Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Les Treize vents ou la misère de la décentralisation dramatique

Publié le 19/12/2009 à 17h07


theatre à Lisbonne à deux pas de la maison où vécut Arthur Adamov, phot jpt

Une réunion a eu lieu le 17 décembre au théâtre des Treize vents, à Montpellier, pour barrer la route à la nomination de Jean-Marie Besset à la tête de ce Centre dramatique national (CDN). La réunion fut animée par onze candidats à ce poste qui se sentent légitimement floués puisque les règles de procédure ont été ouvertement bafouées (pour la chronologie lire un, deux trois zakouski).

Vers une gestion collective ?

Les onze demandent l’annulation de la nomination, « la relance d’une procédure régulière et équitable », une réécriture du système des nominations avec « la présence systématique dans le jury de membres de la profession ».

Ils vont plus loin en demandant « une refondation de la décentralisation dramatique ». En outre, ils proposent à l’actuel directeur des Treize vents -qui en est le gérant et seul détenteur des parts de la SARL- de lui racheter ses parts et de « gérer collectivement » le CDN de Montpellier. Si ce dernier point se réalise, c’est le bras de fer.

La danse du Syndeac

Quelle sera l’attitude du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) réunissant les patrons des établissements (à commencer par les directeurs de CDN) ? Ce syndicat avait, très tôt dénoncé la précipitation du processus qui allait conduire à la nomination express de Besset. Celle-ci proclamée, le Syndeac parla de « désinvolture » sans plus. Et annula sa venue à la réunion du 17.

Ce jour là, le même Syndeac se payait un grand encart dans Le Monde et Libération sous le titre : « Les régions et les départements privés de culture ? ». Il y dénonçait le « gel budgétaire », un projet de « contre réforme » et, une fois de plus, appelait au vote d’une « loi d’orientation et de programmation », à la pérennisation des régime d’assurance chômage, etc. ; jusqu’à demander la « mise en oeuvre d’une politique culturelle ambitieuse européenne et internationale » (phrase bateau qui veut tout dire et rien dire).

Une forteresse assiégée

Pour ne pas être nouvelles, ces revendications sont globalement légitimes. Sont-elles mobilisatrices ? Probablement pas. L’affaire des Treize vents servira-t-elle d’aiguillon ? Pas sûr.

Beaucoup de théâtres vont être en sommeil pendant les vacances, nombre de directeurs en fin de mandat font profil bas pour demander leur renouvellement, d’autres négocient avec le ministère, l’individualisme prévaut et au Syndeac une déclaration laborieuse chasse l’autre. La forteresse est assiégée, défendons là, disent-ils.

Une forteresse lézardée

Mais ne faut-il pas aussi se demander si cette forteresse n’est pas lézardée, s’il ne faut pas abattre des murs, refaire l’électricité devenue défectueuse ?

Le fabuleux mouvement de la décentralisation dramatique propulsé aux lendemains de la Libération a conduit à doter la France d’un réseau d’établissements -théâtres nationaux, CDN, Scènes nationales, Maisons de la culture, etc.- probablement unique au monde.

Ce système pléthorique est usé, prisonnier de la machine qu’il a mise en place. C’est devenu un marché avec ses délits d’initiés, ses arrangements entre nantis, sa paupérisation des jeunes (compagnies) corvéables à merci, son formatage des spectacles, ses quotas de spectateurs obligatoires, etc.

Arrêtez la machine je voudrais descendre

Il faut arrêter cette machine folle. La repenser dans tous ses rouages. Mettre un peu d’imagination au pouvoir. Antoine Vitez disait déjà qu’il fallait revoir de fonds en comble le système des maisons de la culture. Mais Vitez est mort. Et la profession manque de grandes voix.

Est-il sain que les nominations d’artistes à la tête des établissements se décide entre le ministère de la Culture et les élus de la région sans que la profession soit au moins consultée et observe le bon déroulement du processus ? Même sur ce point revendiqué le 17 décembre aux Treize vents, la profession est divisée. Y compris par une partie de ceux qui dénoncent la nomination de Besset.

