American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Dans les « déserts alimentaires » américains, l'obésité prospère

Publié le 13/05/2011 à 17h08

Après le tube de Michelle Obama et de Beyonce, le recensement des zones dont les habitants n’ont pas accès à des aliments sains.



Aperçu de la carte des « déserts alimentaires » des Etats-Unis du ministère de l’Agriculture

(De Raleigh, Caroline du Nord) Le gouvernement américain vient de publier une sidérante carte des « déserts alimentaires » sur le territoire national. Faute d’approvisionnement à moins de deux kilomètres, sans moyen de transports, les millions de pauvres qui vivent là n’ont accès qu’à des chips, des confiseries industrielles, quelques conserves et des sodas.

Si la France déplore l’existence de déserts médicaux, les Etats-Unis se préoccupent depuis plusieurs années des déserts alimentaires. La plupart ne sont pas situés au milieu des bois, dans la montagne ou un désert de cactus. Ils se trouvent au cœur des villes.

Tout est parti de « Let’s move » (« On se bouge »), l’initiative de Michelle Obama pour prévenir l’obésité et améliorer la santé des familles pauvres. Outre une réforme des menus scolaires et une redéfinition de la très officielle « pyramide alimentaire », cette campagne a déjà mis en branle des centaines d’initiatives locales et nationale, privées et publiques.

La dernière en date est la chanson de Beyoncé, « Move your body », qui cartonne dans le pays.

C’est ce contexte volontariste qui a conduit le USDA, le ministère de l’Agriculture en charge de tout ce qui concerne l’alimentation aux Etats-Unis, à dresser cette carte à partir des données récoltées lors du dernier recensement de 2010.

Objectif : élargir la disponibilité et l’accès aux produits frais en incitant les distributeurs à s’installer dans des zones peuplées mais délaissées commercialement.

Des snacks dans les stations-service et les drugstores

Quiconque s’est un peu baladé aux Etats-Unis a constaté qu’il était bien difficile de trouver des fruits, des légumes ou du lait frais en dehors des immenses supermarchés de chaînes, lesquels sont extrêmement éloignés les uns des autres. Sans parler de l’inexistence de marchés fermiers en dehors de certaines villes, encore peu nombreuses à en proposer.

En revanche, on trouve partout des stations d’essence vendant des « snacks » et des boissons sucrées. Ou encore des drugstores qui, en sus de la pharmacie, droguerie et petite quincaillerie, proposent parfois du lait et des yaourts (mais faut aimer ce genre de yaourt !).

Lorsque je vivais à Houston (Texas), en lisière du centre-ville, le plus proche supermarché pour faire mes courses se trouvait à 5 km. J’avais une voiture, pas de problème. Ici, à Raleigh (Caroline du Nord), toujours en plein centre-ville, l’épicerie voisine est 3,5 km. Mais j’insiste : je suis motorisée. Ce qui me gêne, c’est cette obligation de prendre la voiture.

Justement, la carte du USDA indique qu’un de ces déserts alimentaires jouxte mon quartier. Il commence à deux rues au sud de chez moi, abrite 3 708 personnes. Parmi elles, 1 203 enfants de moins de 17 ans, et 235 personnes âgées.

Le nombre de foyers sans véhicule est de 50,2%. Les stations de bus sont trop loin, et de toute façon, les lignes ne sont pas conçues pour desservir les magasins d’alimentation.

Pourquoi mon adresse ne figure-t-elle pas sur cette carte ? Après tout, mon quartier non plus n’a pas d’épicerie accessible à pied ou en vélo.

Les quartiers riches n’ont pas droit au label « désert »

C’est que, pour avoir le label « désert alimentaire », en plus de l’éloignement des magasins d’au minimum 1,6 km, la zone doit abriter au moins 20% de familles à bas revenus. En 2011, le seuil américain de pauvreté est à 17 761 dollars (12 466 euros) annuels par famille. Il est clair que mon quartier, pourtant situé à seulement deux blocs au nord, est plus riche.

Mais des centaines de ces déserts sont aussi situés dans des zones agricoles où pullulent les fermes produisant du lait, de la viande, des céréales, des produits maraîchers ou des fruits. Simplement, les gens n’y ont pas accès.

Pour reprendre l’exemple de ma Caroline du nord, petit Etat très agricole, j’ai souvent roulé dans la campagne le long d’immenses « trailer parks », des villages de caravanes plantés au milieu de nulle part, en me demandant où les gens faisaient leurs courses. La réponse est la suivante : souvent dans les stations-service... où ils se rendent à pied.

Autre exemple, qui parlera peut-être aux cinéphiles français : Atlantic City, l’alter ego de Las Vegas sur la côte est, agglomération de 267 000 habitants située à 200 km de New York et 100 km de Philadelphie, cumule les déserts alimentaires. Des restaurants, ah oui, il y en a plein. Mais des épiceries ou des marchés, non, rien, zéro.

Des enfants mal nourris, mais pas maigrichons

Alors certes, les gens vivant dans ces déserts ne meurent pas de faim, et les enfants ne vont pas tremblotant sur leurs petites jambes grêles avec des ventres gonflés.

Non, ils seraient plutôt trop gros , atteints de diabète précoce. Ils tètent du Coca et mangent des chips, du popcorn, des Mars, des doughnuts, et les pizzas et le poulet frit de la cantine, que leurs parents paient avec des tickets d’alimentation.

