American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Les Américains atterrés par la toxicité de leurs cosmétiques

Publié le 29/08/2010 à 15h40

Un édifiant film d’animation diffusé sur le Web attire l’attention sur une possible réforme de la réglementation américaine.

Aux Etats-Unis, une femme utilise en moyenne douze cosmétiques par jour, un homme environ six. Chacun de ces produits contient une douzaine ou plus de composés chimiques, souvent toxiques. Après des années de campagne menée par des consommateurs, un projet de loi arrive au Congrès, appuyé par un film lancé sur Internet.

Quand, en France, les politiques, alertés par l’UFC-Que Choisir, s’effarent de la pollution intérieure de leurs domiciles, les Américains découvrent avec stupeur avec quoi ils se frottent, se shampouinent, se tartinent et se maquillent.

Ils réalisent que leurs bébés subissent un sort analogue dès leurs premiers débarbouillages. Pire : vu ce que la peau de leurs mères a absorbé avant leur naissance et pendant la gestation, les nourrissons naissent « pré-pollués », selon le film d’animation « The Story of Cosmetics », dévoilé fin juillet pour coïncider avec le dépôt du texte de loi. (Voir la vidéo en anglais)

J’adapte ici le contenu d’un article et d’une tribune parus récemment sur le sujet, l’une sur le Huffington Post, l’autre dans le bimestriel Emagazine, en intégrant ce que je connais par ailleurs de la réglementation américaine.

Annie Leonard, l’auteure du film, explique sa démarche :

« Comme la plupart des parents, j’essaie de garder ma famille en sécurité. Mais j’ai découvert que ma salle de bain était un véritable magasin de toxiques. Qu’est-ce qu’on est censé faire pour lutter contre ça ? »

Seulement huit ingrédients interdits en 70 ans

Bon courage ! L’Environmental Protection Agency (EPA, équivalent du ministère de l’Ecologie) a seulement interdit l’usage d’une poignée de composants chimiques depuis l’instauration du Toxic Substances Control Act, en 1976. Et ce, en dépit du fait que 80 000 substances sont aujourd’hui utilisées dans l’ensemble des produits de consommation.

Et, quand on entre dans le détail des seuls produits de soin personnel, on apprend que la loi fédérale réglementant ce secteur a été rédigée il y a 70 ans. Depuis, la FDA (Food and Drug Administration) a interdit seulement huit ingrédients parmi les 12 000 environ utilisés par cette industrie.

La FDA n’exige même pas qu’ils soient tous listés sur l’étiquette. L’industrie est censée s’autoréguler, ce qui fait bondir Annie Leonard :

« Les labels des flacons sont rassurants : “doux”, “pur”, “naturel”, “non-agressif”, “recommandé par les pédiatres”, “approuvé par les dermatologues”... Mais quand vous lisez les notices avec des loupes, ou que vous allez sur Internet pour des détails, c’est une autre histoire.

Laureth sulfate de sodium, urée de diazolidinyl, ceteareth-20, PEGs, quaternium-15... autant d’ingrédients qui contiennent des substances cancérigènes comme le formaldehyde ou la dioxyne 1,4. »

« L’Histoire des choses », un best-seller pédago et ludique

Avant de lancer sa propre croisade contre les produits de beauté farcis aux polluants, Annie Leonard était déjà connue pour avoir conçu en 2007 le petit film d’animation « The Story of Stuff », véritable phénomène sur Internet avec 12 millions de vues. Son livre éponyme, sorti en mars 2010, est toujours un best-seller.

Elle y décortiquait avec une pédagogie ludique et grinçante le fonctionnement politico-énonomico-industriel de la société de production-consommation. Elle a ensuite décliné le concept avec « L’Histoire de l’eau en bouteille », « L’Histoire de la Bourse du carbone », et on attend prochainement une « Histoire des appareils électroniques ».

Bref, découvrir des cancérigènes dans les shampoings pour bébé n’a pas du tout plu à Annie Leonard. Elle s’est renseignée auprès de scientifiques, qui n’ont pas cherché à la rassurer.

Crèmes solaires, rouges à lèvre, lotions pour le corps, gels de rasage, déodorants, parfums, etc. Tout cela contient des produits liés au cancer, mais aussi aux problèmes d’apprentissage, à l’asthme, à la qualité du sperme, aux difficultés de reproduction.

Annie Leonard se tourne alors vers les animateurs de la Campaign for Safe Cosmetics, à l’œuvre depuis 2004. L’objectif de cette coordination d’associations locales, implantées dans tout le pays (« grassroot », populaire), est d’obtenir une réforme de la loi de 1976.

