American Ecolo

Les débats sur l'environnement vus par Hélène Crié-Wiesner, spécialiste française vivant en Caroline-du-Nord.

Le principe de précaution, une notion farfelue aux Etats-Unis

Publié le 22/08/2007 à 00h05

Les Américains qui ont entendu parler des faucheurs d’OGM français, ou de l’imminence du « Grenelle de l’environnement », ne sont pas bien nombreux. Mais quelques curieux m’en ont touché un mot, fascinés par le fait que le principe de précaution semble être une notion complètement intégrée en Europe. C’est au nom de ce fameux principe de précaution que les écologistes réclament un moratoire sur les OGM, mais il est aussi invoqué par les autorités sanitaires quand un doute subsiste sur l’innocuité d’un aliment, d’une substance chimique ou d’un médicament. Pourquoi ce concept est-il donc considéré comme si farfelu aux Etats-Unis, à tout le moins pas scientifique pour un sou ? Après tout, sa définition, telle qu’elle figure dans la loi française de 1995, n’est pas si fumeuse que cela : « L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles […] à un coût économiquement acceptable ».

Aux Etats-Unis, ils sont quelques associatifs, scientifiques ou politiques, à avoir tenté d’intégrer cette approche dans la prise de décision publique. Telle Elisabeth Casman, spécialiste de l’ingénierie environnementale et des politiques publiques de l’environnement, chercheuse à la Carnegie Mellon University, en Pennsylvanie. Intéressée par les débats internationaux de la fin des années 90 autour de la biodiversité et les nouvelles règles qui allaient en résulter pour les échanges commerciaux, Liz Casman s’était lancée en 2000 avec un groupe de chercheurs dans une exploration qui aurait pu changer la face du libéralisme sauvage américain. Leur objectif était double : modifier l’établissement des normes environnementales sur le plan intérieur, et offrir enfin aux officiels américains un outil concret leur permettant de négocier avec leurs partenaires étrangers, lorsqu’ils doivent préparer les conventions et les traités internationaux, et que le principe de précaution revient à tout bout de champ sur la table.

Pour parvenir à cet objectif, il fallait traduire le principe de précaution en quelque chose de rationnel, d’appréhendable par un cerveau de législateur américain. L’approche européenne classique, basée sur la comparaison avantages/inconvénients, voire sur une analyse comparée assez souple des coûts/bénéfices, ne satisfait pas l’économiste états-unien, qui réclame des chiffres précis, quantifiés, à chaque étape. On peut résumer les choses ainsi : aux USA, si aucune donnée ne prouve un impact négatif, il n’y aura pas de régulation du produit ; en Europe, c’est l’inverse : sans données, le produit n’entre pas sur le marché. Les premiers mots de la loi de 1995, « l’absence de certitude », sont rédhibitoires de ce côté de l’Atlantique.

Il s’agissait donc, pour Liz Casman et ses collègues, de combiner les deux approches. « Si notre projet aboutit, écrivaient-ils dans la présentation de leur projet en 2000, nous aurons développé un nouvel outil analytique pour ceux qui édictent les normes aux Etats-Unis, permettant d’intégrer l’incertitude dans l’espace-temps d’une norme ». L’équipe avait décidé de travailler à partir du cas exemplaire d’un type de maïs génétiquement modifié. A l’époque, en préjugeant des résultats à venir de cette recherche qui allait prendre deux bonnes années (c’est long de mouliner des données économico-scientifiques avec une idée quasi philosophique), Liz ne doutait pas de son impact sur la communauté scientifique, les décideurs, et pourquoi pas sur la société tout entière.

Les chercheurs ont donc cherché. Et publié en 2003 le résultat de leur travail (1). Celui-ci proposait deux méthodes validées, combinant la rigoureuse analyse coûts/bénéfices avec le principe de précaution. En gros, ça reposait sur le fait que moins on est sûr de quelque chose, plus il faut escompter de bénéfices pour compenser l’incertitude du coût. Les deux méthodes utilisaient la théorie d’évaluation des stock options : « Option Pricing Formula, a New Method to Determine the Value of Derivatives », récompensée en 1997 par le Nobel d’économie.

