American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Avec le numérique, les jeunes Américains boudent la bagnole

Publié le 03/09/2010 à 11h41


Internet a encore frappé ! Aux Etats-Unis, après avoir ravagé l’industrie du disque, la presse écrite et le trafic aérien, voilà qu’on l’accuse d’ôter aux jeunes l’envie d’utiliser une voiture. Car ceux-ci passent de moins en moins leur permis de conduire. Un comble au pays de James Dean !

La conduite, un rite de passage

Cette thèse a été développée en mai dernier dans l’hebdo Advertising Age, chiffres et argumentaires étayés à l’appui. Cela m’avait échappé à l’époque, mais le Sightline Institute relance le débat cette semaine, en nuançant les raisons de cette désaffection pour l’automobile.

Le désamour est bien réel. Entre 1978 et 2008, le nombre de jeunes de 17 ans s’inscrivant au permis a baissé d’un tiers. Et, en proportion du nombre annuel de kilomètres parcourus par les Américains, la part des jeunes de 20 ans est passée de 20,7% en 1995 à 13,7% en 2008.

Il faut savoir qu’ici, on peut commencer la conduite accompagnée et les cours d’auto-école à 15 ans, et obtenir son permis à 16 ans. Je ne dirai rien de la scandaleuse facilité d’obtention de ce bout de plastique, c’est un autre sujet.

Historiquement, le fait de conduire une voiture a toujours été une sorte de rite de passage. Un de ces rites qui jalonnent l’éducation américaine, comme le bal de promotion puis la « graduation » à la fin du lycée, ou le départ en grande pompe à l’université.

Les cours de conduite sont offerts par l’école

Un rite d’autant plus ancré que, contrairement à la France, obtenir son permis ne coûte pas grand-chose. Chez moi, en Caroline du Nord, les cours de conduite -sommaires, mais suffisants pour éviter aux débutants de bousiller la voiture de leurs parents- sont offerts par l’école.

Il y a d’autres Etats où, pour conduire avant 18 ans, il faut payer quelques séances d’auto-école. Mais la facture sera bien moindre qu’en France dans tous les cas.

Donc, ce rite-là a moins la cote. Pourquoi ? Advertising Age attribue son déclin à la révolution digitale, se référant à William Draves, prof, consultant, et auteur du livre « Nine Shift : work, life and éducation in the 21st century » (Neuf décalages : travail, vie et éducation au XXIe siècle).

« Draves considère que l’âge digital reconfigure entièrement les Etats-Unis et le monde en ce début de siècle, de la même manière que l’automobile avait reconfiguré la vie américaine au cours du siècle précédent.

Sa théorie est que les médias digitaux et les technologies rendent les voitures moins désirables, moins pratiques, alors que les transports en commun, au contraire, sont adaptés à leur usage. »

Conduire en téléphonant n’est pas illégal

Il est vrai que l’envoi de textos en conduisant est dangereux et illégal dans la plupart des Etats américains (contrairement à l’usage du téléphone à l’oreille). De même qu’il est difficile de travailler sur son ordinateur, ou de regarder un film sur son iPad en tenant le volant.

Alors que travailler, jouer, ou lire sur sa tablette digitale dans un train ou un bus est toujours possible, surtout quand ceux-ci sont équipés du Wifi, ce qui est de plus en plus souvent le cas.

Les constructeurs automobiles ont bien vu la menace. La plupart des voitures neuves permettent le branchement des iPhones (ce qui me permet d’écouter France Info en conduisant sur les autoroutes américaines).

Ford est allé plus loin en développant Sync, un système qui transforme instantanément sa voiture en spot doté du Wifi. Mais bien sûr, ce genre de gadget n’est pas à la portée des jeunes et ne résout pas le problème de devoir choisir entre conduire et travailler.

Si, jusque-là, l’article du Sightline est d’accord avec la thèse d’Advertising Age, il avance une autre explication au phénomène de désaffection des moins de 30 ans pour l’usage de la voiture.

Ce n’est pas la protection de l’environnement qui les motive

L’écologie ? Le souci de ne pas contribuer à la pollution de l’environnement, qui conduirait nos chers jeunes à préférer les transports collectifs ? Euh... à la marge, peut-être, mais ce genre d’altruisme minoritaire ne peut expliquer l’ampleur de la tendance.

Non : la faute à l’économie. A l’augmentation du prix de l’essence et des assurances. Et puis à la crise économique, et la montée fulgurante du chômage des jeunes.

Je commence par l’assurance. Le problème est différent de la France (où ce n’est pas non plus bon marché). Déjà, entre 16 et 18 ans, le jeune conducteur ne peut avoir sa propre assurance. Même s’il a sa propre voiture, il relève de celle de ses parents.

En moyenne, si vous payez aujourd’hui 500 dollars par an (presque 400 euros), et que vous ajoutez un ado, vous passerez à 1 260 dollars (presque 1 000 euros). Deux ados, vous doublez le surcoût.