Que faire d’un artiste génial mais hirsute ?

Les règles régissant la procédure de nomination ont été bafouées à Montpellier, mais là où elles ont été respectées, a-t-on vu toujours les bonnes personnes être nommées ? Les bailleurs de fonds ont tendance à élire tel(le) candidat(e) qui aura su plaire (prime aux beaux gosses et aux beaux parleurs), tel autre qui a des appuis politiques, ou celui-là qui signe des spectacles aussi vains que jolis,etc. Il y a bien sûr d’heureuses exceptions.

A ce jeu là, l’artiste hirsute et génial mais timide, s’exprimant mal, sera recalé. De même, ceux qui présentent une candidature plurielle (à deux ou trois), le ministère ne voulant avoir affaire qu’à un interlocuteur, injonction de plus en plus anachronique. Sans parler de ces artistes qui ne sont pas faits pour diriger ces structures existantes, n« en veulent pas et ont bien du mal à faire admettre leur singularité.

Livchine et le GMU

N’est-il pas temps de remettre à plat tout ce système au-delà du cas Besset (certes pas très reluisant, la légèreté et l’opportunisme des propos de l’intéressé n’arrangeant pas son pedigree) ?

Sur le site de Cassandre, Jacques Livchine, le directeur du théâtre de l’unité, parle sans fard. S’il dit qu’il se “ fout ” de la nomination de Besset, c’est qu’à ses yeux, les CDN sont à de rares exceptions près, devenus exsangues : “ On sait ce qu’on va y voir d’avance, c’est jamais mauvais, il faut l’avouer, mais ce n’est jamais non plus enivrant, c’est du banal-cadré ”, le “ style CDN ” c’est le “ GMU ‘ ’ (Goût Moyen Uniforme). N’a-t-il pas globalement raison ? Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Au delà du cas Besset

On a fait remarquer à bon droit que l’essentiel de la carrière de Besset s’est construite dans le théâtre privé (au demeurant en partie subventionné). On crie au loup, soit. Mais ne faut-il pas aussi s’interroger sur la dérive du théâtre public vers des logiques de théâtre privé, la porosité grandissante entre public et privé (tels ces spectacles construits autour d’une ou deux stars) ?

Et si ceci expliquait cela ? Le cas Besset est bien dans l’air arrogant et méprisant du système sarkozien et d’un ministre de la Culture poltron qui ne brille guère sous ses paillettes défraîchies.

  • 9879 visites
  • 7 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • karlM
    karlM
    Précaire
    • Posté à 09h32 le 20/12/2009
    • Internaute 21378
      Précaire

    SSarko et sa clique de fonctionnaires nantis décident de l’excellence culturelle, on est mal.
    Pensée à un grand chorégraphe Pierre Deloche qui vient de mettre fin à sa vie

  • Denys Laboutière
    Denys Laboutière
    Dramaturge
    • Posté à 07h35 le 21/12/2009
    • Internaute 55738
      Dramaturge