« Ne pas culpabiliser les gens »

La coordinatrice nationale Mia Davis, basée à Boston, saute évidemment sur l’occasion pour concevoir un film avec la « grande » Annie Leonard, réputée pour ses talents de vulgarisatrice rigoureuse :

« Je travaillais sur le sujet des plastiques et des cosmétiques depuis sept ans. Je voulais être sûre que son film respecterait rigoureusement les faits, tout en étant assez “fun” pour intéresser tout le monde.

Il fallait aussi ne pas culpabiliser les gens : ce n’est pas leur faute s’ils ont des produits chimiques dangereux dans leurs placards de toilette. Tout le monde en a. »

Les efforts de la Campaign for Safe Cosmetics ont finit par porter leurs fruits : le 21 juillet, trois démocrates à la Chambre des représentants ont déposé un projet de loi, le Safe Cosmetics Act of 2010.

Objectifs ?

  • Combler les lacunes de la loi fédérale existante,
  • supprimer progressivement les produits les plus dangereux,
  • élaborer un système d’évaluation des ingrédients,
  • obliger les entreprises à davantage de transparence,
  • donner aux inspecteurs de la FDA les moyens de travailler correctement.

L’industrie cosmétique met le paquet sur le lobbying préventif

L’industrie des soins et de la beauté se prépare au bras de fer depuis un moment. Au cours des cinq dernières années, elle a considérablement accru ses dépenses en relations publiques, dépensant des millions de dollars, intensifiant son lobbying pour tenter d’empêcher ce qui lui pend au nez.

A présent, la balle est dans le camp des élus. Il s’agit de les convaincre de voter cette loi. S’ils ont l’impression que leurs électeurs locaux ne s’intéressent pas au sujet, ou ne voient pas l’intérêt de toucher à ce qui existe, les représentants ne vont pas voter le texte.

Aux Etats-Unis, la discipline de vote dans un parti n’existe pas comme en France. On l’a vu avec les tentatives désespérées d’Obama pour faire adopter son texte sur l’assurance médicale (voté de justesse, très remanié), et celui sur les émissions de gaz à effet de serre (abandonné faute de soutien de sa majorité).

« Cliquez ici pour presser le député de votre circonscription »

C’est pourquoi la Campaign for Safe Cosmetics, armée du film de « propagande » d’Annie Leonard -ou d’information selon la façon dont on voit les choses- intervient pour inciter les citoyens à contacter leur élu à la Chambre :

« Seule une mobilisation générale étendue des citoyens concernés, de tous les bords politiques, peut contribuer à l’adoption de cette grande législation. Vous pouvez agir en cliquant ici, pour presser le député de votre circonscription. Et en faisant circuler le film autour de vous. »

Que vont bien pouvoir trouver les républicains et les acteurs de la droite dure des Tea-parties pour s’opposer à ce projet de loi présenté par des démocrates ? Trop socialiste ? Trop anti-business car coûteux pour les compagnies ? Générateur de chômage ? Surprise, surprise...

Et pour ceux, tranquilles, qui n’utilisent jamais le moindre produit de soin, un récent diaporama du Huffington Post prouve qu’on n’est à l’abri nulle part. Edifiant.

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  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur répond à boboétie
    Restaurateur
    • Posté à 16h11 le 29/08/2010
    • Internaute 48550
      Restaurateur

    S’organiser, diffuser les informations comme cet article pour pousser les politiques à exiger plus de transparence et une fiscalité adaptée au risque sanitaire et écologique et au final consommer autrement. Sous la pression du fric, ces boites finiront par modifier leur manière de concevoir des produits.

  • jabier
    jabier
    consultant dans les Landes
    • Posté à 16h25 le 29/08/2010
    • Internaute 31087
      consultant dans les Landes

    Encore un coup monté contre Mm Bettencourt et sa firme l’Oréal. C’est de l’acharnement !

  • mistigri13000
    mistigri13000
    citoyen
    • Posté à 16h54 le 29/08/2010
    • Internaute 115418
      citoyen

    Voilà une occasion pour le gouvernement US de prendre modèle sur l’Europe. Les citoyens devront être patients et combatifs pour lutter contre l’industrie chimique qui a ferraillé pendant de nombreuses années pour retarder et diminuer la portée de la règlementation REACH entrée en vigueur en 2007 en Europe.

  • HammerOn
    HammerOn
    Etudiant
    • Posté à 17h13 le 29/08/2010
    • Internaute 116819
      Etudiant

    Je voudrais réagir en tant que modeste étudiant en chimie que je suis...

