Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Les pianos de Goebbels vous saluent bien

Publié le 11/01/2009 à 10h21

C’est une expérience étrange que d’assister dans un grand théâtre à un spectacle sans acteurs et, au final, de saluer une scène sans corps vivant, jusqu’à ce que celui du concepteur et compositeur de cette merveille, Heiner Goebbels, présent ce soir-là, ne vienne saluer. Au demeurant on regrette que les magiciens du sons et de la lumière qui chaque soir l’aident en coulisses à propager la magie de « Stifters Dinge » (les choses de Stifters) ne le rejoignent pas pour saluer le public comme le font ceux qui tirent les fils des marionnettes en rejoignant dans la lumière les créatures qu’ils ont fait vivre.

Depuis « Ou bien le débarquement désastreux » (1993), Goebbels a considérablement élargi la palette du théâtre musical en en brisant les frontières culturelles, « Stifters Dinge » est à la fois comme un pari et un aboutissement. Créé au Théâtre de Vidy à Lausanne puis au Festival d’Avignon, l’étrange chose arrive au Théâtre 2 Gennevilliers. Le secret de ce spectacle sans acteurs ni musiciens mais avec une mur de cinq pianos programmés, trois lacs rectangulaires aux surfaces changeantes très expressives, des théories de petites enceintes posées ici et là comme des oiseaux, des tuyaux sonores et des parois miroitantes, c’est qu’on est devant lui comme un enfant face à son premier train électrique ou sa première poupée qui parle toute seule.
Cette machinerie merveilleuse aurait enchanté le régisseur de plateau que fut aussi Louis Jouvet, celui qui encouragea la parution en langue française l’ouvrage de Nicola Sabbatini « Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre ». Pas de théâtre sans dialogue. Il en est de multiples dans ce spectacle entre les sons et les lumières qui s’épaulent le plus souvent et font la paire et puis il y a aussi un tissu de voix off qui pose sur ce paysage un léger feuilletage de mots en plusieurs langues.
René Gonzalès, le directeur du théâtre de Vidy , qui se souvient avoir été acteur, nous dit quelques pages de Stifter que tous les enfants de langue allemande ont étudié en classe (le spectacle est souvent fait de réminiscences). On reconnaît la voix de Lévi Strauss, centenaire aujourd’hui, au micro d’une Radioscopie enregistrée il y a 22 ans. Et puis il y a des sons étonnants comme ces conjurations adressées au vent par les navigateurs de Papouasie enregistrés au début du XX e siècle par un ethnologue ou ces fascinants chants alternés d’Indiens de Colombie que Heiner Goebbels a rapporté d’un de ses voyages.
Mais aussi, à côté du Bach programmé dans les pianos désossés, les voix de Burroughs et de Malcom X, et sur un écran descendu devant le mur des pianos, un tableau de Paolo Ucello. A la fin, quand les voix, les machines, les projecteurs et les instruments se sont tus, quand l’eau a fini sa danse, le mur de pianos sur ses rails s’avance et salue.

Théâtre 2 Gennevilliers jusqu’au 17 janvier, dim 15h et 18h, mar et jeu 19h30, mer 20h30, , ven 19h et 21h30, sam 16h et 20h 30, de 5 à 22€, 01 41 32 26 26 

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  • Alice Eve
    Alice Eve
    Diverse et variée
    • Posté à 21h18 le 11/01/2009
    • Internaute 28901
      Diverse et variée

    Il y a quelques mois, cette pièce était également accueillie à Madrid dans les « Naves del Matadero » (ancien abattoir réhabilité et cousin mutuellement choisi du 104).
    Je n’ai ni la culture de Monsieur Thibaudat ni son expérience en matière de critique. Permettez-moi malgré cela de vous écrire ci-après ce que j’en avais pensé alors. L’impression générale est différente mais je pense que nous partageons au moins une conclusion : une expérience théâtrale originale. Je suis contente de l’avoir vécue.

    Pas de rideau rouge ni de scène surélevée mais trois bassins rectangulaires alignés au millimètre près. Je ne sais dire s’il sont remplis d’eau, recouverts d’un tissu noir ou les deux à la fois.
    Au fond, amoncelés géométriquement entre des arbres morts avant d’avoir grandi, plusieurs pianos nous font face. Bien qu’éventrés ils sont en parfait état de marche. D’ailleurs ils fonctionnent seuls : leurs touches s’abaissent et se relèvent sans intervention humaine apparente.
    Autour de l’installation, perchés au sommet de leurs pieds de métal, des hauts parleurs et des morceaux de tôle, eux-aussi en mouvement autonome, ajoutent enregistrements et bruits métaliques au son des pianos.
    Plus tard je découvrirai également des écrans blancs. Trois grands, un derrière chaque bassin, qui s’abaisseront et se relèveront dans un ordre méticuleusement étudié, et un petit, au milieu, qui se déplacera dans son plan pour recueillir, fragment par fragment, la projection d’une scène de chasse des temps passés.

    Mais pour le moment, l’obscurité théâtrale, la musique lente et régulière et le silence d’un public en attente ont vite raison de mon énergie et mes yeux se ferment malgré moi.
    Et si l’attente était en fait un endormissement collectif ? Et si c’était le but recherché par le metteur en scène ? La disparition de la conscience humaine.
    Cela expliquerait certains choix. Par exemple celui d’une voix monotone et monocorde pour la lecture par enregistrement et haut-parleurs interposés d’un récit d’expédition casi solitaire dans une nature où la neige et le froid reignent en maîtres. De fait il semble que la température des gradins du Matadero baisse subitement de quelques degrés. Comme si la petite centaine de corps réunis ici avaient cessé leur production d’énergie. Hypnotisés, presque domptés par ces pianos autonomes qui leur font face et continuent leur lithanie de notes tantôt angoissantes tantôt apaisantes. A trop menacer, ils nous réveilleraient.

    Une nouvelle voix surgit de ce fond sonore étourdissant et celle de Levi-Strauss lui répond. L’ethnologue interviewé revient sur sa vocation d’aventurier avant d’affirmer que seule l’oeuvre a de la valeur, que son créateur n’est pas digne d’intérêt.
    Comme en réponse à cela les pianos reprennent de plus belle mais cette fois pas d’endormissement. Je suis sur le qui-vive car j’ai enfin perçu la menace et ne céderai pas à leur berceuse.

    Pianos, hauts-parleurs, morceaux de tôle et écrans blancs continuent leur valse et je me révolte contre l’idée que l’humain encombre, dérange par son impureté.

    Malgré ce désaccord, à la fin de tout, lorsque les pianos ont glissé vers l’avant-scène pour saluer le public, j’ai voulu applaudir en reconnaissance de la précision et de l’exactitude du travail technique mais devant des instruments incapables de réagir à mon message, mon corps s’est refusé.
    Comme une preuve physique de ma conviction : l’homme n’est pas que néfaste et sans sa perception, la beauté des choses n’existe plus.

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