    ECOUTER...
    L’année 2009 aura été impitoyable, avec la disparition d’artistes majeurs qui ne craignaient pas de riposter à la médiocratie ambiante, en créant des spectacles forts. Planchon, bien sûr, Pina Bausch et, plus récemment, un ex-directeur du CdN de Montpellier, en la personne de Jacques Echantillon, avec lequel je m’étais entretenu au printemps dernier, en allant le voir jouer à Chambéry, ce superbe texte mis en scène par Jacques Nichet, « Le collectionneur d’instants » de Quint Buchholz. Mais quels médias (« Le Figaro » excepté) a salué la mémoire de ce metteur en scène et comédien ? Echantillon, après le spectacle, devant une petite mousse, m’avouait son amertume à ne plus comprendre grand chose à ce qui se tramait dans la culture et la décentralisation dramatique d’aujourd’hui, pointant en effet le fait que les artistes candidats à la direction des CdN ont renoncé peu à peu à diriger efficacement les maisons, les laissant aux mains d’animateurs ou de gestionnaires « pur jus », ou jouant le jeu des politiques qui ne s’en préoccupent guère. Contrecarrant la tendance qui veut que les artistes de théâtre soient davantage qu’hier les uns CONTRE les autres, (l’affaire récente de l’éviction de certains acteurs de la Comédie Française vient d’en corroborer la preuve des dégâts) et de moins en moins ensemble, Echantillon,(à qui l’on doit aussi une mémorable « Mort accidentelle d’un anarchiste » de Dario Fo(tout un programme !) jusqu’au bout, aura témoigné de sa fidélité à l’endroit de J.Nichet, qui fut lui aussi directeur des 13 Vents. Les grandes voix existent : il suffit pas de ne pas les écouter trop distraitement. Qui se souvient, aussi, de la bagarre qu’a menée -en vain- Ariane Mnouchkine, lors de la récente nomination d’un seul directeur à la direction du Théâtre de l’Aquarium, contre la candidature de 3 jeunes compagnies ? quels autres artistes l’ont soutenue ? Pour ceux qui ne l’auraient pas entendue, écouter ici :
    Lien
    Claude Régy, depuis des décennies, a souvent aussi critiqué avec force arguments le fonctionnement abusif du copinage tous azimuts au sein des Théâtres. Et, en 1988, Chantal Morel a claqué la porte du CdN de Grenoble, après avoir, dans un rapport détaillé, avec son comparse J.-P. Angot, expliqué en quoi sa situation était intenable, à la tête d’un organisme rongé par l’abus de l’administratif, au détriment de l’artistique. Le point commun à ces voix « fortes » ? De n’avoir jamais été mous dans leurs revendications et d’avoir su, aussi, sur scène, concevoir des fresques politiques sans jamais renoncer à conjuguer propos politiques et démarches esthétiques puissantes, originales, exigeantes sur tous les plans. Sans craindre les retours de bâton politiques, ou, mieux, les assumant et nourrissant leur art. Eux trois sont dignes de cette prophétie : « Qui ne gueule pas la vérité dans un langage brutal quand il sait la vérité se fait le complice des menteurs et des faussaires. » (Charles Péguy).
    A méditer ? ! le cas échéant, il est certain que seule a de beaux jours devant elle, la médiocratie, terme surgi au XIXe siècle, qui s’emploie à propos d’une organisation où règnent la compétence moyenne, l’opinion moyenne. Et que cet article, en reprenant le fruit des réflexions faites sur les commentaires des précédents zakouskis, résume très bien.

    • pikasso02
      • Posté à 14h34 le 21/12/2009
      • Internaute 10134

      « Qui ne gueule pas la vérité dans un langage brutal quand il sait la vérité se fait le complice des menteurs et des faussaires. » (Charles Péguy).
      Difficile de gueuler en écrivant. Certains vont me reprocher de profiter de cet article pour ENCORE parler de « MADAME CEZANNE DANS UN FAUTEUIL ROUGE » comme modèle, comme poncif de Picasso pour concevoir ses oeuvres majeures. Je dis la vérité, mais personne ne souhaite dialoguer avec moi. Confronter la peinture de Cézanne aux oeuvres de Picasso ne suffit pas. Vous pensez peut-être que cela est facile à expliquer en quelques mots et images. Certes mon blog ne suffit pas. Si je donnais la clé sur mon blog, celle qui rend ma trouvaille indiscutable, certains seraient trop heureux de s’en saisir. Comment expliquer, que les spécialistes de Picasso, que le Musée Picasso et ses conservateurs, que les enfants et petits enfants de Picasso restent indifférents à cette nouvelle. Le génie de Picasso reste intacte, car qui oserait prétendre avoir accés au génie des créateurs-jalons de notre histoire à tous. Ici c’est de procédé, de processus qu’il est question. Et cela selon moi devrait être connu de tous. Je suis prêt à recevoir des personnes susceptibles de m’aider à faire reconnaitre ce que j’ai trouvé, une VERITE inconnue sur Picasso.