    La question n’est pas de savoir si un produit est 1/ chimique ou non, 2/ toxique ou non. La totalité des produits, des substances, ou quelque soit le nom que vous leur donnez, est chimique.

    Votre ordinateur, l’eau, votre bouffe, vous-même, sont des produits chimiques. Un produit naturel est également un produit chimique, au même titre qu’un dérivé du pétrole. En revanche, on peut distinguer les produits naturels des produits chimiques DE SYNTHESE. Cette distinction apparaît généralement peu dans ce débat, ce que je trouve dommage, un peu de rigueur ne fait pas de mal. Là où ça se corse, c’est que certains de ces produits de synthèse, et même une grande partie, sont à la base des composés naturels : des molécules dont on a pu identifier la structure et l’activité, et qu’on a ensuite synthétisées en laboratoire. Ces produits seraient exactement identiques, pas pires, pas mieux, que les produits naturels, si ils étaient totalement purs. Seulement, le procédé implique souvent l’utilisation de catalyseurs ou de réactifs, pour la plupart pas très sympathiques, et dont on peut trouver des traces résiduelles dans le produit fini. Evidemment, les chimistes font de leur mieux pour limiter l’usage de ces intermédiaires (en raison de leur toxicité, de leur impact environnemental, mais aussi de leur prix !), et ce qu’il en reste dans le produit fini.

    Mais dans le cas des produits « naturels », c’est-à-dire directement extraits de plantes ou autre organisme, sait-on exactement ce qui compose ces extraits ? Un organisme vivant est un laboratoire extraordinaire qui produit des composés chimiques très variés, et il est extrêmement difficile d’identifier tous les composés ... faut-il donc appliquer le « principe de précaution » avant de savoir tout ce qu’on extrait des plantes (et non pas seulement le principal composé actif) ? Je rigole toujours quand on donne le nom des composés chimiques présents dans un produit .. plus il est long et sonne barbare, plus c’est censé dire « ouh lala, un vilain produit chimique, moi je veux utiliser des plantes ! », alors que les noms des composés naturels sont tout aussi longs et complexes que ceux des produits de synthèse ...

    Ensuite, je voudrais revenir sur la notion de toxicité. Il faut arrêter de dénoncer les produits toxiques. TOUT est toxique, si on en prend trop. Buvez trop d’eau et vous mourrez. Il faut se demander si le produit est DANGEREUX, à l’échelle d’une vie et en se basant sur la fréquence de son utilisation, de la capacité d’absorption par l’organisme, etc. Certains produits sont simplement plus ou moins dangereux que d’autres, mais il ne faut pas se leurrer sur des composés 100% inoffensifs, ça n’existe tout simplement pas. « Rien n’est poison, tout est poison : seule la dose fait le poison », disait Paracelse. Certains poisons peuvent ainsi être utilisés comme médicaments si on les prend à très faible dose. De plus, les substances présentant une toxicité élevée peuvent très bien être tout à fait naturelles, d’origine végétale ou animale ...

    Il y a aussi une différence importante entre la toxicité aigüe et la toxicité chronique d’un composé. Si vous voulez prouver qu’une substance n’est pas dangereuse si quelqu’un l’utilise à faible dose quotidiennement pendant 50 ans (toxicité chronique), vous ne pourrez pas vous fier à des tests sur des souris qui auront duré 6 mois ... Ce petit détail fait des produits qui composent vos cosmétiques difficilement testables, quelle entreprise pourrait effectuer des tests sur une si longue période avant de mettre un produit sur le marché ?

    Bien sûr, il faut faire attention et la régulation des produits mis sur le marché est indispensable. Mais il existe des chimères qui, pour moi, polluent ce débat.

    La recherche du risque 0 et la mise en avant du principe de précaution est infinie. Vous ne pourrez jamais avoir quelque chose de complètement inoffensif, et vous êtes agressés en permanence d’agents plus ou moins dangereux. Il est illusoire de vouloir à tout prix adopter le principe de précaution jusqu’à être sûr de l’absence complète de danger. On ne pourra avoir que des produits qui seront moins dangereux que les autres.

    La croyance en une opposition « produit chimique/produit naturel ». Les produits naturels sont des produits chimiques. Les produits issus de l’industrie chimique sont parfois des composés naturels. Certains produits naturels sont également très dangereux. Si vous n’êtes pas convaincus, essayez donc de vous faire une infusion de noix de muscade, vous allez voir, c’est mortel (en vrai, à ne pas tester).

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