Mais la publication des résultats de la Carnegie Mellon University fit un flop retentissant, tant dans la communauté scientifique que dans les médias. Explication de Liz Casman aujourd’hui : « Le principe de précaution est complètement passé de mode aux Etats-Unis. Notre travail n’a jamais été utilisé et ne le sera jamais. Trop objectif ! “ Dommage ! Mais c’est le lot des scientifiques que de rebondir sur d’autres sujets. Liz étudie à présent l’impact du USA Patriot Act et de la législation de 2002 concernant le bioterrorisme sur la recherche en microbiologie, et notamment sur les collaborations internationales entrant dans le champ des activités militaires ou gouvernementales.

Quant au principe de précaution, si tout espoir de le rationaliser en terme de théorie économique pure et dure semble repoussé aux calendes grecques, l’idée n’est tout de même pas complètement enterrée. Pour preuve, ces quelques initiatives isolées prises par des collectivités locales, sans attendre que le gouvernement fédéral légifère en haut lieu. La ville de Portland, par exemple, a décidé de remplacer, autant que possible, les substances dangereuses utilisées par ses services techniques, optant pour des alternatives moins toxiques. San Francisco et Berkeley, ainsi que l’Etat de New York, ont instauré le principe de précaution comme code de conduite en matière de politique environnementale. Et l’expression ‘en l’absence de certitude’ figure en bonne place dans les documents signés par les édiles.

Pour ceux qui ont envie de creuser l’approche américaine du principe de précaution, quelques papiers (en anglais) sur l’excellent site du Science & Environmental Health Network.

(1) S. Farrow, B. Morel, F. Wu and E. Casman (2003) : ‘Pesticide Resistance, the Precautionary Principle, and the Regulation of Bt Corn : Real and Rational Option Approaches to Decision-Making’, in Battling Resistance to Antibiotics and Pesticides, an Economic Approach, R. Laxminarayan ed., RFF Press, Washington, D.C. (non disponible sur le Net).

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  • Anonyme

    « le principe de précaution semble être une notion complètement intégrée en Europe »

    Faut quand même pas exagérer ! Dans la pratique, on n’en est pas là...

  • Anonyme

    Il y a quand même un domaine où le principe de précaution est appliqué avec la guerre préventive.
    J.P.

  • Anonyme

    Les USA ne comprennent pas le principe de précaution, mais ils comprennent celui de « guerre préventive contre on sait pas trop qui », de « vaccination au cas où », « de circoncision pour prévenir tout et n’importe quoi ».

  • Anonyme

    Cela me fait penser à la charge de la preuve lors d’un procés : en France il faut que « l’état » démontre la culpabilité de l’accusé, aux US l’accusé doit démontré qu’il n’est pas coupable... pas du tout la même philosophie

    • Anonyme

      Exactement. Je ne crois pas que les mentalités aux USA produisent des individus capables de comprendre l’idée de « précaution ». C’est tout un autre monde ici.

  • sigismund
    sigismund
    autre/ne se prononce pas
    • Posté à 10h44 le 22/08/2007
    • Internaute 910
      autre/ne se prononce pas

    en même temps, ce n’est pas étonnant : les anglo-saxons ont une culture du risque, avec ses avantages et ses inconvénients, que nous n’avons pas. « Méfie toi, méfie toi encore, méfie toi toujours », c’est typiquement une parole de normand...

    • Anonyme répond à sigismund

      propagande libérale.

      • Anonyme

        Et ça veut dire quoi ça ? Expliquez-vous, SVP.

    • Anonyme répond à sigismund

      Oui, je constate cette « culture du risque » au sein de l’Université où j’enseigne. Résultats : des programmes prétentieux qui n’aboutissent à rien sinon à un bluff qui fait avancer les carrières mais pas forcément les programmes éducatifs.

    • bb69
      bb69 répond à sigismund
      tarn
      • Posté à 01h04 le 28/08/2007
      • Internaute 5601
        tarn

      Euh...C’est quoi ses avantages ?

