Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

« Les Possédés » : les démons de Dostoïevski remis en scène

Publié le 11/03/2009 à 15h40


Les Possédés, mise en scène de Chantal Morel

Dix ans et plus qu’elle y songe, y travaille. Dix ans et plus qu’elle lit et relit « Les Possédés » (ou « Les Démons » selon les traductions) de Dostoïevski. Fiévreuse mais prête, Chantal Morel a franchi le gué : elle met en scène le roman.

C’est un pari fou. Hautement tenu. Six heures quinze (dont deux entractes) de plongée dans l’univers des « Possédés ». Cela semble court tant le spectacle nous entraîne, nous embarque. C’est magnifique.

« L’adaptation théâtrale a été réalisée avec l’ensemble de l’équipe artistique », était-il écrit sur la première page du programme distribué aux spectateurs de la MC2 de Grenoble (principal coproducteur) où le spectacle a été créé en janvier. Le nom de Chantal Morel n’apparaît pas. Elle veut mettre en avant le travail d’équipe. Elle a tort car c’est elle la capitaine au long cours. Mais elle a raison : c’est un formidable travail d’équipe.

Tout a avancé de front. La traduction menée conjointement par Chantal Morel et la Russe Sacha Saint Pierre, les costumes de Cidalia Da Costa, les lumières d’Isabelle Sénège, les musiques de Patrick Najean et l’espace signé Sylvain Lubac. Un espace qui organise des îlots éphémères, un canapé suffisant à dire le salon de Varvana Stavroguine (incisive Isabelle Lafon), un lit et une chaise la tanière de Chatov (François Chautin, boulle d’énergie rentrée).

Dostoïevski le visionnaire

Plus tard, c’est l’espace nu qui tiendra lieu de salon du gouverneur Lempke (joué par Rémi Gauzier qui tient aussi d’autres rôles dont celui du forçat évadé Fedka) tandis que la tanière où se réunissent les comploteurs qui rêvent d’une future Russie socialiste -dont Dostoïevski, visionnaire, prévoit toutes les dérives- se résume à une table acculée à l’avant droit de la scène.

Ou encore ces châssis légers que l’on pose un instant comme dans les spectacles de François Tanguy dont on entend la voix (l’équipe de Chantal a longuement répété le spectacle à la Fonderie du Mans, l’auberge théâtrale dont Tanguy est le tenancier).

Ou encore cette pleine lune qui éclaire les nuits tourmentées des personnages. Et, vers la fin, un traîneau qui passe comme dans les contes russes emportant pour un dernier voyage ce loser qu’est Stepan (Dominique Collignon Maurin).

Tous les acteurs, sauf deux, jouent plusieurs rôles, c’est le cas de Vincent Bouyé (troublant dans Kirilov), d’Anne Castillo (une Lisa femme-enfant au bord de la crise de nerfs) ou encore la douée en tout Marie Lamachère qui signe aussi la dramaturgie du spectacle.

De bout en bout, on reconnaît la patte, la griffe de Chantal Morel, metteur en scène à la fois nouée de doutes et déterminée. Elle fait corps avec Dostoïevski. Elle ne simplifie pas le roman, elle en caresse les arêtes, les balancements.

Tous les noms de personnages cités ci-dessus (il en est d’autres et d’autres acteurs, on ne peut pas tous les citer) ne disent rien à ceux qui n’ont pas lu ce roman, l’un des plus fascinants de l’auteur. Il faut le (re)lire. Et il faut voir ce spectacle qui n’en est pas une lecture, ni une illustration. Mais une traversée. On ne peut plus sensible, vibrante, habitée.

Du théâtre russe parlant français

On ne va pas raconter cette immersion (cela serait trop long et on me dit que les internautes décrochent à partir de trois feuillets, il nous reste peu de place). Disons que ce spectacle ajoute une pièce d’envergure au riche répertoire du théâtre russe.

Albert Camus, naguère avait adapté « Les Possédés » en en tirant les fils philosophiques, il en avait fait une pièce française. Allant plus loin, et prenant à bras le corps le roman, Chantal Morel fait du théâtre russe en français.


