L’Amérique dans la peau

Comment incarner l'Amérique en 2012 ? Chaque candidat use et abuse de son corps. Décryptage politique et culturel d'une campagne

Aux Etats-Unis, juger un Président fait aussi débat

Thomas Snegaroff
non connue
Publié le 18/12/2011 à 10h07

Une statue représentant la Justice, le 12 septembre 2010 à Londres (James Cridland/CC)

Selon l’historien Michael Waltzer , ce qui a le plus marqué les contemporains fut non pas l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793 mais bien davantage le procès et le jugement qui l’avait précédée. Que le roi, le détenteur de la souveraineté, fût ainsi soumis à la justice ordinaire des hommes constituait un choc immense et révélait, plus que la décapitation qui allait suivre, de la désacralisation de la fonction.

En le jugeant, les révolutionnaires en avaient fait un homme ordinaire. Les Jacobins voulaient exécuter le roi sans procès ce qui, finalement, aurait maintenu au roi une part de sacralité justifiant une justice particulière, différente de celle des autres hommes.

Pour le philosophe italien Giorgio Agamben, nos démocraties modernes restent accrochées au principe de la sacralisation du détenteur du pouvoir souverain, en l’occurrence et par procuration, le président de la République en France comme aux Etats-Unis.

« Même dans les constitutions modernes, le principe selon lequel le chef de l’Etat ne peut être soumis à une procédure judiciaire ordinaire reste la trace sécularisée du caractère insacrifiable de la vie du souverain. »

Le procès et la condamnation de Jacques Chirac ne bouleversent aucunement notre appréhension du pouvoir présidentiel. Au contraire même, pour des faits antérieurs à sa présidence, Jacques Chirac a été jugé une fois après avoir quitté l’Elysée, donc dans le respect le plus total de l’immunité présidentielle, vieil héritage de la monarchie. Théoriquement, si le président est jugé en cours de mandat, il l’est par une juridiction exceptionnelle.

Où commence l’immunité ?


Une du Time du 23 mars 1998 

En la matière, les Américains sont allés bien plus loin en se posant depuis une trentaine d’années des questions essentielles sur les limites de l’immunité présidentielle. Ernest Fitzgerald, employé de l’US Air Force considérait avoir été injustement licencié par Richard Nixon tout juste élu en 1968. Le Président s’en était même félicité dans une conférence de presse avant de faire marche arrière. Fitzgerald considérait être victime de son franc-parler devant le Sénat à qui il avait fait par des gaspillages dans le programme du développement de l’avion de troupes C-5A. La Cour suprême rejetta finalement la plainte en 1982. Le Juge Lewis F. Powell Jr. justifiait ainsi la décision de la Cour :

« En vue de la visibilité de sa fonction et de l’effet de ses actions sur un nombre incalculable de gens, le Président serait une cible facilement identifiable pour des procès civils (…). Cette vulnérabilité personnelle [ouverture à toute attaque ou critique] pourrait fréquemment distraire un Président de ses obligations, au détriment non seulement du Président et de sa fonction, mais aussi de la Nation, au service de la quelle se trouve la Présidence. »

En 1997, les avocats de Bill Clinton étaient très confiants. Jamais une Cour n’appellera le président à témoigner dans une affaire de harcèlement sexuel (antérieure à l’élection de 1992), l’affaire Paula Jones.

Plaidoyer pour une immunité totale !

Et pourtant, considérant qu’il s’agissait d’une affaire privée, ce n’est pas le Président mais le citoyen Bill Clinton qui était appelé à la barre (barre à laquelle il mentira sous serment au sujet d’une jeune stagiaire de la Maison-Blanche, ouvrant un fameux procès...). Le Juge John Paul Stevens expliqua alors :

« Nos décisions ont fréquemment avancé que l’immunité absolue d’un fonctionnaire ne devait s’étendre que dans l’exercice spécifique de ses fonctions… L’immunité doit être basée sur “la nature de la fonction”, non sur l’identité du détenteur de ladite fonction. »

Cette distinction entre la « fonction » – la Présidence – et « l’identité du detenteur de ladite fonction » – l’homme – a ulcéré de nombreux analystes qui a l’époque ont argué que, dans un temps d’hypermédiatisation, il est impossibile de distinguer les deux, appelant même à l’extension de la sphère de l’immunité.