  • Anonyme

    Les mêmes écolo qui ravagent les OGM (comme on brulait les sorcières au moyen âge) tirent sur leur pipe !
    D’un côté, des OGM dont beaucoup sont très bénéfiques (produisant des médicaments irremplaçables ou permettant de larguer moins de pesticides dans la nature) sont condamnés au nom d’une « précaution » frileuse et paranoïaque
    De l’autre côté, ces gens fument, c’est-à-dire intoduisent dans leurs poumons (et dans ceux des voisins) un toxique avéré, très dangereux (contenant en particulier du polonium 210)
    Qu’on m’explique cette incohérence
    Les US ont bien raison d’être interloqués

    • Anonyme

      Je m’etonne aussi : on trouve toujours des gens pour taper sur les anti ogm, et peu sur Monsanto.

      • Anonyme

        mais c’est simple cher ami, pour taper sur Monsanto, il faut avoir un média, ce qu’aucun défenseur anti OGM n’a a sa disposition, Monsanto pour taper sur les anti OGM, peut compter lui sur les Médias puisqu’ils sont des valets du pouvoir financier.

    • systemdyne
      • Posté à 12h41 le 27/08/2007
      • Internaute 13122

      >> Les mêmes écolo qui ravagent les OGM
      >> « comme on brulait les sorcières au moyen âge » tirent sur leur pipe !
      Je dirais plutôt « comme les autorités actuelles brulent les anti-ogm (faucheurs, scientifiques,...) ». Cette comparaison me semble plus juste.

      >> D’un côté, des OGM dont beaucoup sont très bénéfiques
      >> (produisant des médicaments irremplaçables
      Les anti-ogm sont pour un moratoire des ogm dans les champs. Ils n’ont jamais été contre les ogm à but médical comme les bactéries ogm qui fabriquent l’insuline en milieu confiné.

      >> ou permettant de larguer moins de pesticides dans la nature)
      Ce n’est pas prouvé du tout :
      - Cas des ogm résistants au roundup : Polluant.
      - Cas des maïs produisant leur propre toxines insecticide. Ils en produisent toute l’année.
      L’agriculture biologique n’est pas du tout polluante et peut nourrir la planète.

      >> Les US ont bien raison d’être interloqués
      Les autorités des US
      - ont refusé l’étiquetage des produits ogm ! Très démocratique !
      - ont fait la prouesse de mentir au monde entier avec les armes de destruction massive en Irak. Alors, mentir sur l’innocuité des ogm ne doit pas leur faire peur.

      >> ogm ... sont condamnés au nom d’une « précaution » frileuse et paranoïaque
      Si le principe de précaution avait été appliqué pour les farines animales, on aurait évité la crise de la vache folle et les morts de la variante de Creutzfeldt-Jakob.

    • bb69
      bb69
      tarn
      • Posté à 01h13 le 28/08/2007
      • Internaute 5601
        tarn

      waouh ! les anti-ogm fument ! ça c’est de l’info ! si ce n’est pas de la caricature ! Quand bien même ! Ils inhalent leur poison, ils sont grands.
      Sèrieusement, si les gens veulent manger des OGM, je n’y vois pas d’inconvénient, si les OGM peuvent sauver des gens, d’accord. Mais que ceux qui n’en veulent pas dans leur nourriture quotidienne puissent ne pas en avoir. Que les études sur les effets des OGM (physiques, économiques et sociales) soient effectuées sur une durée crédible (ce qui n’est pas le cas). Enfin, que ces études soient menées par des laboratoires indépendants et non par les mêmes firmes ou gouvernements qui les soutiennent.
      à ciao !

  • Anonyme

    En même temps, quand on voit les effets secondaires de ce médicament,
    notamment dans la rubrique « Psychologie », je me demande bien pourquoi non seulement il est encore prescrit, mais surtout autorisé...

    « Pensée morbide, tentative de suicide, suicide, dépression, psychose, irritabilité, comportement agressif, instabilité émotionnelle »...

    Lien

    Hallucinant, un médicament qui oblige a en prendre d’autres pour contrer les effets secondaires ! ! !

