03/2010 à 12h57

Pour ces « féministes qui font des conserves », écologie et féminisme vont de pair. Elisabeth Badinter n'a qu'à bien se tenir.



Deux femmes jardinent dans un potager collectif (Andreas Duess/Flickr)


Une nouvelle espèce de féministes américaines est-elle en train de naître ? Le New York Times les a baptisées dimanche les « fémivores », et le nom galope désormais de forums en blogs, de radios en télés. La problématique est proche de celle soulevée par Elisabeth Badinter : l'écologie fait-elle régresser les femmes ?

Fémivores, locavores et autres...

Pourquoi « fémivore » ? A cause d'« omnivore » : ce vocable est en vogue depuis le livre essentiel de Michael Pollan, « The Omnivore's dilemna » (« le dilemme de l'omnivore »), qui a généré aux Etats-Unis une réflexion intense et très populaire sur l'alimentation, l'agriculture, l'agro-alimentaire. Depuis, on qualifie aussi de « locavores » ceux qui mangent des aliments produits localement.

En toute logique, « fémivore » devrait signifier : qui mange des femmes. Mais la journaliste du New York Times, Peggy Orenstein, auteure prolixe de livres faciles à lire sur la vie de ses jeunes concitoyennes, définit ainsi son néologisme :

« Le fémivorisme s'appuie sur les mêmes principes d'auto-suffisance, d'autonomie et d'investissement personnel qui poussent les femmes vers le monde du travail. Il se base aussi sur la prise de conscience aiguë (pour ne pas dire obsessionnelle) de l'origine et la qualité de notre nourriture.

Au lieu de s'enfermer dans les limites d'un de ces deux mouvements, les fémivores les imbriquent : nourrir leur famille avec des aliments sains et goûteux ; diminuer leur empreinte carbone ; produire de manière durable au lieu de consommer frénétiquement.

Qu'est-ce qui pourrait être plus vital, plus gratifiant, plus défendable moralement ? »

Des femmes très diplômées qui désertent le monde du travail

Je les observe depuis longtemps, ces femmes jeunes, appartenant à la classe moyenne ou supérieure, habillées dans ce style très américain ni négligé ni hippie, mais surtout pas à la mode, jamais maquillées, qui font leurs courses dans les supermarchés bios et fréquentent le « farmer's market » (marché de produits frais) du week-end s'il en existe un dans leur ville.

Elles ont plusieurs enfants qu'elles trimballent partout et tout le temps, parce qu'elles ont souvent choisi le « home schooling » (école à la maison), et que chaque circonstance de la vie est une occasion de les instruire.

Avant, elles travaillaient, souvent comme avocates, architectes, professeures, médecins, cadres d'entreprise, et elles avaient des horaires de dingues. Elles se sont arrêtées pour se consacrer à leur famille, parce que ça leur arrachait le cœur de confier leurs petits à des baby-sitters ou des écoles formatées, parce qu'elles ne les avaient pas mis au monde pour ça.

J'en connais vaguement une ou deux, elles cultivent des potagers dans le jardin de leur grande maison (cela dit, moi aussi), elles élèvent de plus en plus souvent des poules.

Le travail salarié, c'est pas leur truc

Shannon Hayes est une de ces femmes ultra diplômées qui ont fait de brillantes études dans l'objectif de faire jeu égal -et même plus- avec les hommes sur le marché du travail et qui, un jour, ont compris que ce n'était pas leur truc.

Hayes, 35 ans, est aujourd'hui fermière. Elle vient de publier « Radical Homemakers », un manifeste pour « les féministes qui font des conserves ». Elle y dit que les femmes ont voulu se libérer de leur rôle traditionnel d'épouse et de mère en devenant salariées. Certaines se sont éclatées, beaucoup d'autres y ont vu une aliénation supplémentaire.

D'autant qu'entre temps est arrivée l'écologie, qui a ouvert les yeux du monde sur les méfaits du consumérisme, sur les dégâts planétaires générés par la société industrielle, sur les conséquences de la pollution pour la santé.

Hayes et son mari, tous deux très diplômés, n'ont pas vu l'intérêt de s'installer en ville pour gagner beaucoup d'argent et répondre à des « besoins » qu'ils ne ressentaient pas. Elle avait été élevée dans une ferme ; le couple en a repris l'exploitation.

Un mouvement naturaliste très féminin

Ce mouvement de retour à la terre (mais ça va plus loin que ça), aux Etats-Unis, est largement mené par des femmes. Pas par celles qui se contentent de faire du yoga et de scolariser leurs enfants à la maison. Par des femmes qui font de leur mode de vie une philosophie amenée à transformer, sinon le monde, au moins leur pays.

Un livre va bientôt paraître, «  Farmer Jane », qui raconte les vies et les projets de ces femmes-là, fermières, mères, chefs d'entreprise, cuisinières, toutes militantes, qui entendent concrètement changer la façon dont on mange et on produit. Toutes des féministes. Fémivores ?