C’est notamment le cas du juriste Jeffrey Rosen qui, constatant la fin de la vie privée, plaidait pour une immunité totale dans un article passionnant. En résumé, poursuivre un citoyen qui se trouve être le président des Etats-Unis en fait immédiatement une affaire publique.

Évidemment, une fois redevenu citoyen, le chef de l’Etat doit être jugé comme n’importe qui. C’est une exigence démocratique.

  • 9338 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable
    • Posté à 10h30 le 18/12/2011
    • Internaute 53186
      inconsolable

    « Pour le philosophe italien Giorgio Agamben, nos démocraties modernes restent accrochées au principe de la sacralisation du détenteur du pouvoir souverain, en l’occurrence et par procuration, le président de la République en France comme aux Etats-Unis. »

    Ça ne veut rien dire. Ce que vous appelez « nos démocraties modernes » c’est la démocratie bourgeoise.

    Une démocratie n’est accrochée à rien du tout. Ce qui importe c’est à quoi sont accrochés les démocrates de toutes les démocraties... ils sont accrochés à la justice.

    (et ceux qui sont attachés à la sacralisation du pouvoir, ce sont les réactionnaires... dans toutes les démocraties)

    • ignored
      ignored répond à Anastaze
      "Prétentieusement votre"
      • Posté à 00h50 le 19/12/2011
      • 175861
        "Prétentieusement votre"

      Ils ont pas de président à juger pour le moment, ou alors, euh, à voir.

      HS ( ou presque )

      « Sarko & co mangent dans ma main le grain que sont mes mots, et toi, tu manges quoi ? »

      Quand vous voudrez faire les choses bien, commencez par le « début » ..
      « Faire les choses » en terme de révolution .., la première épreuve se trouve dans les consciences, seulement après, on s’attaque à la matière ..
      Pour se faire, connaissez vous quelque chose de plus précis que la science ?
      Que diriez vous si vous appreniez que la connaissance partagée ou connue à notre époque est soigneusement choisie .. ?
      Je sais pas ce que vous en penseriez, dans tous les cas, c’est la réalité, et celle-ci, la réalité, ne doit pas vous dépasser, mettez donc à jour vos connaissances ..

      Lien

      ps : Rue89 n’est pas l’endroit idéal pour découvrir la réalité, puisque 99% des médias sont possédés par une minorité ( précise ), pourquoi rue89 ferait forcément partie du 1% restant ? ..
      Restez donc soumis, faibles, si vous le voulez ..

  • spleenlancien
    spleenlancien
    Manant, de passage sous le (...)
    • Posté à 11h27 le 18/12/2011
    • Internaute 78672
      Manant, de passage sous le (...)

    Waltzer pourrait-il nous éclairer sur le « ressenti de l’opinion anglaise » quand, en 1649, Charles I fut décapité à la hache ? Ce sont les anglais qui occirent pour la première fois un roi après un jugement.

    • Loup de Nissac
      Loup de Nissac répond à spleenlancien
      Nietzschopathe
      • Posté à 13h18 le 18/12/2011
      • Internaute 130344
        Nietzschopathe

      Tout à fait ...et on pourrait d’ailleurs rappeler des lectures très intéressantes comme « les deux corps du roi » de Kantorowicz ou bien encore le fait que dans l’Irlande du VIIème siècle après J-C, les rois eux-mêmes n’échappaient pas à la justice des brehons...

      Bien à vous

  • asozial
    asozial
    Bobo reprazent - aus Berlin.
    • Posté à 10h50 le 18/12/2011
    • Internaute 2273
      Bobo reprazent - aus Berlin.

    le seul intérêt de la démocratie bourgeoise représentative est que le pouvoir étant clairement incarné, les dirigeants doivent pouvoir rendre des comptes au peuple et à la justice - bizarrement ça n’arrive jamais...

    • pablico
      pablico répond à asozial
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
      • Posté à 20h00 le 18/12/2011
      • Internaute 14278
        À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

      un chef, n’est pas un demi dieu ni un dieu tout entier

      pour palier à cet inconvénient, les rois s’étaient proclamés de droit divin (élu par dieu), le bon peuple a fini par le croire. C’est DIEU..cela ne se remet pas en cause.