Les Possédés, mise en scène de Chantal Morel

Ah si tout de même, parlons d’une scène -(aïe aïe aïe, je vais faire péter le nombre de signes acceptables mais je ne résiste pas)-, l’une des plus fortes du roman et de la pièce, une scène pivot. L’un des binômes (il en est d’autres) c’est le couple que forment Piotr Verkhovenski (le fils de Stepan), phénoménal Fabien Albanese, et Nikolaï Stavroguine (le fils de Varvara), magnétique Nicolas Cartier, -les seuls acteurs à ne pas jouer plusieurs rôles.

Les deux personnages reviennent dans la ville de province où ils sont nés et où tout se passe. Tous deux rêvent d’une Russie future. Mais Piotr est un homme d’action, un manipulateur, un beau parleur, un agité de tous les instants, un diablotin. Alors que Nikolaï parle peu, reste souvent figé, semble absent, en proie à des pensées, des tourments dont on ne sait rien, un frère de lait du prince Mychkyne (« L’Idiot »).

Nikolaï a-t-il vraiment épousé la boiteuse, une pauvre fille, comme on le raconte et si oui, pourquoi ? Il ne répond pas.

Alors, surgit cette scène, l’un des sommets de la littérature occidentale, la confession écrite de Nikolaï Stavroguine. Ce dernier rend visite à l’ évêque Tikhone dont lui a parlé Chatrov. La vie de l’ecclésiastique n’a pas été exemplaire et il s’est retiré dans un monastère. Dostoïesvki raconte tout cela en détails.

Stavroguine, scène primitive

Chantal Morel va droit à l’essentiel : la confession. Tikhone entre en scène en poussant la servante, cette ampoule juchée sur un pied qui veille la nuit quand le théâtre est vide. Il s’assoit. Stavroguine lui tend sa confession. Il la lit. Et Stavroguine la dit. Comme un comédien répète un texte sous l’œil d« un souffleur.

Merveilleuse façon de traduire cette phrase du roman où il est dit que Nikolaï a l’impression étrange que Tikhone sait pourquoi il est venu.

Nikolaï Stavroguine dit comment il a laissé fouetter jusqu’au sang une fille de quatorze ans pour une faute qu’elle n’avait pas commise (ce qu’il savait), comment il a joui de cela. Comment, ensuite, alors qu’ils étaient seuls, il l’a prise sur ses genoux, embrassée, puis violée (ce que Dostoïevski dit par ellipse) comment, quelques jours plus tard, elle est tombé malade et a fini par se pendre, enfermée dans un petit cagibi, tandis que lui, derrière une fenêtre il devinait ce qu’elle faisait derrière la porte, attendant qu’elle soit morte pour pousser la porte, notant tout, l’heure, la petite araignée rouge sur un pétale de géranium.

Des pages terribles, inoubliables. Le comédien ponctue les poussées de cette confession d’un geste étrange du pied, comme s’il se désarticulait, et sa botte heurte régulièrement le sol comme une danse lente et démoniaque. Tout s’éclaire à la lueur ténue de la servante, tout s’éclaire toujours chez Dostoïevski et chez Chantal Morel lorsqu’il fait sombre.

Les Possédés mise en scène de Chantal Morel - le 14 mars à la Passerelle de Saint-Brieuc (02 96 68 18 40), les 21 et 22 mars à la Scène nationale de Sénart-Combs la ville (01 60 34 53 60) puis du 27 novembre au 20 décembre au Théâtre de Nanterre-Amandiers.

Photos : Guy Delahay.

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  • thierry reboud
    • Posté à 16h30 le 11/03/2009
    • Internaute 20923

    Nous en causions naguère, un riverain émérite et moi-même : vos articles sont toujours vachement bien écrits, intéressants même s’ils traitent de sujets hors de portée (géographiquement parlant, s’entend). Jamais de commentaires à faire, et je ne voudrais pas que vous vous figuriez que c’est par manque d’intérêt. Alors ce commentaire-là, c’est juste pour vous remercier pour l’ensemble de votre oeuvre.

