Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Régy à la barre, Jean-Quentin Châtelain accoste au quai Pessoa

Publié le 21/07/2009 à 16h16

Comment dire le transport qui s’immisce en nous et nous submerge par vagues et ressacs tout au long du poème de Fernando Pessoa, « Ode maritime », dit par l’acteur Jean-Quentin Châtelain et mis en scène, ou plutôt mis en branle, en vibrations, par le metteur en scène Claude Régy ?

Une immensité sombre et bleutée

Il y a d’abord le silence par lequel commence et s’achève toute littérature mais aussi bien toute soirée au théâtre. Il est donc dix heures du soir. Vous êtes loin d’Avignon et de son vacarme, à Montfavet. Vous êtes l’un des deux cents spectateurs ayant eu la chance d’avoir un billet, vous prenez place sur un gradin. Quelques rangs, pas plus, devant l’immensité sombre et bleutée qui attire votre regard, amadoue votre iris.

Comme toujours chez Régy (on pourrait dire la même chose de François Tanguy), la scénographie englobe d’un seul tenant scène et salle, vous n’êtes pas devant une scène, mais vous en constituez le seuil (xcénographie de Sallahdyn Khatir, présente dès le premier jour de répétition).

Un espace de toutes les visions possibles

Quand les lumières des gradins s’éteignent doucement, vous êtes comme aspiré par l’espace courbe faiblement éclairé. Coque de bateau épurée jusqu’à l’abstraction ? Voûte céleste aussi bien (Pessoa évoque « une caverne dont la voûte est le ciel »). Un réceptacle de lueurs qui imperceptiblement oscilleront entre un vert aquatique et des rougeurs d’aube par allers et retours (départs et arrivées dit le poème) successifs.

Ponctuant le vide, cet espace, et le rendant manifeste, des tubulures verticales en suspensions, et, au centre, un ponton métallique. Tout cela sans connotations ou figurations imposées, un espace de tous les possibles comme ces « navires presque abstraits dans leur mouvement » dont parle Pessoa et qui l’« émeuvent comme s’ils étaient autre chose » (« Ode maritime » par Fernando Pessoa, traduction du portugais par Dominique Touati revue par Parcidio Gonçalves et Claude Régy. Ed. de la différence).

Le regard de l’Indéfini

Et puis il vient, le poète, l’acteur, le loup qui a soif de mer, le spectateur intérieur. Il vient par la gauche, tout de noir vêtu, monte sur le ponton, s’avance, s’arrête, pieds écartés, solidement plantés, paré pour toutes les aventures. Les mains le long du corps (calme à gauche, écartements et reptations discrètes à droite), visage et yeux fermés (puis ouverts, puis fermés et ainsi de suite), attendant que les mots lestés de leur densité, venus de loin, montent et affleurent aux lèvres jusqu’à leur accouchement :

« Seuil sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l’Indéfini,
Je regarde et j’ai plaisir à voir,
Petit, noir et clair, un paquebot qui entre. »

Ainsi que cela commence.

L’homme (Pessoa, chef de troupe de ses hétéronymes), qui n’a jamais quitté Lisbonne ni pris la mer, embarque et nous embarque dans son imagination et son lot de visions nourries de « la peur ancestrale de s’éloigner et de partir », d’une « nostalgie de quelque chose », d’« une inquiétude vague qui serait ennui ou douleur / Si elle savait comment le devenir ».

Il (l’acteur) regarde droit devant, scrutateur des lointains, et nous le regardons, nous, spectateurs, noués de lueurs et de bruissements, ce diseur visionnaire tandis que son visage émerge d’un halo aquatique (sa bouche parfois appelle l’air comme un batracien), entre un instant dans l’aube orangée, se déploie sans bouger.

Ces cris qui ouvrent des gouffres

« Composez hors de moi ma vie intérieure », clame-t-il (accompagné par le travail sonore, constant mais le plus souvent à peine audible, de ce maître qu’est Philippe Cachia).

L’appel de la mer, vieux comme le monde, vieux comme l’enfance, « l’appel confus des eaux ». Ulysse est du voyage mais aussi Rimbaud, Lautréamont et tant d’autres. « Travaillant sur Pessoa, je sens rôder autour de moi Vincent Van Gogh, Antonin Artaud, Friedrich Hölderlin, Robert Walser, Sarah Kane, Francis Bacon », dit Claude Régy.

Pessoa dans le poème évoque un ami, marin anglais et ce cri qu’il lui a appris :

« Aho-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o–-yyyy…
Goélette aho-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o–-yyy ! »

Cri, celui-ci et d’autres, cris auxquels l’acteur mieux que la page expulse le grondement de houle. Cris qui ouvrent des gouffres, largent les amarres de la retenue, de l’ordinaire « étroitesse » de la vie. Alors surgit « le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime » qui entraîne le poète très loin au fond de lui-même, dans un puissant dérèglement des sexes et des sens où s’exalte la figure maudite et magnifique du pirate auquel le poète offre son corps :

« Ah torturez moi,
Déchirez –moi et ouvrez-moi !
Dépecé en morceaux conscients
Renversez moi sur les ponts,
Dispersez-moi sur les mers, laissez moi
Sur les plages voraces des îles »

Comme un condensé des feuillets entassés

Alors tout se renverse et se calme. « L’enfance heureuse » du poète « se réveille » en lui « comme une larme ». Avant que l’aujourd’hui du commerce des mers ne le ramène au présent de cet homme qui regarde un quai « déjà sans navire ».