Je reviens à ce qu'écrit Peggy Orenstein dans le New York Times :

« Les fémivores estiment qu'être capable de se nourrir et de s'habiller par soi-même quelles que soient les circonstances, de transformer le manque en abondance, c'est s'assurer un solide filet de sécurité.

Après tout, qui est la mieux armée pour faire face aux coups durs de l'économie aujourd'hui ? Une femme avec un gros salaire qui perd son boulot du jour au lendemain, ou celle qui produit tout elle-même et peut compter sur ses poules pour manger ? »

Certes, vu comme ça... même Elisabeth Badinter ne pourrait pas être contre. D'autant que Shannon Hayes précise une chose importante : le foyer ne peut être le centre de tout, du travail et de la vie, que si « les maris sont impliqués à parts égales ». En clair, pas de domination de l'homme sur la femme.

L'écoféminisme, un concept plus politique

Maintenant, il faut savoir qu'une autre perspective, proche mais nettement plus politique, existe aux Etats-Unis depuis les années 80 : l'écoféminisme. Dans le livre qui porte ce titre (« Ecoféminisme », Maria Mies et Vandada Shiva, L'Harmattan), les auteures le définissent ainsi :

« En plus d'un concept de lutte critique, l'écoféminisme était et reste un concept qui ouvre la perspective d'une société et d'une économie qui ne seraient pas fondées sur des colonisations de tous genres : celles des femmes par les hommes, de la nature par les êtres humains, des colonies par les métropoles. »

Altermondialiste avant l'heure, les écoféministes ont déjà beaucoup approfondi le sens de leur mouvement et décelé des différences entre elles :

« Aux Etats-Unis, apparemment, les écoféministes insistent davantage sur le “spirituel” qu'en Europe. [...] Les féministes “spirituelles” estiment que leur sphère politique est celle de la vie quotidienne, de la transformation des relations fondamentales, même si cela ne se passe que dans de petites communautés. »

Il est possible que le « fémivorisme », pour l'instant assez ras-des-pâquerettes, finisse par trouver ses analystes de fond, ses théoriciennes politiques, et qu'il rejoigne l'écoféminisme au panthéon des « gender studies » étudiées dans les universités américaines. Pour l'heure, ce n'est encore qu'un mode de vie.

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  • lally
    • Posté à 13h05 le 18/03/2010

    « Je les observe depuis longtemps, ces femmes jeunes, appartenant à la classe moyenne ou supérieure, »

    Cette seule phrase montre que le féminisme essentialiste ne concerne que des bourgeoises aisées qui n'ont aucun souci d'argent ni pour elles ni pour leurs familles.

    La réalité des femmes d'aujourd'hui le plus souvent précaires et régulièrement touchées par le chômage, n'a strictement rien à voir avec ces privilégiées.

    Problème : ces féministes essentialistes écolo tentent d'imposer à toutes les femmes leur vision bourgeoise (retour de l'idéologie patriarcale de la femme au foyer) sans du tout comprendre qu'une femme aujourd'hui dans l'immense majorité des cas, doit travailler pour assurer son logement, sa nourriture, ses soins de santé et ceux de ses enfants. Le seul salaire masculin ne suffit plus à faire vivre un couple et encore moins une famille. Même avec quelques aides sociales.

  • Les louisettes
    Les louisettes
    en stand-bye sur la plage
    • Posté à 14h02 le 18/03/2010
    • Internaute
      en stand-bye sur la plage

    Ah ben au secours, on revient au modèle de la femme des années 50 qui fait son potager et garde ses enfants à la maison. Et puis elles ont les moyens ses femmes surdiplômées de déserter le monde du travail, elles ont probablement accumulé le petit pécule qui leur permet de ne pas s'inquiéter pour leur retraite.
    Elisabeth Badinter se bat pour les femmes qui veulent travailler ET avoir une vie de famille, soit la majorité des femmes. Elles se bat pour que les pressions sur ces femmes ne soient pas inutilement culpabilisantes.
    Badinter est, au contraire, plus que jamais d'actualité.

  • eldred
    eldred answers to lally
    • Posté à 14h07 le 18/03/2010

    C'est toujours un peu difficile de se faire s'affronter ce genre d'idées, mais effectivement :
    « Après tout, qui est la mieux armée pour faire face aux coups durs de l'économie aujourd'hui ? Une femme avec un gros salaire qui perd son boulot du jour au lendemain, ou celle qui produit tout elle-même et peut compter sur ses poules pour manger ? “

    Je pense que cette phrase est vraie uniquement pour celles ou ceux qui on le choix entre ces deux options. Beaucoup n'ont pas la possibilité d'avoir un gros salaire, et alors un terrain pour les poules n'en parlons même pas...

    C'est vrai que la crise touche tout le monde, comme on dit, mais j'ai quand même l'impression que c'est carrément plus dur pour ceux qui étaient déjà dans les couches sociales basses avant...

