Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Bob Wilson monte un brechtissime « Opéra de quat'sous »

Publié le 18/09/2009 à 12h13


opera de qua'sous bob wilson ph lesley leslie spinks

L'ouverture du Festival d'automne aurait pu être une soirée de rentrée très parisienne avec ancien et nouveau ministres de la Culture, poses et blablas, ce fut une soirée d'exception.

On a vu l'un de ces spectacles qui jalonnent la vie d'un grand artiste et partant celle des spectateurs qui ont le privilège d'en être les récepteurs. Alors on a quelque scrupule à parler de cet « Opéra de quat'sous » déjà complet (quatre représentations seulement) mais comme il se donnera quatre autres petites fois en avril au même endroit (Théâtre de la ville), osons gribouiller quelques lignes.

Même si, pour en rendre pleinement compte, il faudrait écrire une étude sinon un livre, le roman d'un soir, quelque chose d'à la fois érudit et rêveur, implacable et sidéré, chaud et froid.

L'apothéose d'un maestro

Oui, c'est ainsi que l'on sort du Théâtre de la ville, sans dessus dessous, après avoir vu et entendu « L'opéra de quat'sous » de Brecht (texte) et Kurt Weill (musique), avec la troupe du Berliner Ensemble jetée éperdue et ravie dans les bras du grand Bob Wilson (maestro).

C'est la dix-septième fois que Bob Wilson est au programme du Festival d'automne en trente huit ans, comme le rappelle avec raison Alain Crombecque, le directeur du festival qui a succédé à Michel Guy. Une telle fidélité ne va pas sans complicité ni amitié. Quel chemin parcouru depuis « Vingt quatre heures » créé au Festival jusqu'à « Quartett » il y a deux ou trois ans !

Cela fait plusieurs décennies que Wilson arpente le monde entier pour signer ici et là des mises en scène avec un savoir faire en matière d'espace de son et de lumière (et de plus en plus de direction d'acteurs) sans égal.

Il est un maître, un inventeur et un novateur comme le fut en son temps Léonard de Vinci. Et, comme lui, il aime les esquisses, les crayonnés. C'est fait avec maestria, vite et bien.

Régulièrement, Bob Wilson signe (mise en scène, décors, lumières) des spectacles de la sorte. Et puis de temps en temps, il réunit ces esquisses dans le bouquet d'un spectacle majeur. C'est le cas avec « L'opéra de quat'sous ».

Le fantôme de Roland Barthes

Il était là en coulisses, il est venu saluer. Hormis les cheveux argentés et un corps légèrement étoffé, Bob Wilson garde cette silhouette aérienne, un rien déconnectée qui fut toujours la sienne. Et doux délice, l'âge aidant, il ressemble de plus en plus à Roland Barthes.

Ce dernier sans nul doute aurait porté aux nues cette mise en scène on ne peut plus brechtienne, brechtissime. Tout se passe comme si le foisonnement de cultures qui habite Wilson depuis le théâtre japonais jusqu'à l'expressionnisme allemand en passant par le cinéma muet s'étaient donné rendez vous sur la scène du Berliner ensemble, à Berlin, où vivait son ami Heiner Müller.

Au sortir du spectacle, un petit homme en noir souriait. Bernard Sobel. Il y a très longtemps, dans sa revue Théâtre/Public ou je ne sais où il avait affirmé que Bob Wilson était l'héritier direct de Brecht. On avait pris cela pour un paradoxe voire une boutade. Lui qui avait été l'assistant de Brecht au Berliner ensemble savait ce qu'il disait : ce spectacle le prouve.

La pipe du spectateur

Dans ses « observations » sur cette pièce, Brecht insiste sur la réforme à mener pour « littérariser le théâtre ». Il y répond, en son temps, par un usage de titres et de panneaux. Wilson traduit cela avec le vocabulaire de notre temps : par une découpe aiguë de l'espace et l'usage de la voix off qui canalise l'adresse au public par la voix du cinéma.

Et, par là même, il retrouve le spectateur dont parle Brecht qui « adopte l'attitude de quelqu'un qui observe avec détachement, en fumant tranquillement sa pipe ». On ne fume pas dans les théâtres hélas, mais ce détachement actif est là, constamment dans le corps du spectateur qui assiste à cet « Opéra de quat'sous ».


bob wilson opera de quat'sous ph lesley leslie spinks

Wilson, par ailleurs, suit fidèlement les propos de Brecht concernant les personnages, en particulier celui de Machead (Mackie-le-surineur) sublimé par l'acteur-chanteur du Berliner Stefan Kurt. Mais il faudrait aussi citer le couple prodigieux des Peachum que forment Traute Hoess et Veit Schubert et comment ne pas citer encore Axel Drechskler, draculesque et clownesque chef de la police de Londres montrant à merveille l'ambivalence relation qu'il entretien avec Mackie et comment oublier la présence d'Angela Winkler, inoubliable Jenny.

Tous ces acteurs apparaissent méconnaissables sous leur maquillage affirmé et leurs extraordinaires costumes signés Jacques Reynaud. Le maquillage est un « acte politique » chez Brecht, rappelait Barthes, insistant aussi sur « les responsabilités des techniques », observation que Bob Wilson a fait sienne depuis longtemps

Un article titré « L'éblouissement »

Barthes, j'y reviens. En relisant un article titré « l'éblouissement » (cela pourrait être le titre de cet article) paru en 1971 dans « Le Monde », il disait combien avait été importante pour lui et ceux de sa génération la venue du Berliner Ensemble à Paris en 1954.