Charivari des temps mêlés tout comme la vue est mâtinée de visions, et le conscient vérolé d’inconscient. Pessoa toute sa vie aura été un employé aux écritures. Revenu chez lui, son écriture se déployait entre plusieurs hétéronymes aux feuillets entassés dans une malle. Homme-monde, homme-femme, homme multiple dont cet « Ode maritime » est comme le condensé.

Qui d’autre que Claude Régy aurait pu accompagner ce poème insensé jusqu’au rivage du dire et du théâtre ? Jean-Quentin Châtelain, porteur de voix, vit là une aventure extrême comme peu d’acteurs en vivent une fois dans leur vie.

Théâtre de la ville, ts les jours sf dim 20h30, jusqu’au 20 mars, 01 42 74 22 77, puis Théâtre national de Toulouse du 25 mars au Ier avril, Théâtre des treize vents de Montpellier -6ç avri, La rose des vents de Villeneuve d’Asq 20-23 avril, Granit de Belfort 27-29 avril, MC2 de Grenoble 4-7 mai, Comédie de Reims 19-21 mai

Aller plus loin
  • 4015 visites
  • 8 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anonyme

    On s’en veut, à vous lire, de ne pas en avoir été et de ne pouvoir s’y rendre.
    Merci pour votre texte qui est très beau.
    Merci pour eux : Jean-Quentin Châtelain, Claude Régy et bien sûr pour celui qui a écrit...

    « Je suis plus réel que le monde,
    Voilà pourquoi je déteste son existence énorme,
    son amoncellement de choses jetées à la vue.

    Pareil à un saint plein de haine,
    Je déteste le monde, parce que ce que je suis (…)
    Connaît le monde comme non réel et non présent. »

    La vie est un songe.

    La Rue aussi.

  • Charles Mouloud
    Charles Mouloud
    Bras gauche de la Vénus de (...)
    • Posté à 22h38 le 21/07/2009
    • Internaute 12542
      Bras gauche de la Vénus de (...)

    Merci , monsieur Thibaudat.

  • Utilisateur désinscrit à sa demande
    • Posté à 22h59 le 21/07/2009
    • Internaute 70482
      nc

    C’est le plaisir de lire, et de voir ce que nous ne pourrons pas voir. Qu’est-ce que vous décrivez bien ! Qu’est-ce que vous écrivez bien. C’est rare, par les temps qui courent.

    Alors merci monsieur Thibaudat. Et je vous offre une petite illustration : l’affiche du « Requiem » de Alain Tanner, peinte par Miguel Yeco, qui a été toute sa vie durant un hétéronyme post-mortem de Fernando Pessoa.

    • Raslacouette
      • Posté à 23h15 le 21/07/2009
      • Internaute 59636

      Totalement d’accord Cyp. Les billets de Jean-Pierre Thibaudat se dégustent, chaque fois.

      Souvent peu de commentaires sur ses fils, mais pour la deuxième ou troisième fois, je viens juste pour lui dire : encore et merci ! Rien à ajouter.

      (Des bises Cyp et belle nuitée).

      • Utilisateur désinscrit à sa demande
        • Posté à 23h35 le 21/07/2009
        • Internaute 70482
          nc

        Je me dis souvent – tout le temps – que se servir de notre langue de manière si indigente et massivement comme ça se pratique dans notre siècle, c’est navrant.

        Au clavier, c’est bien pire : ça pisse de la copie à soixante mots à la minute et ça part en courant encaisser le petit chèque. Alors qu’on sait bien qu’un grand cru prend tout son temps.

        (Idem : plein de bises et doux rêves).

  • Valdo Lydeker
    Valdo Lydeker
    journaliste, auteur
    • Posté à 12h05 le 22/07/2009
    • Journaliste 7922
      journaliste, auteur

    Merci monsieur Thibaudat. Impossible de trouver des places, ce qui signifie que lae poème est encore audible pour beaucoup ! Pour les parisiens, je crois qu’on pourra l’écouter en mars au Théâtre de la ville. Montfavet manquera bien sûr, mais Jean-Quentin Châtelain, Fernando Pessoa et Claude Régy seront là.. ;

  • Mouloud Akkouche
    Mouloud Akkouche
    Ecrivain
    • Posté à 12h05 le 22/07/2009
    • Internaute 49213
      Ecrivain

    Bonjour,

    Merci pour ce très bon papier !

    Mouloud

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.