American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Du charbon propre pour sauver la planète ? Les écolos hurlent

Publié le 09/12/2010 à 11h57


En décembre, la revue progressiste américaine The Atlantic a osé une couverture provoc qui défrise les environnementalistes : « L’avenir de l’énergie propre est le charbon sale ». Juste après le retour en force des conservateurs anti-écolos, et pile avant l’échec annoncé du sommet de Cancún, c’est dur !


L’édition de décembre de The Atlantic

L’article court sur dix pages compactes, je ne me risque pas à le traduire ici. Le très sérieux site Grist, qui avoue s’être attendu au pire, admet d’emblée que la qualité du journaliste James Fallows, « un des meilleurs professionnels en exercice », confère à son papier le sceau de l’excellence absolue.

Tout en argumentant contre la thèse de Fallows, à qui il reproche de prendre les militants anticharbon pour des « fucking hippies » freinant le progrès technique et écologique, Grist résume bien l’argumentaire du magazine :

  • Le charbon cause des dommages considérables aux hommes et à l’environnement.
  • Les besoins mondiaux en énergie ne pourront être satisfaits en renonçant au charbon, abondant et bon marché. On ne peut pas décider de le supprimer des ressources utilisables.
  • On doit cependant impérativement et drastiquement réduire les émissions mondiales de CO2.
  • Compte tenu des points 2 et 3, il faut ériger en priorité un usage plus propre du charbon, tout en poussant à fond les autres solutions : efficacité énergétique, économies d’énergie, énergies renouvelables, voire nucléaire.

La Chine sait faire du charbon moins sale

En introduction de son papier dans The Atlantic, James Fallows explicite le dilemme ainsi :

« Pour les écologistes, le terme “ charbon propre ” est un oxymore insultant. Mais pour le moment, la seule façon de répondre aux besoins énergétiques du monde et d’arrêter le changement climatique avant qu’il ne produise des cataclysmes irréversibles, c’est de trouver au charbon -dégueu, crasseux, toxique- des usages plus durables.

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe déjà des technologies adéquates. La Chine en est devenue l’experte, le leader, le Google ou le Intel du monde de l’énergie. Si elle veut être sérieuse vis-à-vis du réchauffement climatique, l’Amérique doit s’associer avec la Chine pour construire un avenir plus vert fondé sur le charbon.

Si on ne fait pas ça, la révolution de l’énergie propre va nous laisser sur le carreau, avec ce que ça comporte de coûts sérieux pour le climat mondial et pour notre économie. »

Anticipant qu’il risque être attaqué de tous bords pour encenser ainsi les performances environnementales de la Chine, Fallows rappelle son travail des années précédentes à propos de ce pays.

L’avantage industriel chinois sur les Etats-Unis

Il n’a cessé de montrer que le miracle économique chinois était assorti d’effets secondaires non négligeables. Et que oui, de plus en plus de Chinois étaient riches, mais des centaines de millions d’autres étaient toujours très pauvres. Que la pollution générée par la Chine en expansion posait un problème grave non seulement à elle-même, mais aussi au reste du monde :

« Cette fois, c’est différent. J’ai découvert un aspect de la Chine qui est objectivement une bonne chose pour le monde, y compris pour les Etats-Unis. Et cette réussite chinoise met brutalement en lumière l’avantage structurel de son approche (industrielle), ainsi qu’une faiblesse intrinsèque des Etats-Unis. »

Rappelons que la Chine et les Etats-Unis sont, dans cet ordre, les principaux émetteurs mondiaux de gaz à effet de serre. Mais les émissions annuelles sont de 25 tonnes par Américain contre 8 tonnes par Chinois (11 pour un Européen et... 1 tonne pour un Kenyan).

La Chine, donc, aidée par d’importants transferts de technologies, bénéficiant d’une collaboration scientifique et technique importante d’autres pays, notamment des Etats-Unis, a entrepris avec succès de rendre ses usines neuves (qui fonctionnent bien sûr au charbon, quoi d’autre ?) plus propres que leurs homologues occidentales.

Une pollution terrible qui pourrait être bien pire

Evidemment, même en capturant plus de poussières, en séquestrant plus de CO2, en optimisant la quantité de combustible utilisé, les usines chinoises continuent d’expédier une pollution effroyable et toujours plus astronomique dans l’environnement. Mais essayez d’imaginer à quel point ce serait pire si les Chinois n’avaient pas déjà tellement progressé dans leur maîtrise du charbon.

L’article de Fallows décrit par le menu les collaborations scientifiques, industrielles et gouvernementales qui ont permis à la Chine de faire désormais la course en tête dans ce rêve de conservateur américain : justifier un usage éternel du charbon par un progrès technique dont nulle part, sauf en Chine, on ne voit encore le bout de la queue.