    Tout ça pour une acné ?

    Entendons nous bien : ceci n’excuse pas ce qu’a fait ce Monsieur.

    dral

    • Anonyme

      Mince mes excuses je me suis planté d’article.

      dral

  • avivelefeu
    • Posté à 12h14 le 22/08/2007
    • Internaute 959

    il faut faire la différence entre une pollution chimique et biologique comme les ogm et elle est de taille. Une pollution chimique ne prolifère pas, elle se dilue au plus.
    à l’inverse une pollution biologique peut partir de quasi rien et proliferer. Le retour en arrière devient très difficile voir hasardeux.
    Quant à la charge de la preuve, car c’est effectivement à cela que cela revient cela n’est pas vrai qu’en France c’est à l’accusation de prouver, il y a un cas et non le moindre où c’est l’inverse, c’est les accidents du travail. On oblige le patron a apporter la preuve de « l’innocuité » des conditions de travail sinon par principe, il est coupable. (Cet avantage se paie, car on est moins bien indemnisé, c’est pour cela que les salariés se pourvoient en justice)
    Et pourquoi pas l’inverse ? parce que le coût pour la société est trop important : principe de précaution !

    • Hélène Crié-Wiesner
      Hélène Crié-Wiesner répond à avivelefeu
      Binationale
      • Posté à 17h57 le 23/08/2007
      • Internaute 57
        Binationale

      Oui, c’est vrai ce que vous écrivez sur les accidents du travail. Mais le Code du travail est bien antérieur à la naissance du principe de précaution, concept apparu en 1992 au Sommet de la Terre de Rio. Il allait de soi qu’il s’appliquerait à des domaines du champs de l’environnement, donc de la santé. Bon, je ne veux pas dire que ça ne devrait pas s’appliquer au travail, hein...Je me demandais si quelqu’un connaît précisément le pourquoi de la législation européenne interdisant l’usage des hormones dans l’élevage du bétail. Je me souviens vaguement des polémiques et du bras de fer au début des années 80 à propos du « veau aux hormones ». A l’époque, on ne parlait pas de principe de précaution. Est-ce à dire qu’il avait été prouvé que les hormones avaient un impact négatif sur la santé des consommateurs ? Je ne crois pas, sinon les hormones ne pourraient pas être si largement utilisées aux USA. Idem pour les antibiotiques, interdites dans le poulet européen, mais dont les volailles US sont farcies. (C’est pourquoi la fameuse obsession du risque de la culture anglo-saxonne évoquée ci-dessous me laisse sceptique.)Bref, je pourrai faire des recherches, mais si quelqu’un connaît la réponse, ça me ferait gagner du temps.

      • systemdyne
        • Posté à 13h19 le 27/08/2007
        • Internaute 13122

        En général, les hormones sont toujours suspectes, car elles peuvent modifier des équilibres hormonaux du corps humain.

        On peut citer le cas des hormones données aux femmes au moment de la ménopause qui semblent avoir des effets secondaires très indésirables.
        Aussi l’hormone distilbène on a du attendre une génération les effets secondaires.

        Concernant les hormones de croissance données aux animaux, faut il attendre une génération pour s’apercevoir que c’était mauvais pour la santé humaine, alors qu’on en a pas vraiment besoin ?

        Avec google, j’ai trouvé la référence :
        Lien

        Le Canada rejette l’hormone de croissance bovine STbr ...
        - concernant les vaches :
        ...risque de mammite pouvant atteindre 25 %, d’infertilité de l’ordre de 18 % et de boiterie pouvant atteindre 50%...
        risque pour la santé des vaches laitières est suffisamment élevé et inacceptable...

        Y a t’il des volontaires sur le forum pour tester l’effet de petites doses de l’hormone STbr sur des décennies ?

  • Anonyme

    Que dire si ce n’est « Merci Super Moustache ! ! ! »
    Ce bon vieux bougre de josé a tout compris depuis bien longtemps... principe de précaution ou pas...
    A part ca le principe de précaution aux US disons que c’est quand ca les arrange finalement...

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