American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

USA : le développement durable, nouveau nom du communisme ?

Publié le 02/05/2011 à 13h05


Le mouvement du Tea Party a identifié une nouvelle cible : le développement durable, et plus particulièrement l’Agenda 21, convention internationale datant de 1992, qui inspire sans tapage des plans d’urbanisme respectueux de l’environnement. L’ennemi est identifié ainsi : « Un communisme rampant. »

Comme je ne hante pas les meetings de cette frange politique et ni les innombrables sites web du mouvement, le phénomène m’avait jusque-là échappé. C’est un article récent du magazine Mother Jones qui m’a mis la puce à l’oreille. En fouinant ailleurs, j’ai découvert l’ampleur de la parano. Une chose est sûre : la droite française resterait pantoise face à l’imagination conspirationniste de son homologue américaine.

Mother Jones reprend en titre la réflexion d’un habitant de Floride outré par l’augmentation d’un centime de la TVA locale, destinée à financer un tramway : « On n’a pas besoin de ce communisme vicieux », et détaille en sous-titre :

« La dernière terreur des “tea-partyistes” : un plan secret de l’ONU pour nous parquer dans des “zones d’habitation humaine”. »

Au départ, ce sont des habitants de l’Etat du Maine qui lancent une « alerte rouge » : un projet de développement local veut concentrer des programmes de logement afin de faciliter la circulation. Concentrer ? Diable, non ! Ça rappelle par trop George Orwell !

En Floride, des « rurbains » s’insurgent contre une loi contraignant les propriétaires à faire inspecter leurs fosses septiques. Dans le Colorado, des citoyens combattent la création d’une initiative du privé-public analogue à notre Vélib.

Forcer les Américains à vivre dans des maisons de Hobbit

Toutes ces initiatives d’origine municipale ou émanant de communautés urbaines sont identifiées par leurs opposants comme étant inspirées par le fameux Agenda 21, qui, soutiennent-ils, a pour objectif d’anéantir le droit de propriété. Mother Jones écrit :

« Ces conservateurs épluchent avec minutie les décisions des gouvernements locaux, et harcèlent désormais les administrations avec leurs théories conspirationnistes anti-développement durable.

Dans leur vision dystopique [contre-utopique, ndlr], ils voient chaque tentative d’accroissement de la densité urbaine comme une volonté concertée de forcer les Américains à abandonner leurs voitures et leurs maisons de banlieue, pour les entasser dans des “maisons de Hobbit ‘ et les obliger à prendre – argh ! – le bus. ’

Mais qu’a donc cet Agenda 21, qui décline une série de mesures concrètes pour le XXIe siècle, pour heurter à ce point les conservateurs ? Le texte adopté à Rio en 1992 par 150 chefs d’Etat recommande notamment ceci pour les Agendas 21 locaux :

‘Toutes les collectivités locales instaurent un dialogue avec les habitants, les organisations locales et les entreprises privées afin d’adopter un programme Action 21 à l’échelon de la collectivité.’

L’ONU veut parquer les humains pour protéger la vie sauvage

L’homme qui a sonné le tocsin s’appelle Henry Lamb. Il écrit des éditoriaux dans diverses revues défendant la théorie libertarienne (sorte d’anarchisme de droite, farouchement anti-gouvernemental), dont Renew America.

Lamb clame depuis des lustres que l’ONU a pour but de parquer les humains dans des cités surpeuplées, afin de vouer le reste de la planète à la préservation de la vie sauvage. L’Agenda 21 ne pouvait évidemment échapper à ses foudres. Voici ce que Lamb écrit le 18 avril sur Renew America :

‘ La différence entre le capitalisme et le marxisme, c’est le droit de propriété. Dans le premier système, les individus possèdent et contrôlent l’usage de ce qui leur appartient. Dans le second, la propriété est commune, et son usage est contrôlé par le gouvernement. [...]

Les partisans du développement durable sont convaincus que les ressources terrestres ne sont pas inépuisables, et même en grand danger d’extinction, à cause du gaspillage effréné des sociétés humaines. Par conséquent, disent-ils, la seule façon d’assurer des ressources aux générations futures est de déléguer au gouvernement de la génération d’aujourd’hui le contrôle de l’usage des ressources actuelles.’