Les Chinois ont avancé sur les deux fronts du défi technique :

  • la capture du dioxyde de carbone avant qu’il ne s’échappe dans l’atmosphère ;
  • la réduction du volume de dioxyde de carbone produit par la combustion du charbon.

Pourquoi les Etats-Unis sont-ils en retard sur les Chinois dans cette course au « charbon propre » ? Différents responsables américains avancent les explications suivantes, qui se résument finalement à une seule :

  • « La Chine construit des nouvelles usines à tour de bras, elle peut donc se permettre d’expérimenter plein de technologies. Pas nous. »
  • « Aux Etats-Unis, il nous faut dix ans rien que pour obtenir un permis de construire. En Chine, le processus total jusqu’à la construction n’excède pas 21 mois. »
  • « Ils produisent et expérimentent tellement plus, et tellement plus vite, que leur niveau de connaissance excède forcément le nôtre. »

« Verdir » le charbon, une idée à la con

Bref, la démocratie américaine et sa lourdeur réglementaire n’ont pas que des bons côtés. D’autant qu’aux Etats-Unis, même s’ils s’époumonent souvent dans le vide, les écologistes ont droit à la parole. Or, ceux-ci combattent farouchement l’idée même de consacrer de l’argent à essayer de « verdir » le charbon.

On les comprend ! Pour resituer le problème du charbon aux Etats-Unis, voici un extrait du récent rapport de la Clean Air Task Force  :

« Les fines particules émises par les centrales électriques à charbon seront responsables d’environ 13 200 décès en 2010. Il faudra ajouter 9 700 hospitalisations et plus de 20 000 crises cardiaques par an. La valeur monétaire de ces impacts sanitaires se monte à plus de 100 milliards de dollars par an. »

Sans parler des conséquences de l’extraction du charbon dans les mines, les effluents pollués, les cendres de séparation, le mercure dans l’environnement, l’arasement des sommets dans les Appalaches. Ni du carbone généré par la combustion, principal gaz à effet de serre.

Il va falloir vivre encore avec ce cauchemar noir

Mais à ces attaques contre le méchant charbon, voici ce qu’un géologue sino-américain a déclaré au journaliste de « The Atlantic » :

« Accepteriez-vous de couper votre réfrigérateur pendant les trente prochaines années en attendant que les énergies renouvelables soient capables d’assurer nos besoins ? D’éteindre votre ordinateur ? Ou demanderiez-vous aux Chinois de se priver à votre place ?

Si vous n’en êtes pas capable, vous ne pouvez pas vous passer de charbon. Comme l’a dit le ministre de l’Energie américain Steven Chu [un prix Nobel farouche partisan des renouvelables, ndlr], on va devoir vivre avec le cauchemar du charbon pour un paquet de temps encore. »

En réponse au site Grist qui lui reprochait de s’en prendre aux irréalistes « fucking hippies » opposés à tout compromis et temporisation énergétique, James Fellows a donc répondu :

« La plupart de ceux qui prennent la menace climatique au sérieux estiment que le charbon est l’ennemi principal à combattre. Ce que j’ai découvert en Chine, c’est qu’en effet, le charbon est un redoutable ennemi. Mais un ennemi incontournable.

Aussi, sans cesser d’agir sur les autres fronts énergétiques, il vaut mieux tempérer sa dangerosité que de croire qu’on pourra un jour se passer de lui. »

Photo et illustration : un mineur fume pendant sa pause sur le site de stockage de charbon de Hefei, en Chine, en novembre 2009 (Jianan Yu/Reuters) ; l’édition de décembre de The Atlantic

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  • Tormante
    Tormante
    Faulosophe.
    • Posté à 12h27 le 09/12/2010
    • Internaute 100540
      Faulosophe.

    Hum, se passer de son frigo, de son ordinateur, de sa technologie...
    Le rêve !

  • Tassin
    Tassin
    Inquiet
    • Posté à 12h44 le 09/12/2010
    • Internaute 70606
      Inquiet

    Toute l’erreur de l’analyse consiste à mélanger « besoins » et « conséquences » d’une certaine politique expansionniste (Point 2).

    Dans le point 4, les moyens envisagés pour répondre à l’augmentation de la consommation pourraient très bien permettre une réduction de l’usage du charbon en visant non pas la croissance de celle-ci, mais sa juste répartition au niveau mondial. On doit ajouter le mot « sobriété » aux moyens préconisés qui eux ne s’attaquent qu’à l’intensité énergétique du PIB.