  • supprimé à la demande du riverain24mars
    • Posté à 16h57 le 11/03/2009
    • Internaute 71634
      Sarkozyste de gauche

    J’ai lu plusieurs fois « Les Possédés » ou « Les Démons », quand j’étais étudiant et quand j’ai abordé la quarantaine ? Chaque fois, j’ai frémi jusqu’à la moelle des os. Quand on le lit, on subit un ébranlement tsunamique et cataclysmique...Je ne veux pas « corriger » votre excellent article, mais j’aurais précisé quand même que c’est le plus grand Roman Chrétien qui ait jamais été écrit, qu’il pose en termes incandescents toute la problématique chrétienne, que nos contemporains ont allègrement jetée aux orties, pensant que la société de consommation et l’hédonisme compassionnel résoudraient tous leurs problèmes, leur permettrait de vivre égoïstement comme des veaux sans avoir de comptes à rendre à personne. Finies les trompettes du Jugement Dernier ! C’est dans ce livre qu’on trouve cette phrase terrible, qui est une condamnation sans appel de l’athéisme :

    « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »

    On peut lire aussi cette phrase terrible que bcp de nos contemporains pourraient reprendre à leur compte :

    « Quand Stavroguine croit, il ne croit pas qu’il croit, quand Stavroguine ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croit pas... »

    L’épisode que vous relatez, avec un peu trop de complaisance à mon goût, ne peut qu’arracher des larmes de sang, celles du repentir, aux lecteurs sincères...

    Mais c’est un gros livre, un livre immense, de la lecture duquel on sort transformé, métamorphosé et après on n’a plus envie de plaisanter sur le Christianisme, comme adorent le faire nos anticléricaux de pacotille. Mais les blogueurs supporteront-ils de lire une condamnation sans appel du Socialisme Révolutionnaire. Feodor Mikhaïlovitch Dostoïevski a prévu dans ce livre ce que serait la Russie Soviétique et Staline !

    • Banana ex de juanitoto
      Banana ex de juanitoto répond à supprimé à la demande du riverain24mars
      Je déteste rue89, tous les (...)
      • Posté à 17h01 le 11/03/2009
      • Internaute 67910
        Je déteste rue89, tous les (...)

      Encore une fois, tu dis n’importe quoi !
      tu mélanges des phrases du livre avec tes sentiments
      tes idées et le ron ron bla bla bla que tu défends
      envers et contre tout ce qui dans ton système n’entre pas.
      Ton dernier paragraphe fout en l’air le pseudo intellect
      dont tu prétends dorer ta démonstration , eh mec !

    • Disciple ressucité
      • Posté à 17h03 le 11/03/2009
      • Internaute 71674

      « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »

      Je croyais que c’était dans « Les frères Karamazov. »
      Autrement l’idiot c’est bien aussi.

      • supprimé à la demande du riverain24mars
        • Posté à 17h11 le 11/03/2009
        • Internaute 71634
          Sarkozyste de gauche

        C’est vrai, je vous l’accorde, mais le sens de cette phrase traverse tout le livre dont on parle. Je dois vous dire que je me sens de plus en plus des atomes crochus avec vous. Vous êtes sans doute un des blogueurs le plus cultivés de ce site. Une fois n’est pas coutume, je vous félicite ! Vous, vous me méprisez, moi, qui ne suis pas sectaire, je vous respecte et vous admire parfois.

         
        • Disciple ressucité
          • Posté à 08h32 le 12/03/2009
          • Internaute 71674

          Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais méprisé qui que ce soit ; mais vos idées et souvent la manière de les dire me navrent.
          Maintenant, tout ceci n’est qu’un jeu et j’entends bien le continuer jusqu’aux beaux jours.
          Salut !

        1 autres commentaires
    • Charles Mouloud
      Charles Mouloud répond à supprimé à la demande du riverain24mars
      Bras gauche de la Vénus de (...)
      • Posté à 17h19 le 11/03/2009
      • Internaute 12542
        Bras gauche de la Vénus de (...)

      « ....le plus grand Roman Chrétien qui ait jamais été écrit, qu’il pose en termes incandescents toute la problématique chrétienne, que nos contemporains ont allègrement jetée aux orties, pensant que la société de consommation et l’hédonisme compassionnel résoudraient tous leurs problèmes, leur permettrait de vivre égoïstement comme des veaux sans avoir de comptes à rendre à personne ; »

      C’est c’là , oui.

      Et pendant ce temps là , le comité central de la curaille fait de la retape pour Conforama !

      « Plus que la pilule, le droit à l’avortement ou l’accès au travail, c’est la machine à laver qui a contribué le plus à la libération de la femme, estime l’Osservatore Romano, le journal du Vatican. »

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