Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Cravache d'or pour une « Vénus à la fourrure » SM

Publié le 24/01/2009 à 12h24



’La Vénus à la fourrure’ (Brigitte Enguerand).


Après la réussite de son adaptation solaire et virevoltante de « La Philosophie dans le boudoir » d’après Sade, Christine Letailleur adapte de « La Vénus à la fourrure » de Sacher-Masoch dans une atmosphère volontairement plus calme et plus froide.

Les mots du contrat

Sade organise des jeux, Sacher-Masoch fait signer des contrats. Au centre des œuvres de ceux qui donneront naissance au mots sadisme et masochisme, le langage. Ce que souligne Gilles Deleuze dans sa « Présentation de Sacher Masoch » précédant la réédition de « La Vénus à la fourrure » (traduction Aude Willm, Editions de Minuit) qui fit redécouvrir ce texte en 1967 :

« Il semble que, pour Masoch comme pour Sade, le langage prenne toute sa valeur en agissant directement sur la sensualité. (…) Chez Masoch, dans sa vie comme dans son œuvre, il faut que les amours soient déclenchées par des lettres anonymes ou pseudonymes, et par des petites annonces ; il faut qu’elles soient réglées par des contrats qui les formalisent ou les verbalisent ; et les choses doivent être dites, promises, annoncées, soigneusement décrites avant d’être accomplies. »

S’engager à être esclave

Le théâtre est pris dans les rets de ce double mouvement où l’écrit précède le faire. La vie de Sacher Masoch (1836-1895) fils d’un préfet de police de Lemberg -aujourd’hui Lvov en Ukraine mais ville largement polonaise- ressemble fort aux « Confessions d’un supra sensuel » que fait lire Séverin (le héros du livre) à un ami qui vient de faire le « rêve étrange » d’une déesse à la fourrure.

Masoch écrivit une première version de « La Vénus à la fourrure » après une liaison avec une femme prénommée Anna. Puis avec une autre, Fanny, il signe un contrat où il s’engage à être son esclave durant six mois, mais l’affaire tourne court en Italie avec l’intrusion d’un acteur italien. C’est alors que Masoch écrit la version définitive de « La Vénus à la fourrure ». Avant de voir l’incarnation de cette Vénus lorsqu’il rencontre une certaine Aurora qui se fait appeler Alice. Et qu’il appellera Wanda comme l’héroïne de « La Vénus à la fourrure ».

Le masochisme de Sacher-Masoch

Incessant jeu de rôles entre la vie et le texte : la Wanda du livre rebaptise Séverin en Grégoire lorsqu’elle en fait son laquais et qu’ils partent en Italie où Wanda rencontrera un Grec, beau comme une statue grecque. De même, le contrat que signe Wanda de Dunajew avec Séverin dans le livre reprend presque mot pour mot celui que signe le « Docteur Léopold, chevalier de Sacher-Masoch » avec Wanda-Aurora :

« La plus grande cruauté m’est permise et, si je vous mutile, il vous faudra le supporter sans plainte. Vous devez travailler pour moi comme un esclave et, si je nage dans le superflu en vous laissant dans les privations et en vous foulant aux pieds, il vous faudra baiser sans murmurer le pied qui vous aura foulé. »

Sans parler des coups de fouet, de cravache et autres délices.

Voyeurs s’abstenir

Dans son adaptation et sa mise en scène Christine Letailleur organise la chorégraphie de ces allers et retours où l’ami de Séverin et la déesse tiennent lieu de contrepoint et le beau Grec de point d’orgue. Le spectacle, tout en glissements, est fait d’entrées et de sorties dans une scène vide cernée de noir et au fond d’un rideau blanc. A l’élégance de chatte de Valérie Lang (Wanda) répond un rugueux Séverin joué par un acteur polonais (Andrzej Deskur) dont le léger accent nous ramène à Lvov, ville qui fut aussi celle de Bruno Schulz autre grand fétichiste.

Evitant une fois encore les pièges du voyeurisme, Christine Letailleur met moins les corps en avant que leurs parures -Valérie Lang est habillée par Adam Jones. La musique (Bach, Schubert), l’orage qui menace et les grondements du tonnerre offrent un écrin romantique aux mots, laissant, par contraste, la langue de Sacher Masoch lorgner vers le XVIIIe siècle. Un siècle qu’affectionne Christine Letailleur puisqu’elle prépare un nouveau spectacle à partir des écrits biographiques de Restif de la Bretonne.

Et les fourrures de la Vénus ? Elles sont signées Caloyanis.

La Vénus à la fourrure Théâtre de la Colline - mar 19h, du mer au sam 21h, dim 16h jusqu’au 15 fév. Tél. : 01 44 62 52 52.