    Mais bon pendant ce temps là Paris vient de commencer l’installation de 1200 écrans vidéos publicitaires à 20 000€ pièce dans le métro (4MWh de consommation annuelle par écran ! ! ! Soit 5GWh au total), et bientôt dans les rues ! Du coup, on aura toujours besoin de bruler du charbon nous dit l’auteur. Etonnant non ? .

  • sobriquet
    sobriquet
    Courageux anonyme
    • Posté à 13h02 le 09/12/2010
    • Internaute 26884
      Courageux anonyme

    C’est intéressant. Ce qui manque, c’est une mise en perspective. Il semblerait qu’au rythme de consommation actuel, le monde ait des réserves de charbon pour 150 ans. Tout en sachant qu’il y a beaucoup d’incertitudes sur ce chiffre : beaucoup de ces données sont très anciennes, certaines sont surévaluées, d’autres sous-évaluées.

    La production de charbon a augmenté de plus de 40% en 10 ans. En 2008, le pétrole représentait 35% de la production énergétique mondiale, et le charbon 30%. Si le charbon doit compenser la baisse de production de pétrole, et assurer une part significative de la croissance énergétique mondiale (et notamment chinoise), pour combien de temps le charbon sera-t-il « l’énergie du futur » ?

    Les États-Unis, la Chine, la Russie, on des réserves significatives de charbon. Mais comment la France s’approvisionnera-t-elle ? Les réserves territoriales et « coloniales » suffiront pendant combien de temps à lui assurer une certaine autonomie énergétique - et donc politique ?

    En terme d’infrastructures, on sait qu’aux alentours de 2015, les équipements d’exploitation pétrolière seront insuffisants pour répondre à la demande (décalage lié entre autres à l’obsolescence du matériel actuel et au temps de mise en production de nouveaux sites). Sans même parler d’un probable pic pétrolier. D’ici cette période, la production d’énergie issue du charbon sera-t-elle suffisamment développée pour compenser une part significative de la pénurie de pétrole ?

    Et en définitive, pendant combien de temps deux milliards de Chinois et d’Indiens pourront-ils vivre comme des Français ?

  • Oreljen
    Oreljen répond à alabergerie
    ingénieur
    • Posté à 16h03 le 09/12/2010
    • Internaute 75036
      ingénieur

    Où sont les manipulations ? Effectivement, j’ai tiqué sur les 8 tonnes par Chinois (5 tonnes en 2009, voir plus bas), mais comme les autres chiffres sont aussi surévalués (États-uniens à 25, ma source donne 21), c’est plus sûrement un problème de méthodologie.

    Je n’ai pas vu d’intention masquée, mais un dilemme clair : soit on consomme moins ; soit on produit plus. Dans ce dernier cas, soit on interdit le charbon, et le modèle ne tient simplement pas (tant qu’il sera plus rapide, plus efficace et moins cher de brûler du charbon que de développer des sources propres, il y aura bien quelques pays pour le faire), soit on rend le charbon moins polluant.

    Il peut y avoir des alternatives que je n’ai pas vues, mais justement … je ne les ai pas vues.

  • Gethro
    Gethro répond à alabergerie
    Technicien helpdesk
    • Posté à 16h05 le 09/12/2010
    • Internaute 101455
      Technicien helpdesk

    Ben une tonne ça veut dire qu’un Kenyan pollue en moyenne 11 fois moins qu’un européen en moyenne.(six fois moins qu’un Français niveau CO2).

    Malheureusement ça s’atteint assez facilement. Suffit de faire de l’élevage/agriculture, d’avoir des voitures dans les villes et des tracteurs dans les campagnes - même en nombre très réduit par rapport à nos lattitudes.

    En fait, le simple fait de respirer sans rien faire d’autres doit vous faire expulser quelques centaines de kilos de CO2 dans l’année si ça se trouve.

  • Carl M.
    Carl M. répond à Oreljen
    http://l-ecercle.org
    • Posté à 16h46 le 09/12/2010
    • Internaute 110536
      http://l-ecercle.org

    Oui mais depuis le début, il y a un gros critère qui semble ne pas avoir été évoqué :
    On parle du rapport entre quantité de CO₂ émise par le pays par habitant, mais pas de CO₂ consommé par habitant.

    C’est quand-même une grosse différence, parce que si l’on considère que c’est la Chine qui manufacture nos jouets pour Noël, au final c’est notre propre consommation qui incite cette émission de CO₂ !
    Donc faudrait peut-être arrêter l’hypocrisie deux minutes, et ne pas se soulager du fait qu’on est assez loin du score étatsunien !

    On va quand-même pas accuser la Chine de polluer, alors que le problème de pollution de la Chine vient en grande partie de notre propre mode de consommation...

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