Un système de contrôle gouvernemental

A peu de choses près, je trouve jusque-là son analyse plutôt correcte. Mais Henry Lamb poursuit :

‘D’une manière ou d’une autre, c’est l’excuse utilisée par des municipalités aux Etats-Unis pour imposer un système de contrôle gouvernemental baptisé développement durable, qui s’incarne dans les plans d’occupation des sols.’

Le 24 avril, soit après l’article de Mother Jones qui n’a fait qu’amplifier la polémique, Henry Lamb en rajoute une louche sur Renew America :

‘ Une communauté après l’autre, le même scénario se répète. Le gouvernement fédéral, par le biais de l’Agence pour l’Environnement, du ministère du Commerce ou de l’Intérieur, distribue des subventions aux collectivités pour les inciter à développer un avenir plus vert. ’

Lamb explique comment ces manœuvres subtiles ne sont pas toujours présentées au public comme dictées par l’Agenda 21, mais que le résultat est bel et bien là : ces actions en faveur d’un développement plus durable sont directement inspirées de la Convention de 1992 :

‘ Ces plans doivent être rejetés, pas seulement car ils émanent de l’ONU, mais parce qu’ils empiètent sur la liberté personnelle et les droits de propriété. Ce genre de règle urbanistique confère au gouvernement le droit d’obliger les particuliers à utiliser tel ou tel matériau de construction, ou encore de régler la température de leur logis ou bureau à tel ou tel niveau. ’

Inadmissible, n’est-ce pas ? Les militants des mouvements du Tea Party relaient sur le terrain la croisade de Lamb. L’une des activistes les plus connues est Donna Hold. Elle vit en Virginie, où elle travaille pour Campaign for Liberty, la machine électorale du libertarien texan Ron Paul. Celui-ci a annoncé la semaine dernière qu’il allait à nouveau être candidat aux élections présidentielles.

Danger ! L’Amérique pourrait devenir un Etat soviétique

Donna Hold multiplie les meetings sur le thème de l’anti-développement durable. A Mother Jones, elle déclare :

‘ Cet Agenda 21 entend abolir la propriété privée, et, pour le coup, la Constitution américaine. Si cette vision onusienne devait l’emporter, nous deviendrions ni plus ni moins un Etat soviétique. ’

Dans une tribune publié le 11 avril sur le site de Campaign for Liberty, elle déroule ainsi son raisonnement qui rend immédiatement compréhensible le fonctionnement du cerveau d’un tea-partyiste :

‘ L’Agenda 21 se lit comme le Manifeste du parti communiste. Il établit clairement son objectif : créer et maintenir un bien-être social’. Mais qu’est-ce donc que ce ‘bien-être social’ ? Voyons cela.”

Diana Holt cite donc mot à mot la définition de l’Agenda 21, laquelle explique que, pour que les gens vivent bien ensemble, une forte dose de “ justice sociale ” est indispensable. C’est cette expression qui horrifie Holt :

“ Ces deux mots n’éveillent pas des soupçons en vous ? La justice sociale, selon diverses définitions, consiste en :

  • une juste répartition des propriétés et des bénéfices au sein d’une société ;
  • l’adhésion à la théorie selon laquelle les moyens de production, le capital, les terres, etc. doivent appartenir à tous ;
  • une redistribution des richesses.

Il s’agit donc de socialisme. ”

Le grand mot est lâché. Il est inacceptable. Diana Holt conclut ainsi sa tribune et ses meetings :

“ Vous avez le choix : posséder et contrôler vos propres biens, ou devenir vous-même la propriété des autres. ”

Evidemment, vu comme ça, on a froid dans le dos. Il n’est que de lire, dans le dernier numéro du magazine féminin More, cet article sur “le grand réveil des mamans patriotes” : après la réforme médicale d’Obama, le développement durable est le nouveau grand Satan.

Rappelez-vous tout de même que les membres du Tea Party et les libertariens ne sont pas majoritaires aux Etats-Unis. Et que, pour la plupart, ils appartiennent à la petite classe moyenne qui possède peu, ou alors tout à crédit.

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  • Herostrate
    Herostrate
    mal barré...
    • Posté à 13h22 le 02/05/2011
    • Internaute 147050
      mal barré...

    L’ampleur de la connerie dont font preuve ces « penseurs » avec leur raccourcis a deux balles serait proprement hallucinante si elle n’etait pas si largement surpassee par les encores-plus-cons qui y croient.

