Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Le songe d'une nuit de fête enchante l'Odéon

Publié le 15/12/2008 à 10h53



’Le Songe d’une nuit d’été’ (Pierre Grosbois).


D’entrée de jeu le ton est donné : le bar du théâtre est dans la salle et la scène est partout, même sur les gradins où le public prend place sur trois côtés. Les spectateurs sont venus voir « Le Songe d’une nuit d’été », une comédie de Shakespeare, mais, à l’entrée des ateliers Berthier (une des salles de l’Odéon), on leur distribue une feuille où l’on peut lire :

« Ce soir, c’est la fête aux Ateliers Berthier. A cette occasion, nous solliciterions votre participation à la réalisation du spectacle théâtral “la très lamentable comédie avec la très cruelle mort de Pyrame et Thisbé”. »

Une réjouissance démocratie participative

De fait le tisserand Nick Botton qui va jouer Pyrame est assis dans la salle et va invectiver le plateau avant d’aller rejoindre ses camarades. Tout au long du spectacle des acteurs viendront s’asseoir parmi les spectateurs où leur souffleront une réplique. Un spectateur montera même sur une estrade tenant lieu de plateau à roulettes pour incarner La Lune dans « la lamentable comédie » de Pyrame et Thisbé. Cette démocratie participative, menée avec tact, est réjouissante. Au besoin on demande aux spectateurs du premier rang de donner un coup de main pour étaler une toile ou déplacer un banc.

En mettant en avant la pièce qui est dans la pièce du « Songe », le metteur en scène Yann-Joël Collin et sa bande de ouistitis d’acteurs en furie font feu de mille inventions. C’est hilarant. Quand c’est fini, ça remet ça, un gag chasse l’autre et pourtant la pièce est dite, formidablement traduite avec un langage complice par Pascal Collin, le frère de Yann-Joël. Le « Songe » est une pièce étrange qui commence par une tragédie : un père demande au roi la mort ou le couvent à vie pour sa fille qui ne veut pas épouser le gendre qu’il a choisi, elle en aime un autre qui l’aime, une autre aime le prétendu futur gendre mais n’est pas payé de retour.



’Le Songe d’une nuit d’été’ (Pierre Grosbois).


L’acteur qui joue le père ne rigole pas du tout mais c’est pour mieux nous faire rire ultérieurement. Ça commence mal, mais ça finira bien. Entre temps la comédie aura eu tous les droits. Les amants vont fuir dans la forêt, haut lieu shakespearien (et pas seulement) de tous les enchantements. L’amour s’y renverse comme une brouette, une princesse a le béguin pour un homme affublé d’une tête d’âne qui ne rêve que de manger du foin.

De la parodie de la télé aux ringards de service

Plutôt que de jouer la carte de la féerie, habituelle pour cette pièce, mais sans doute moins jubilatoire à une époque de débordement informatif et technologique, Collin et sa bande bifurquent vers des références quoi font tout de suite tilt chez les spectateurs : d’un côté, la parodie de la télé, de ses animateurs ou des shows télévisuels des politiques et, de l’autre, un usage haletant de la vidéo : souvent un acteur en filme un autre quand il ne se filme pas lui-même, la caméra va aussi dans les coulisses, entre dans les loges.



’Le Songe d’une nuit d’été’ (Pierre Grosbois).


Maître des lieux, c’est d’abord le théâtre -le vieux théâtre des troupes amateures et de la grotte de Lascaux avec ses ombres, l’increvable tréteau- qui est aux commandes. Et le cabaret avec ses chansons, ses numéros (une approche qui n’est pas sans rappeler celle de Matthias Langhoff pour son cabaret-Hamlet qui vient d’être créé à Dijon et dont nous reparlerons longuement lors de la reprise en janvier).

Le diaphragme en compote

De bout en bout, le théâtre est à la fête. Un théâtre mis à nu où l’on se moque avec tendresse des acteurs ringards ou cabots, où l’on n’en finit pas de mourir en scène (fantastique morceau de bravoure) mais où l’amour aussi se dit avec fougue et détermination. Bref on frétille, on jubile, on en redemande. Ils en redonnent, c’est du théâtre généreux qui vous en ressert toujours une louche. Cela dure quasi quatre heures. On sort de là comblé, rassasié, le diaphragme en compote.

Un seul regret. Si l’on reconnaît certains acteurs qui font partie de la compagnie La nuit surprise par le jour (un nom emprunté à Shakespeare) comme Eric Louis qui signait la mise en scène de trois Molière (leur précédent coup de maître) où jouait Yann-Joël, on découvre d’autres acteurs. On aimerait bien savoir qui joue qui pour mettre un nom sur un visage.



’Le Songe d’une nuit d’été’ (Pierre Grosbois).


Le programme ne le dit pas, préférant mettre en avant, non sans raison, la troupe, car c’est avant tout et surtout un spectacle de troupe, et c’est là une force de frappe déterminante. Alors citons les tous, ces acteurs : Cyril Bothorel, Paul Breslin, Xavier Brossard, Marie Cariès, John Carroll, Yannick Choirat, Pascal Collin, Issa Dakuyo, Christian Esnay, Delphine Léonard, Eric Louis, Elios Noël et Alexandra Scicluna.

Les riches héritiers de Didier-Georges Gabily

Yann-Joël Collin comme d’autres acteurs de la compagnie (Christian Esnay, Alexandra Scicluna) et comme Jean-François Sivadier faisait partie en 1991 de la distribution de « Violences » le premier spectacle vraiment public du groupe T’chan’G ! , écrit et mis en scène par Didier-Georges Gabily. Depuis la disparition brutale de ce dernier en 1996, chacun a suivi sa voie.

