Cravache d'or pour une « Vénus à la fourrure » SM
Après la réussite de son adaptation solaire et virevoltante de « La Philosophie dans le boudoir » d’après Sade, Christine Letailleur adapte de « La Vénus à la fourrure » de Sacher-Masoch dans une atmosphère volontairement plus calme et plus froide.
Les mots du contrat
Sade organise des jeux, Sacher-Masoch fait signer des contrats. Au centre des œuvres de ceux qui donneront naissance au mots sadisme et masochisme, le langage. Ce que souligne Gilles Deleuze dans sa « Présentation de Sacher Masoch » précédant la réédition de « La Vénus à la fourrure » (traduction Aude Willm, Editions de Minuit) qui fit redécouvrir ce texte en 1967 :
« Il semble que, pour Masoch comme pour Sade, le langage prenne toute sa valeur en agissant directement sur la sensualité. (…) Chez Masoch, dans sa vie comme dans son œuvre, il faut que les amours soient déclenchées par des lettres anonymes ou pseudonymes, et par des petites annonces ; il faut qu’elles soient réglées par des contrats qui les formalisent ou les verbalisent ; et les choses doivent être dites, promises, annoncées, soigneusement décrites avant d’être accomplies. »
S’engager à être esclave
Le théâtre est pris dans les rets de ce double mouvement où l’écrit précède le faire. La vie de Sacher Masoch (1836-1895) fils d’un préfet de police de Lemberg -aujourd’hui Lvov en Ukraine mais ville largement polonaise- ressemble fort aux « Confessions d’un supra sensuel » que fait lire Séverin (le héros du livre) à un ami qui vient de faire le « rêve étrange » d’une déesse à la fourrure.
Masoch écrivit une première version de « La Vénus à la fourrure » après une liaison avec une femme prénommée Anna. Puis avec une autre, Fanny, il signe un contrat où il s’engage à être son esclave durant six mois, mais l’affaire tourne court en Italie avec l’intrusion d’un acteur italien. C’est alors que Masoch écrit la version définitive de « La Vénus à la fourrure ». Avant de voir l’incarnation de cette Vénus lorsqu’il rencontre une certaine Aurora qui se fait appeler Alice. Et qu’il appellera Wanda comme l’héroïne de « La Vénus à la fourrure ».
Le masochisme de Sacher-Masoch
Incessant jeu de rôles entre la vie et le texte : la Wanda du livre rebaptise Séverin en Grégoire lorsqu’elle en fait son laquais et qu’ils partent en Italie où Wanda rencontrera un Grec, beau comme une statue grecque. De même, le contrat que signe Wanda de Dunajew avec Séverin dans le livre reprend presque mot pour mot celui que signe le « Docteur Léopold, chevalier de Sacher-Masoch » avec Wanda-Aurora :
« La plus grande cruauté m’est permise et, si je vous mutile, il vous faudra le supporter sans plainte. Vous devez travailler pour moi comme un esclave et, si je nage dans le superflu en vous laissant dans les privations et en vous foulant aux pieds, il vous faudra baiser sans murmurer le pied qui vous aura foulé. »
Sans parler des coups de fouet, de cravache et autres délices.
Voyeurs s’abstenir
Dans son adaptation et sa mise en scène Christine Letailleur organise la chorégraphie de ces allers et retours où l’ami de Séverin et la déesse tiennent lieu de contrepoint et le beau Grec de point d’orgue. Le spectacle, tout en glissements, est fait d’entrées et de sorties dans une scène vide cernée de noir et au fond d’un rideau blanc. A l’élégance de chatte de Valérie Lang (Wanda) répond un rugueux Séverin joué par un acteur polonais (Andrzej Deskur) dont le léger accent nous ramène à Lvov, ville qui fut aussi celle de Bruno Schulz autre grand fétichiste.
Evitant une fois encore les pièges du voyeurisme, Christine Letailleur met moins les corps en avant que leurs parures -Valérie Lang est habillée par Adam Jones. La musique (Bach, Schubert), l’orage qui menace et les grondements du tonnerre offrent un écrin romantique aux mots, laissant, par contraste, la langue de Sacher Masoch lorgner vers le XVIIIe siècle. Un siècle qu’affectionne Christine Letailleur puisqu’elle prépare un nouveau spectacle à partir des écrits biographiques de Restif de la Bretonne.
Et les fourrures de la Vénus ? Elles sont signées Caloyanis.
► La Vénus à la fourrure Théâtre de la Colline - mar 19h, du mer au sam 21h, dim 16h jusqu’au 15 fév. Tél. : 01 44 62 52 52.
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scribe
scribe
« les décors de Masoch, leurs lourdes tentures, leur encombrement intime, boudoirs et penderies, font régner un clair-obscur d’où se détachent seulement des gestes et des souffrances en suspens.
Le fétichiste, selon Freud, élirait comme fétiche le dernier objet qu’il a vu, enfant, avant de s’apercevoir de l’absence (la chaussure, par exemple, pour un regard qui remonte à partir du pied) de pénis ; et le retour à cet objet, à ce point de départ, lui permettrait de maintenir en droit l’existence de l’organe contesté. Le fétiche ne serait donc nullement un symbole, mais comme un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo à laquelle on reviendrait toujours pour conjurer les suites fâcheuses du mouvement, les découvertes fâcheuses d’une exploration : il représenterait le dernier moment où l’on pouvait encore croire… Il apparaît en ce sens que le fétichisme est d’abord dénégation (non, la femme ne manque pas de pénis) ; en second lieu, neutralisation défensive (car, contrairement à ce qui se passerait dans une négation, la connaissance de la situation réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue, neutralisée) ; en troisième lieu, neutralisation protectrice, idéalisante (car, de son côté, la croyance à un phallus féminin s’éprouve elle-même comme faisant valoir les droits de l’idéal contre le réel, se neutralise ou se suspend dans l’idéal, pour mieux annuler les atteintes que la connaissance de la réalité pourrait lui porter). »
Gilles Deleuze / Présentation de Sacher-Masoch / 1967
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