    Heureusement que l’auteur precise que ces illumines sont marginaux, on aurait pu sinon faire de l’antiamericanisme primaire, hahaha...

    La tentation est grande de se moquer encore une fois - je n’y resiste pas - mais ce genre d’article sera surement tres interessant a mettre en parallele avec les discours qui vont nous tomber sur la gueule l’an prochain.
    M’est avis que le niveau va pas etre beaucoup plus haut...

  • Numerosix
    Numerosix répond à Autist Reading -
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 14h09 le 02/05/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    J’allais faire la même remarque.
    Je me gausse toujours de nos amis écolos d’ici qui habitent en maison individuelle et qui se défaussent en faisant remarquer qu’ils font leur compost et récupèrent leur eau de pluie et tout ça.
    Alors qu’habiter en maison individuelle par rapport a loger en appartement est beaucoup plus polluant et énergivore, toutes les études l’ont prouvé. Et on ne parle même pas de certains immeubles modernes capables d’assurer leur autosuffisance énergétique ..
    Bon , on a parfaitement le droit d’habiter dans sa petite maison dans la foret, mais doucement les basses sur le mépris envers les urbains, please..

  • GWERN
    GWERN répond à Phildeplomb
    Ex militant du vaste mouvement (...)
    • Posté à 14h32 le 02/05/2011
    • Internaute 60684
      Ex militant du vaste mouvement (...)

    « Petit journal surtout lu en ligne connu.... »

    Pas vraiment :
    « Mother Jones (abréviation MoJo) est un magazine américain fondé en 1976 par une association sans but lucratif .........Publié par Jay Harris et dirigé par les rédacteurs en chef Monika Bauerlein et Clara Jeffery, il a une diffusion (payée) de 233 000........Le magazine a été sélectionné neuf fois aux National Magazine Awards, remportant quatre prix (dont le 2001 National Magazine Award in General Excellence1). Le magazine a aussi obtenu le prix Best in the Business pour le journalisme d’enquête, décerné par l’ American Journalism Review, et a gagné le prix 2000 Alternative Press Award for General Excellence »

    233 000 lecteurs : pas mal pour une petite chose !

  • Grasduc
    Grasduc répond à Lictor
    Fainéant
    • Posté à 14h54 le 02/05/2011
    • Internaute 133162
      Fainéant

    Les USA ont le tea party, nous on a le front national qui fait... ha merde, presque 20% !

  • PGC
    PGC répond à Tassin
    Impair Impasse89
    • Posté à 15h35 le 02/05/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    La nuance réside dans l’accès à la propriété, principe qui est valorisé pour cacher une disparité abyssale entre le petit accédant et le gros, ou le très très gros propriétaire.
    On défend le principe avec l’aide des touts petits -nombreux- , pour conforter une situation patrimoniale énorme de quelques uns.
    Technique utilisée depuis longtemps par les puissances de l’argent, qui ne parlent que de principe de droit et jamais de plafonnement ou de seuil.
    Sarko n’a pas fait autre chose à la présidentielle avec les droits de succession, il a fait croire qu’il ne taxerait pas les petits - ce qui etait déjà le cas- mais il a détaxé les gros.....
    Les gens ont eu l’impression de gagner quelque chose qu’ils avaient déjà. Avec le tea party, ils ont l’impression de perdre quelque chose qu’ils n’auront jamais, vue la crise des surprimes aux états unis, devenir proprio est un sport de riches.

  • Comment peut on être Persan
    Comment peut on être Persan
    Salut les grincheux
    • Posté à 15h46 le 02/05/2011
    • Internaute 110207
      Salut les grincheux

    Intéressant.
    Trop d’écologistes ont eux mêmes alimenté les fantasmes de leurs adversaires extrémistes par un comportement quasi stalinien. Trop d’anathèmes, de jugements à l’emporte pièces, sans nuances, d’imprécations et d’agressions violentes des gens qui ont le malheur de ne pas penser comme eux (par exemple les climato sceptiques) ont accrédité l’idée que l’écologie est un mouvement de totalitarisme de la pensée. A tort pourtant. Les extrêmistes de tous poils n’ont plus eu qu’à s’engouffrer dans la brêche.
    Quand on a Mamère il ne faut pas s’étonner que dautres aient les teaparty.

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