Un bon demi-siècle plus tard, le Berliner revient à Paris avec Bob Wilson. Et ce qu'écrivait Barthes en se souvenant de cet éblouissement, se souvient par avance de cet « Opéra de quat'sous » quand il parle, en en faisant l'éloge, de « théâtre sans hystérie », de théâtre « distingué » ajoutant entre parenthèses que c'est un « mot qu'il faudrait libérer de sa futilité ordinaire pour lui donner un sens proche de la “ distanciation brechtienne ”. »

Et la suite de l'article cerne on ne peut mieux la force brechtienne de ce spectacle de Bob Wilson :

« Enfin, dernière saveur, ce théâtre intelligent, politique et d'une ascétique somptuosité, était aussi, conformément d'ailleurs à un précepte de Brecht, un théâtre plaisant : jamais une tirade, jamais un prêche, jamais, même, ce manichéisme édifiant qui oppose communément, dans tout art politique, les bons prolétaires et les mauvais bourgeois, mais toujours un argument inattendu, une critique sociale qui se mène hors de l'ennui des stéréotypes et mobilise le ressort le plus secret du plaisir, la subtilité. Un théâtre à la fois révolutionnaire, signifiant et voluptueux, qui pouvait dire mieux ? »

Personne.

► Opéra de quat'sous au Théâtre de la ville jusqu'au 18 septembre puis du 1er au 4 avril 2010, à 20H30, de 23 à 30€, 01 42 74 22 77

Photos Lesley Leslie-Spinks

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  • admirateur-
    • Posté à 12h57 le 18/09/2009

    bon, on prend date... dommage que l'incitation arrive à la veille de la dernière représentation< ; ; ;

  • Laffreux Jojo
    Laffreux Jojo
    penseur libre
    • Posté à 14h47 le 18/09/2009
    • Internaute
      penseur libre

    Wilsonissime certainement, brechtissime, ça se discute !
    L'opéra de 4 sous est une oeuvre de jeunesse, mineure et à part dans l'oeuvre du grand Bert.
    D'ailleurs, dans votre article pas un mot sur la pertinence de monter cette pièce aujourd'hui, pas une ligne sur une dramaturgie, sur le sens politique, rien. Il est vrai que chez Bob Wilson, on s'en fout, hein ? Chez Wilson Madame Butterfly/ Mackie Messer même combat, mêmes images, même mise en scène ! La pièce, quelle importance, hein ? C'est si bôôôôô...
    On est dans l'adoration béate.
    A vous lire, Jean-Pierre Thibaudat, on a envie de dire : ça y est. Brecht grâce à Wilson est devenu un produit accepté par la bourgeoisie, autrement dit il est mort. Tout comme le Berliner Ensemble sous Peymann est devenu un haut lieu touristique pour mamies de droite.
    C'est beau, oui, mais mort. Non merci !

  • mick69
    mick69
    punk
    • Posté à 10h35 le 20/09/2009
    • Internaute
      punk

    Peut-être qu'une mise en scène de 4 sous serait plus adaptée qu'une mise en scène de 400 briques ?

    • Efim
      Efim answers to mick69
      metteur en songes
      • Posté à 23h09 le 21/09/2009
      • Internaute
        metteur en songes

      Je crois me souvenir que je m'étais planté avec une flûte enchantée de ce même Wilson.
      Mais c'est vrai qu'on a envie de vérifier l'enthousiasme de JPT.
      Il dit quoi Solis ?
      et Salino ?
      C'est complexe la critique, elle peut être bonne, mais pas pour vous.
      J'ai couru voir un Platonov de Françon à la Colline parce que ça délirait de tous les côtés sur ce spectacle.
      C'était pas mal, mais tellement peu osé, tellement bon élève, tellement académique, devant un public tellement conditionné, que franchement les papiers étaient trop élogieux pour être honnêtes.
      Et pourquoi vous n'êtes pas allés à Bussang cher Jean Pierre cette année, « un coeur mangé » ça eut mérité quelques lignes.
      Pas un critique ne s'est déplacé.
      Oui, Bussang n'est pas Paris

    • Efim
      Efim answers to mick69
      metteur en songes
      • Posté à 23h09 le 21/09/2009
      • Internaute
        metteur en songes

      Je crois me souvenir que je m'étais planté avec une flûte enchantée de ce même Wilson.
      Mais c'est vrai qu'on a envie de vérifier l'enthousiasme de JPT.
      Il dit quoi Solis ?
      et Salino ?
      C'est complexe la critique, elle peut être bonne, mais pas pour vous.
      J'ai couru voir un Platonov de Françon à la Colline parce que ça délirait de tous les côtés sur ce spectacle.
      C'était pas mal, mais tellement peu osé, tellement bon élève, tellement académique, devant un public tellement conditionné, que franchement les papiers étaient trop élogieux pour être honnêtes.
      Et pourquoi vous n'êtes pas allés à Bussang cher Jean Pierre cette année, « un coeur mangé » ça eut mérité quelques lignes.
      Pas un critique ne s'est déplacé.
      Oui, Bussang n'est pas Paris

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