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  • Winston Montag
    • Posté à 13h59 le 24/01/2009
    • Internaute 53372
      scribe

    « les décors de Masoch, leurs lourdes tentures, leur encombrement intime, boudoirs et penderies, font régner un clair-obscur d’où se détachent seulement des gestes et des souffrances en suspens.
    Le fétichiste, selon Freud, élirait comme fétiche le dernier objet qu’il a vu, enfant, avant de s’apercevoir de l’absence (la chaussure, par exemple, pour un regard qui remonte à partir du pied) de pénis ; et le retour à cet objet, à ce point de départ, lui permettrait de maintenir en droit l’existence de l’organe contesté. Le fétiche ne serait donc nullement un symbole, mais comme un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo à laquelle on reviendrait toujours pour conjurer les suites fâcheuses du mouvement, les découvertes fâcheuses d’une exploration : il représenterait le dernier moment où l’on pouvait encore croire… Il apparaît en ce sens que le fétichisme est d’abord dénégation (non, la femme ne manque pas de pénis) ; en second lieu, neutralisation défensive (car, contrairement à ce qui se passerait dans une négation, la connaissance de la situation réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue, neutralisée) ; en troisième lieu, neutralisation protectrice, idéalisante (car, de son côté, la croyance à un phallus féminin s’éprouve elle-même comme faisant valoir les droits de l’idéal contre le réel, se neutralise ou se suspend dans l’idéal, pour mieux annuler les atteintes que la connaissance de la réalité pourrait lui porter). »
    Gilles Deleuze / Présentation de Sacher-Masoch / 1967

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  • PhiPoePsy
    PhiPoePsy
    Etudiant-Chercheur
    • Posté à 15h03 le 24/01/2009
    • Expert 41171
      Etudiant-Chercheur

    Selon Agamben, fétiche vient de l’ancien français « faitis » (qui donnera aussi facticité) : signifiant d’abord « beau, joli » (auquel on rattache aussi le portugais feitiço, proche du latin « factum », mais en un sens plus « magique »), ensuite « ce qui dans le corps humain » semble « fait pour » l’autre, enfin ce qui attire le désir comme « présence ET signe », par métonymie du manque-à-être... Néanmoins, le fétiche peut DEVENIR symbole (peut-être même est-ce son telos)...

    Concernant ces adaptations scéniques, ce qui me gêne -si celle de Sacher-Masoch est du même esprit que celle de Sade- c’est que le principal me semble perdu : la pornographie. Privilégier les voiles pour érotiser la mise-en-scène se fait à la fois au détriment de la pulsionnalité (donc du corps) et de la logique philosophique des textes (surtout pour celui de Sade)... Où est passé la jouissance ? J’imagine ce qu’aurait pu en faire un metteur-en-scène comme Langhoff (ou Castellucci ou Fabre ou...).

  • TXO
    TXO
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    • Posté à 09h36 le 25/01/2009
    • Internaute 63438
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    Bonjour,

    Une précision, par rapport au texte original de l’article, je cite :
    « -aujourd’hui Lvov en Ukraine » (§4, lig.3)

    Il serait plus délicat d’évoquer : Lviv.

    Cette voyelle a une grande importance car c’est la voix du peuple ukrainien.

    Lvov étant l’appellation de cette ville pendant sa « période russophone » c’est-à-dire l’occupation soviétique dont toute l’Ukraine essaie de gommer les séquelles sans oublier d’établir un souvenir conforme à la barbarie de cette occupation. À la mesure de « holodomor », le génocide par la faim du peuple ukrainien abusivement réduit aux koulaks par les idéologues d’alors (1932 et suiv.) : 6 300 000 victimes.

    Tragédie non reconnue comme telle par l’Europe, en raison de réticences de la diplomatie française, largement due à la prétérition post-communiste - au motif que les victimes n’étaient pas seulement ukrainiennes mais aussi biélorusses et qu’en conséquence l’aspect « génocidaire » ne peut pas être retenu. L’histoire jugera l’argutie.

    Par ailleurs Lemberg est le nom allemand de la ville et non polonais dont la graphie est différente dans cette langue : Lwòw. Ce ne sont pas les mannes du poète national polonais Adam Mickiewicz qui me contrediront - voir la statue à son effigie sur la place à son nom sise à l’extrémité est de la perspective Svobody (liberté) au centre de Lviv.

    Concernant Sacher qui habitait une maison que l’on peut encore voir sur le côté est du « rynek », place monumentale autour de l’hôtel de ville, pièce d’architecture civile typique des centres-ville de cette partie de l’Europe de l’Est, j’y reviendrais peut-être…

    • jyr
      jyr répond à TXO
      ou jean-yves rousson..artiste ? (...)
      • Posté à 14h11 le 25/01/2009
      • Internaute 60613
        ou jean-yves rousson..artiste ? (...)

      Les seules libertés auxquelles nous soyons sensibles sont celles qui viennent jeter autrui dans une servitude équivalente.

      Après avoir souffert, il faut souffrir encore ; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

      Adressez-vous plutôt aux passions qu’aux vertus quand vous voudrez persuader une femme.
      [ La Philosophie dans le boudoir ]
      C’est seulement en côtoyant l’excès qu’on trouve la liberté.

      C’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu’on aime tous les jours sans jouir et qu’on jouit encore plus souvent sans aimer.

      ll n’est aucune sorte de sensation qui soit plus vive que celle de la douleur ; ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir.

      Il n’y a point de passion plus égoïste que celle de la luxure.

      La cruauté, bien loin d’être un vice, est le premier sentiment qu’imprime en nous la nature ; l’enfant brise son hochet, mord le téton de sa nourrice, étrangle son oiseau, bien avant que d’avoir l’âge de raison.

      Ne te contiens donc point, nargue tes lois, tes conventions sociales et tes Dieux.

      Rien n’est affreux en libertinage, parce que tout ce que le libertinage inspire, l’est également par la nature.

      Une jolie fille ne doit s’occuper que de foutre et jamais d’engendrer.

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