Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Bruno Meyssat en observation à Hiroshima

Publié le 19/11/2009 à 05h16


Fréderic Leidgens dans « Observer » ph michel Cavalca

Bruno Meyssat est allé à Hiroshima. Il a tout vu. Il n'a rien vu. Presque rien. Des restes. Cela s'appelle « Observer ». En français, c'est un verbe ; en américain, pays où vivait l'aviateur qui, sur ordre, lâcha la bombe atomique, c'est un job.

Des relevés de disparitions

L'« observer » Meyssat observe ce qui reste de l'explosion d'Hiroshima le 6 août 1945 quand on (le temps, les gens, les livres, les architectes) a tout fait pour oublier, canaliser, banaliser et même raconter l'impossible (la catastrophe). Il a vu à Hiroshima ce ghetto de la mémoire qu'est le musée. Il aussi beaucoup lu (le philosophe Günher Anders, le poète Togé Kankichi, Zéami, Sei Shonagon, etc.). Il s'en expliquait lors de la création au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. (Voir la vidéo)


Il a pris des notes (« le temps a résorbé un invisible qui atteint là des proportions gigantesques »). Il a tout rassemblé. Dans quoi ? Un spectacle ? Le mot est excessif. Meyssat ne fait pas un spectacle, mais ce qu'il en reste. Comme un carnet de notes, des relevés de disparitions.

Pas de décor possible à Hiroshima

Ce que l'on voit sur la scène du théâtre de Gennevilliers ne ressemble pas à un décor. Plutôt à un amas d'accessoires que l'on aurait accumulés au fil des répétitions et, à la fin, Meyssat aurait dit : on va jouer là, c'est plus juste. Il n'y a pas de décor possible pour Hiroshima.

On est là comme à l'entrée d'une grange ou remise où on entrepose des choses qui peuvent servir. Un lavabo, une carcasse de lit, des toiles, des chaises. Des parois en verre. Rien de japonais hormis un portique. Cela ne ressemble à rien. Des signes accumulés comme autant de phrases inachevées, de destins coupés dans l'œuf de leur élan. Il y a aussi des acteurs. Des acteurs ? Des accessoiristes plutôt, aux taches précises. Il leur arrive d'arracher des toiles comme s'il y avait une vérité derrière (il n'y a rien qu'un vide), de casser des parois de verre et ensuite de marcher sur du verre pilé.

Les métaphores du verre


Gaël Baron dans « Observer » ph Cavalca

On se souvient de ces images de dos de victimes d'Hiroshima constellés d'éclats de verre qu'une main gantée enlève méthodiquement. Dans « Observer », un homme accroche méthodiquement des ciseaux chirurgicaux sur son visage, un autre découpe méthodiquement la bâche en plastique enveloppant un corps nu, un troisième ramasse méthodiquement des éclats de verre.

Une femme qui a touché ce qui est peut être un mort ou quelque chose qui pue la mort, un fantôme si l'on veut, se lave les mains, la poitrine, le sexe. Ailleurs, à plusieurs reprises espacées dans le temps calme de la représentation, une main protégée par un gant chirurgical le fait glisser dans un bocal grand comme ces bocaux où l'on conserve des bestioles monstrueuses dans du formol.

Les empreintes d'un spectre

Meyssat épingle des signes. Ses spectacles sont aussi énigmatiques qu'un papillon épinglé que l'on observe de loin et en s'approchant on constaterait que ses ailes ont bien la forme d'ailes, mais il n'en reste que les traces, l'empreinte. « Observer » est un fantôme de spectacle.

Parfois ça parle. Une histoire (lue dans un livre, entendue) ou pas. Par exemple l'histoire de ces enfants d'Hiroshima qui avaient fait l'école buissonnière et se baignaient. Ils ont vu leur instituteur qui s'approchait pour venir les chercher. Ils ont plongé. Quand ils ont refait surface il ne restait de leur instituteur qu'un petit tas de chair calcinée.

Tout commence par un vieil homme de dos, il se tourne lentement vers nous, il nous regarde avec des yeux qui viennent du fin fond du Japon, déjà croisés dans un vieux film de Misoguchi (« Les contes de la lune vague après la pluie » ? ), un vieux chef indien aussi bien. C'est un fantôme, un spectre. Ce qui reste dans le secret d'un corps anéanti par une bombe nucléaire peut-être.

D'une blouse blanche l'autre

Le spectre s'allonge parmi des morceaux de bois dressés. Rituel de mort. Une femme recueille la perruque qu'il porte dans une cuvette. On retrouvera la cuvette, on retrouvera la perruque. Des obsessions en pointillés. On se souvient de cette image d'un film d'Inamura où une japonaise se peigne et perd ses cheveux en se peignant, image revue dans « Hiroshima mon amour » porté au théâtre par Christine Letailleur. Seul point commun entre les deux spectacles : une blouse blanche d'infirmière.

Meyssat n'exhibe rien et ses acteurs ne cherchent pas à séduire. C'est à chaque spectateur d'inventer son spectacle personnel. Meyssat se tient au seuil du théâtre comme l'écrivain Roger Laporte se tenait au seuil de l'écriture, dans un état d'intense écoute.

► Observer - au Théâtre de Gennevilliers - mar et jeu 19h30, mer, ven, sam 20h30, dim 15h - jusqu'au 29 novembre - de 9 à 22€ - billeterie@tgcdn.com ou 01 41 32 26 26. Puis au Théâtre de la croix rousse à Lyon du 2 au 5 déc, Théâtre de Chambéry du 5 au 7 janvier.

Photos : Michel Cavalca

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  • zénon denon 84
    • Posté à 18h31 le 19/11/2009
    • Internaute
      Bonne

    Cher J P Thibaudat ,
    vos invites sont un vrai plaisir .
    Par ces temps pourris
    c'est quand même réconfortant
    de savoir ,de voir,d'entendre ?
    Que des voies
    des voix
    sont là
    à portées d'abord de clic .
    Puis aprés d'approfondissement individuel ...
    Chacun fait ce qu'il peut .

    UN VRAI PLAISIR _ eh oui _
    Merci

    PS : heureux habitants de Gennevilliers et de Lyon .

  • inconnu à cette adresse
    • Posté à 12h49 le 21/11/2009
    • Internaute
      stripteaser

    Monsieur Thibaudat à une drôle de façon de parler des acteurs de Bruno Meyssat, qu'il ne cite même pas.... Des accessoiristes ? ? Quel terme méprisant pour un travail d'acteur bouleversant, humble, rigoureux... Ce théâtre invente un rapport singulier au temps, au jeu, à l'interprétation et du même coup remet en question , fait voler en éclats un certain ordre classique de l'interprétation et du jeu de l'acteur. Les acteurs chez Meyssat sont grands et leurs présences inoubliables...

    • Jean-Pierre Thibaudat
      • Posté à 14h38 le 21/11/2009

      Désolé de vous contredire mais comme je ne méprise pas le moins du monde les accessoiristes ce mot ne peut être à mes yeux, lu comme vous le faites. Par là même je soulignais une fonction ou, comme vous dites, un déplacement. Porter un objet peut être une grande chose sur une scène. Ce que font avec humilité et rigueur - comme vous le dites bien-, les acteurs de Meyssat. Je ne cite pas ces derniers dans le corps de l'article (mais je ne cite pas non plus le décorateur, la personne qui s'est occupée des lumières, etc., les articles ne sont pas des inventaires). Cependant, si vous cliquez sur les photos vous verrez apparaitre le nom des acteurs, en l'ocurrence Frédéric Leidgens et Gaël Baron, comédiens de grand talent dont j'ai parlé dans d'autres articles.

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