Une étude menée en 2003 (il y a donc sept ans) en Californie, où les tarifs sont plus élevés qu’ailleurs, chiffrait le coût annuel de l’assurance pour un couple avec deux voitures moyennes à 2 324 dollars (1 800 euros). Le fait d’ajouter leur enfant nouveau conducteur (sans troisième voiture) montait le tarif à 4 562 dollars (3 560 euros), soit 96% d’augmentation.

Même sans accident, une contravention génère un malus

La moindre contravention -sans parler d’accident- augmentait encore la facture de 1 000 dollars (780 euros). Ah oui, précision : aux Etats-Unis, point n’est besoin d’avoir un accident pour avoir un malus, une contredanse suffit, même aux adultes.

On comprend que les familles y réfléchissent à deux fois avant de laisser leur rejeton passer son permis, d’autant qu’il restera étiqueté jeune conducteur de trois à cinq ans selon les Etats et/ou les compagnies.

Dans les familles modestes américaines, il a toujours été d’usage que les jeunes travaillent après l’école, ou le week-end, pour financer leur voiture, ou les surcoûts liés à l’usage de celle de leurs parents.

Or, si 48% des plus de 16 ans en 1978 avaient un job régulier, ils n’étaient plus que 33% en 2008 (début de la crise), et 26% en 2009. De quoi expliquer la baisse des permis de conduire, au moins autant que la fameuse révolution digitale.

Repenser la ville pour vivre sans voiture

Je suppose que les constructeurs automobiles ne sont pas les seuls à avoir constaté le phénomène. Si celui-ci perdure, c’est l’ensemble de la société américaine qui se restructurera progressivement.

Car enfin, les jeunes vont grandir, et ils devront bien lever le nez de leurs écrans pour sortir, aller bosser, conduire leurs enfants à l’école... Ils exigeront peut-être davantage de transport en commun dans les agglomérations.

Et la classe moyenne se détournera peut-être des logements en banlieue, au profit d’un retour vers des centres-ville actuellement paupérisés, où les magasins et les lieux de loisir finiront peut-être par se réinstaller un jour.

D’un autre côté, quand un jeune de 17 ans préfère papoter avec ses copains sur un réseau social digital, ou voir un film sur son tapis seul devant son écran, plutôt que d’aller retrouver ses potes quelque part, est-ce vraiment un progrès ? Pour l’environnement, oui, sans doute...

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  • CX2
    CX2
    Au fond du volcan, près du (...)
    • Posté à 13h18 le 03/09/2010
    • Internaute 60901
      Au fond du volcan, près du (...)

    La jeune génération japonaise suit également la même voie. Ils ne sont plus que 25% (contre 49% en 2000) à souhaiter une voiture. Les constructeurs s’orientent donc vers des voitures électriques, réfléchissent à des systèmes de location, les municipalités testent de nouvelles formes de circulation urbaines.
    Nul doute que la jeunesse française prenne le même chemin. En fouillant un peu on devrait trouver des études le confirmant.
    Outre l’écologie et la facilité des échanges numériques limitant certains déplacements, c’est aussi le ras le bol de bosser plus pour entretenir sa voiture que pour soit qui est en cause. Quand le produit passe du statut de plaisir, ou tout du moins d’utilité, à celui de contrainte, il ne faut pas s’étonner que les acheteurs soient plus réticents.
    L’industrie automobile telle qu’on la connait est moribonde. Elle ne tient que grâce au soutient des états. Mais je ne suis pas sur que ces dépenses servent toujours (surtout en France) à les aider à changer de modèle économique de manière efficace.

  • Lictor
    Lictor
    informaticien
    • Posté à 15h21 le 03/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Il serait intéressant de voir l’impact sur la vie urbaine aux USA. Actuellement, les villes sont littéralement construites autour de la voiture : urbanisme en tâche d’huile, densité urbaine très faible (très peu de villes atteigne des chiffres comparables à Paris), habitat valorisé en banlieue...

    Et l’impact de ce type d’urbanisation est colossale sur le mode de vie américain.

    Par exemple, l’épidémie d’obésité et de maladies cardiovasculaires est en partie liée à l’omniprésence de la voiture. Un américain moyen marche moins de 800m par jour - alors qu’il faudrait un minimum de 30 minutes par jour pour se maintenir en forme. Inversement, les quelques villes favorisant le déplacement à pied (New York, San Francisco) résiste nettement mieux.
    Il y a en plus une synergie entre l’activité physique et la modération alimentaire.
    Quand on voit la prévalence des pathologies liées à la sédentarité dans la santé américaine, l’impact est énorme : hypertension, diabète, déséquilibres lipidiques...

    L’impact en terme de perception de la ville est également différent. Une ville, on la traverse en voiture, mais on la regarde quand on est à pied. En voiture, on va dans les commerces en périphérie les moins chers, à pied on va chercher les commerces de proximité. Le mode de déplacement détermine énormément de chose, du rapport à son propre corps aux rapports humains...

    Du coup, si les USA migrent effectivement vers une société où la voiture s’efface peu à peu, l’impact risque d’aller bien au delà du simple changement de mode de transport...

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