  • deserteur
    deserteur answers to guerzit-
    anarcho-brassensiste
    • Posté à 14h15 le 18/03/2010
    • Internaute
      anarcho-brassensiste

    déjà entretenir un potager tout seul même pour un homme c'est un putain de boulot pour récolter quelques kg d'ail d« oignons de tomates et de courgettes.
    Sans compter le coût du terreau de la tourbe de l'eau des plants des semis etc.....
    A moins d » avoir un jardinier salarié.......
    Sinon c'est un loisir qui permet de manger un peu moins de pesticides (autosuffisance mon cul ! ) mais qui revient plus cher (sans compter les heures de désherbage à la main) que d « aller acheter ses légumes chez ED ou LIDL !

  • Barbarella
    • Posté à 14h51 le 18/03/2010
    • Internaute

    Admirables femmes ! Et sûrement heureuses par-dessus le marché.

    Le féminisme phallique (une femme est un homme comme un autre) a certainement fait avancer la cause des femmes, mais force est de constater qu'il ne convient pas à toutes. Et qu'il ne convient peut-être plus tout à fait à notre époque.

    Pour certaines, l'épanouissement c'est de faire des choix par amour. S'occuper du bien-être de soi-même, des siens et de la sauvegarde de la Terre Mère, n'est pas forcément une régression ou un calvaire.

    Je ne vois pas ce qu'il y a de particulièrement libre à passer des heures dans des transports puants, puis à bosser comme des dératées pour des patrons qui en veulent toujours plus, en négociant âprement quelques petits jours de congés par ci par là pour être près de ceux qu'on aime...

    Cultivons notre jardin au lieu de jeter l'anathème encore et toujours sur ceux qui cultivent leur différence.

  • Hélène Crié-Wiesner
    Hélène Crié-Wiesner answers to Tyb
    Binationale
    • Posté à 14h56 le 18/03/2010
    • Internaute
      Binationale

    Il y a deux aspects, dans ce « mouvement », que je n'ai pas eu la place de développer (on doit écrire court ! ), mais qu'on peut tout de même lire entre les lignes.

    D'une part, il y a les femmes aisées, dont le choix de s'arrêter de travailler a été grandement facilité par le fait que leur mari gagne de quoi continuer à faire vivre confortablement la famille.

    D'autre part, il y a les « radical homemakers », celles dont la démarche est partagée par le mari : ces femmes-là ne font pas de compromis, elles (ils) réduisent leur consommation, leurs besoins, ne payent plus d'assurance médicale, dépensent de moins en moins, produisent un max, revendent le reste (quand ils sont fermiers). La démarche est peut-être bourgeoise, mais on ne plus dire alors que les femmes sont « entretenues » par leur mari.

  • kagul
    kagul answers to lally
    • Posté à 15h05 le 18/03/2010
    • Internaute

    Vous avez des idées bien arrêtées sur le sujet. Je connais pas mal de femmes, des copines ou pas, dont les revenus tournent autour du RMI, et pour qui l'autonomie est une voie vers plus de liberté, par exemple par rapport au système productiviste. Pour elles, il s'agit de prendre leur vie vraiment en main, et cet appel est également partagé par de plus en plus d'hommes. Après, c'est vrai qu'à part en squattant, l'accessibilité à ce genre de vie est assez réduit. Toujours l'humain se heurtera le nez à aux nécessités matérielles et environnementales. Quelle part de liberté peut-on trouver dans ce cadre ?

    Après, pour aborder le problème de la liberté, au-delà des sexes, on peut tout à fait se retrouver prisonnièr-e de ses idées et des dogmes que l'on peut se former, par exemple sur ce qu'est le féminisme ou sur que peut être la liberté.

    Pour moi on peut être libre tout en s'acquittant de tâches « ménagères » ou en s'occupant de ses enfants. Après il y a forcément un équilibre à trouver avec son ou sa partenaire, mais au-delà des dogmes et des « il faut ».

    Par définition (pratiquement), nous sommes conditionnés. Comment se libère-t-on de ce conditionnement ? En écoutant des discours formatés sur ce doit être une femme ? Un homme ?

    Enfin, si le féminisme est dé-construction, il ne faut pas qu'il oublie sa propre dé-construction.

  • Numerosix
    Numerosix answers to lally
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 15h52 le 18/03/2010
    • Internaute
      Prisonnier dans le village (...)

    Oui certes, la solution n'est surement pas dans le retour des hyper-bourgeoises à la maison avec des carottes et des lapins ( ou des poules, parce que les américains ne mangent pas de lapins qu'ils voient comme des rats )..

    Mais ce qui est intéressant dans leurs démarche , c'est de montrer qu'une société d'avenir écologique ne pourra pas exister sans un réel changement de société et un total retournement des comportements.

    Parce que se contenter d'acheter des produits bio de chez Carrefour , une voiture Bi , et trier ses ordures dans des bidons de couleurs différentes , ça c'est bio-bidon de chez bio-bidon..

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