Quand ils ont des vrais repas, c’est souvent grâce à leur église ou à une des innombrables banques alimentaires privées, qui redistribuent les dons effectués par les supermarchés ou les particuliers.

Mes fils ayant effectué dans une de ces banques des dizaines d’heures de service communautaire (obligatoire dans la scolarité publique), j’ai pu voir ce que distribuaient les camions : des conserves, toujours des conserves.

Un autre des objectifs de cette carte établie par le gouvernement est d’inciter les donateurs à apporter des produits frais aux banques, lesquelles sont très bien organisées pour gérer et distribuer des aliments périssables. A la campagne, des fermiers locaux pourraient organiser des ventes directes de leurs produits.

Certaines municipalités « progressistes », ou « libérales » comme on dit aux Etats-Unis pour dire de gauche, pourraient aussi élaborer leurs plans d’urbanisme en tenant compte de cette carte. Par exemple, proposer des incitations fiscales à des vendeurs d’alimentation pour s’installer dans ces zones.

Et si cette carte pouvait ouvrir les yeux des dizaines de millions de gens qui n’ont pas idée de ce qui se passe sur le sol américain, fut-ce leur propre pays, ce serait aussi très bien.

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  • Mon-Al
    Mon-Al
    roturière : -)
    • Posté à 17h32 le 13/05/2011
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Et quand on pense que certains voient l’Amérique comme un pays de riches ... l’eldorado n’est pas ce qu’on croit.

  • A déménagé le 27-01-2012
    • Posté à 18h28 le 13/05/2011
    • Internaute 19993
      nc

    Effectivement, il semblerait que globalement les américains sont plus enclins à l’entre-aide qu’en France.
    Peut-être parce qu’en France on compte avant tout sur l’État (bourses, sécu, chômage, RSA…) alors que là-bas ils ne peuvent pas trop compter dessus.

    Certains m’ont raconté avoir vu par exemple comment un quartier s’était cotisé pour pouvoir payer les frais d’inscription d’une très bonne université à un jeune trop pauvre pour y aller. Les comités de soutien après les catastrophes naturelles sont également très impressionnants comparé à la France.

  • i. a déménagé le 26 juillet
    • Posté à 19h18 le 13/05/2011
    • Internaute 151149

    coïncidence amusante, votre article paraît au moment où Libé publie le papier d’un sociologue, Philippe Steiner, sur les « rémunérations obscènes » (qui peuvent renvoyer, en miroir, aux vastes cohortes de bénéficiaires de minimas sociaux soumis à des conditions plutôt arides d’existence, évoluant en zones asséchées, économiquement, sans compter la charge de culpabilité que certains responsables font peser sur eux...)
    extrait : « De même qu’il existe des activités sociales qui détruisent les ressources naturelles (la qualité de l’air, la reproduction de l’environnement, etc.) des activités sociales peuvent détruire les ressources sociales (les sentiments de justice, la confiance, etc.). “Les rémunérations obscènes sont une forme de pollution” dont la diminution améliorerait l’environnement social et politique.
    Deux épidémiologistes anglais (...) en ont apporté une belle démonstration en indiquant que l’inégalité économique était le facteur qui expliquait le mieux la manière dont une vaste gamme de pathologies sociales étaient distribuées dans un ensemble de pays riches ainsi qu’entre les différents Etats américains. L’anxiété chez les adolescents, les pathologies mentales, l’usage des drogues illégales, l’obésité chez les adolescents (...) »

  • guilhemibos
    guilhemibos répond à Mon-Al
    chercheur
    • Posté à 19h23 le 13/05/2011
    • Expert 125374
      chercheur

    Ce pays est un pays riche parce que les classes moyennes et aisees (voir extremement aisees) sont tres nombreuses. Une enorme partie de la population a donc acces a tout ce qui fait le confort de vivre d’un pays riche. Une autre enorme partie de la population vie par contre vraiment dans des conditions deplorables et le manque d’infrastructures qui fonctionnent est alors vraiment criant. Meme pour moi qui a un niveau de vie relativement confortable, TOUT est en mauvaise etat, les routes, le metro, les lignes a haute tension, les reseaux de telephonie, les connexions internet.
    En discutant avec des amis francais expatries comme moi, on en est venu a nous dire que ce pays est un pays du tier monde avec une classe moyenne plus riche que la moyenne des classes moyennes europeennes...

  • guilhemibos
    guilhemibos répond à jerome13103
    chercheur
    • Posté à 23h07 le 13/05/2011
    • Expert 125374
      chercheur

    Ok. le seuil de pauvrete est comparable, mais ca ne veut pas dire grand chose, surtout pas sur la qualite des infrastrucutes.

    Le cout de la vie en general n’est absolument pas comparable. Un simple ticket de metro est a 2 dolars 50 ici. Les legumes sont hors de prix (en gros le meme chiffre qu’en France, pour les moins chers, mais au lieux d’etre au kg, c’est a la livre, soit un peu moins de 500 g), les loyers execifs, les creches il ne faut meme pas y penser, les assurances pour la voiture sont tres cheres aussi. En gros, vivre ici est beaucoup plus cher qu’en France, ce qui rajoute a ce que je raconte avant, si on ne gagne pas au minimum 40 000 dollars par an, on est pauvre.

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