  • Denys Laboutière
    Denys Laboutière
    Dramaturge
    • Posté à 07h56 le 21/12/2009
    • Internaute 55738
      Dramaturge

    correctif : il fallait, bien sûr, lire « mais quels médias ONT salué... etc » (désolé)

  • contrelapenseeunique
    • Posté à 05h47 le 22/12/2009
    • Internaute 97410

    Cher Monsieur Thibaudat, Plaisir de vous lire ici. Quelques commentaires.
    Quel est le directeur, même le plus ’engagé’ qui n’est pas allé faire des ronds de jambe au ministère et la danse du vente auprès des élus locaux. le ministere de la culture est aujourd’hui bcp trop centré sur sa propre survie ? Besset ou un autre, comme le note Lifchine (vrai créateur), il n’y a que le Syndeac (saint réac ?) qui fait mine de s’en préoccuper.
    Le mammouth culturel français est devenu si gros qu’il ne songe qu’à sa propre survie. D’ou votre idée, que j’apprécie, mais que vous professiez déjà dans Libé il y a des lustres, de se donner un temps de réflexion. Vous y aviez d’ailleurs commis une réjouissante ’une’ : « J’emmerde la semaine nationale du théâtre ». Dans mon cas, et c’est pire, c’est moi qu’elle emmerdait (la semaine en question, pas la ’une’).
    Aujourd’hui, la création française est au quasi point mort.
    C’est vrai du théâtre mais aussi de la musique (compositeurs officiels dignes de la défunte Union des compositeurs soviétiques) , des arts plastiques (ah, les collections indigentes des FRAC), de l’hyper subventionnée danse contemporaine (qui ne danse plus mais fait du théâtre).
    Jamais, pourtant, à quelques % près, le pays n’a dépensé autant d’argent public pour cette création et sa diffusion. Paradoxe des pays riches sans sytèmes de contraintes : les créateurs sans couilles (pauvre Cézanne) produisent des oeuvres ...molles.
    Heureusement le système de concussion et copinage que vous décrivez permet à ces ’créateurs’ de vivre grassement puisqu’ils sont programmés par leurs amis (sinon collègues) dans le circuit subventionné en échange de la programmation des ’oeuvres ’ de ces mêmes amis. Circularité de la création et de la pensée. On est mal.
    ils touchent même des droits d’auteur en plus de leur salaire de directeur : république bananière ? ? ?
    Que faire ? Fermer boutique pendant un temps donné ? Diffuser en simultané et en HD les créations dans toutes les salles suventionnées, coûterait moins cher et aurait le mérite d’abréger nos souffrances en les réduisant à un seul soir. Plus besoin d’aller à maubeuge ou clermont ferrand passer une soirée chiante à écouter un texte indigeant ou voir un pseudo spectacle de danse nullissime et prétentieux (où les danseurs ne dansent plus -l’ont-ils jamais su ? - mais montrent leur vie quotidienne, visiter une expo où il faudrait s’extasier sur un haut parleur accroché à un bout de fil électrique supposé représenter le monde affreux des médias anxiogènes.
    On craque. On pourrait bien finir par se fâcher.

    • joachim70
      • Posté à 13h28 le 22/12/2009
      • Internaute 29691

      rien de pire que de répondre à la caricature par la caricature.... le théâtre subventionné est LE SEUL qui puisse donner sa chance à un artiste qui veut faire les choses autrement, c’est parce que c’est de moins en moins le cas qu’il faut se battre et pas en tombant dans des considérations de bar du coin

  • contrelapenseeunique
    • Posté à 05h48 le 22/12/2009
    • Internaute 97410

    encore un mot, cher monsieur thibaudat, chez les russes, balagan, s’utilise aujourd’hui comme on dirait ici : quel bordel !

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.