A tous, Gabily a comme légué un amour immodéré de tout ce qui est concert au théâtre, une façon d’en convoquer spontanément les fantômes, un plaisir tactile du plateau, un art de regarder le spectateur dans les yeux, de le prendre à témoin des malheurs du monde et d’en rire et d« en pleurer. Yann-Joël Collin avait remis en scène “Violences” il y a quelques années.

Il a retrouvé en Shakespeare (on avait déjà pu le constater en juin dernier dans un travail mené avec les élèves du Conservatoire de Paris) comme un ancêtre de Gabily : un homme de théâtre à part entière qui fait suer le texte comme le corps de ses acteurs, qui a toujours une scène d’avance et un pétard dans la poche, qui déborde d’énergie et qui, la représentation ou la répétition finie, n’en continue pas moins de faire la bringue et de refaire le monde. Il y a tout cela dans la fête offerte aux Ateliers Berthier.

Le Songe d’une nuit d’été Théâtre de l’Odéon aux Ateliers Berthier - du mardi au samedi 20 heures, dimanche 15 heures - de 13 à 26€ - jusqu’au 18 décembre - Té. : 01 44 85 40 40.

Photos : Pierre Grosbois

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  • unpticon
    unpticon
    passant
    • Posté à 13h17 le 15/12/2008
    • Internaute 62028
      passant

    Pièce longue mais géniale. une mise en scène délirante qui m’a réconcilié avec le théâtre (des années de Comédie française étant enfant m’avaient un peu dégoûté).
    ALLEZ-Y ! ! !

    • guerzit-
      guerzit- répond à unpticon
      Incomprenant majeur
      • Posté à 18h16 le 15/12/2008
      • Internaute 28472
        Incomprenant majeur

      Je vous contredirai pas sur la comédie francaise, mais je me souviens d’une pièce de Racine, un peu obscure, jouée là bas avec un roi alcoolique bourré au rhum (vraiment), un personnage central dont les tripailles dégoulinaient sur la scène (littéralement), des décors évolutifs détruits méticuleusement au cours de la représentation, des acteurs qui hurlaient... J’avais été surpris et enchanté...

    • Chibi
      Chibi répond à unpticon
      Etudiante
      • Posté à 11h48 le 16/12/2008
      • Internaute 62606
        Etudiante

      Il faut arrêter avec la Comédie Française ! Il y a du bon et du mauvais comme partout. Il y a parfois de très bonnes mises en scène (je pense notamment au Misanthrope de Lukas Hemleb en avril dernier). Les metteurs en scène sont différents selon les pièces ; il arrive qu’un acteur joue bien dans l’une et mal dans l’autre, mais il ne faut pas rejeter un bloc uniforme sur lequel on épingle allègrement le nom de « Comédie française ».

      Au fond ce qui nuit à la Comédie Française plus que ses mises en scènes, c’est l’accueil des placeurs et les fameuses places de troisième catégorie où (parce qu’on a un pouvoir d’achat limité) on doit se tordre le cou durant des heures pour tenter d’apercevoir la scène et où on doit choisir d’être privé du côté cour ou du côté jardin selon l’endroit où on est placé. (ce qui est surtout triste quand on sait que les metteurs en scène exploitent bien souvent l’espace qui se trouve sous les loges d’avant scène.)

      Sinon, pour dire un mot du Songe d’une nuit d’été (c’est quand même le sujet), la mise en scène de l’Odéon est vraiment excellente. Elle respecte la pièce de Shakespeare, tout en étant novatrice et cela, aussi bien du point de vue du jeu que du point de vue du texte (la traduction reste fidèle au texte d’origine, tout en étant parfaitement accessible au public d’aujourd’hui.) Ce qui est exceptionnel surtout, c’est le soin qui est mis à ce que le spectateur se sente parfaitement intégré à la pièce et cela, dès son entrée dans la salle.
      Bref, on ne voit pas les quatre heures passer et on s’étonne même que la pièce prenne fin.

  • cdespla
    • Posté à 15h04 le 15/12/2008
    • Internaute 275

    Vu samedi soir, j’ai beaucoup aimé même si j’ai un peu « calé » sur la fin. Il n’empêche que cette mise en scène est d’une grande générosité et d’une belle inventivité...Dépêchez-vous, si vous vous réveillez vendredi, le « Songe » se sera envolé pour enchanter d’autres spectateurs que ceux de Paris....

  • hermès
    • Posté à 16h38 le 15/12/2008
    • Internaute 2697

    Vraiment dommage que les critiques soient aussi tardives… à Rue 89 comme ailleurs. Plus de places évidemment pour un spectacle qui se joue encore 3 fois à Paris !

    • guerzit-
      guerzit- répond à hermès
      Incomprenant majeur
      • Posté à 18h13 le 15/12/2008
      • Internaute 28472
        Incomprenant majeur

      Dommage, Shakespeare rock’n roll, fidèle à lui même...

  • Monk
    Monk
    Musicien
    • Posté à 17h05 le 15/12/2008
    • Internaute 44230
      Musicien

    Je l’ai vu.
    C’est fantasque, délirant, spontané, dramatique, humoristique, parodique, moderne, classique... Tout à la fois. Une immense mosaïque reconstituée par des acteurs plus délirants les uns que les autres.

    Allez-y.

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