      Nos chefs d’état laïcs essayent.... d’être des demi dieux intouchables.... par tous les moyens !
      nos petits chefs aussi... chut...☂

  • Innsa
    • Posté à 12h15 le 18/12/2011
    • Internaute 28859

    Tant que le peuple pensera que la démocratie (pouvoir au peuple) consiste à donner le pouvoir à des hommes politiques professionnels, ceux ci mettront tout en oeuvre pour se mettre au dessus des lois.
    La démocraties modernes est une dictature de l’argent. Aux USA il faut rassembler au moins 1 milliards de $ pour espérer se faire élire président.
    En France, depuis la 5ème république, aucun président ne vient de classe populaire ou moyenne. Ensuite on s’étonne qu’ils travaillent pour ceux de leur classe sociale (les riche).
    « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». L’immunité des hommes politiques va à l’encontre de ce principe.

    Le non vote ou le vote blanc est la seule façon de changer les choses. Les mêmes institutions qui ont permis à Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac et Sarkozy de trahir le peuple qui les ont élu sont exactement les mêmes qui vont permettre au prochain président de les trahir de nouveau. Changer les hommes ne change rien. Ce sont les institutions qu’il faut changer, mettre en place des barrières pour qu’ils ne puissent plus agir contre l’intérêt du pays et du peuple.

  • nanabel
    nanabel
    1ère version
    • Posté à 13h57 le 18/12/2011
    • Internaute 97292
      1ère version

    Les américains n’ont toujours pas fait leur deuil de la monarchie anglaise. Difficile de se sentir pleinement américain quand les aïeux sont anglais. Leurs valeurs républicaines sont basées sur les valeurs d’une monarchie lointaine. Voilà de quoi faire réfléchir les psys sur l’hyper-nationalisme hollywoodien.

    Les américains auraient tellement voulu que les français aient le même problème qu’eux, (d’ailleurs ils voudraient que le monde entier ait le même problème qu’eux. Voir le procès de Saddam Hussein). Ils voudraient que les français pensent que la sacralisation de l’image d’un roi de France soit comparable à la sacralisation de leur modèle républicain (en opposition au système anglais).

    Et ben, non. C’est raté. Parce que les français savent que les rois de France n’ont jamais bénéficié d’un culte de la personnalité. Ils auraient bien voulu remarquez, et même tentés de le faire, mais ça ne fut pas la réalité.

    Quand on connait un peu l’histoire de France, on constate rapidement que les rois de France (et Louis XVI ne faisait pas exception) ont toujours été la cible privilégiée de l’aristocratie. Dans l’imaginaire collectif, ils ne bénéficiaient d’aucune image idéalisée, bien au contraire, l’aristocratie se chargeait de véhiculer, auprès du peuple, une image désacralisée du roi de France. Ainsi renseignés, les français nourrissaient une grande méfiance sur l’autorité de l’Etat, se tournant , avec confiance (peut-être de manière naïvement coupable), vers les hommes d’église qui défendaient plus les intérêts de l’aristocratie que ceux de l’Etat.

    Les français ont peut-être gardé de l’ancien régime, leur aptitude à critiquer le chef de l’Etat. C’est un sport national, pratiqué par tout le monde quelque soit le gouvernement. Il est certain qu’une telle liberté d’expression nous soit jalousée par les américains, qui n’ont pas d’autre choix qu’idéaliser l’image de leur président pour affirmer leur identité américaine.

    Il apparait, cependant, que la société française abandonne, petit à petit son identité, pour adopter, à l’insu de son plein gré, au nom des nouvelles valeurs mondialistes anglos-saxonnes, des comportements de plus en plus stéréotypés. Mais ça, c’est une autre histoire, que les français vont devoir régler entres-eux.

  • Sakapus
    Sakapus
    chien errant
    • Posté à 14h02 le 18/12/2011
    • 177718
      chien errant

    Un tribunal pour crimes de guerre à Kuala Lumpur, Malaisie, a reconnu l’ancien président américain George W. Bush et l’ancien premier ministre britannique Anthony Blair coupables de crimes de guerre pour leurs rôles dans la guerre d’Irak.

    Un geste qui n’est que symbolique puisqu’il n’a pas été accompagné de sanctions. Lorsqu’il s’agit de juger les hommes d’états, les instances internationales sont plus promptes à taper sur les dictateurs des pays du sud comme Laurent Gbagbo.

  • zygzornifle
    zygzornifle
    Poussière d'étoiles
    • Posté à 15h21 le 18/12/2011
    • Internaute 160367
      Poussière d'étoiles

    Aux Etats-Unis, juger un Président fait aussi débat

    en tôle tous ces gravats de la société

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.