Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Rodrigo Garcia, plus que Georges Wilson, « est le théâtre »

Publié le 06/02/2010 à 12h38


borges vs goya photo Olivier Roche

En rentrant du spectacle « Borges vs Goya », deux pièces de Rodrigo Garcia jouées au bord du canal de l’Ourcq par la compagnie Akté, le président de la République, sous la forme d’un déroulant au bas d’un journal télévisé tardif, m’apprend que Georges Wilson est mort et qu’il « a été le théâtre ».

Être ou ne pas être le théâtre

Tous les « grands acteurs » -et Wilson en fut un- ont « été le théâtre » et la phrase présidentielle m’apparaît comme une lapalissade, une de plus (Sarkozy en est friand).

Cependant, sur Internet, je découvre le texte complet du communiqué de l’Élysée qui explicite le raisonnement présidentiel : « Georges Wilson n’a pas théorisé le théâtre, il a été le théâtre ». Étrange formulation. Faut-il en conclure que celui qui le théorise ratiboise le théâtre, ou même qu’il lui nuit, qu’il le bouffe par les racines ?

Faut-il voir là une haine sarkozyste pour tout ce qui ne relève pas, en matière culturelle, du seul divertissement (appelons cela le syndrome de la princesse de Clèves) ? Ou faut-il voir là, plus benoîtement, l’habituelle hypertrophie des discours officiels lorsqu’un artiste passe de vie à trépas et devient illico presto une icône inattaquable ?

Wilson et le rôle du vieil acteur

Il y avait quelque chose de sublime et de pathétique à voir à 88 ans, le vieux lion Wilson, jouant dans « Simplement compliqué » de Thomas Bernhard, faisant corps avec le personnage du « vieil acteur », faisant sien son ruminement, ses rancœurs, partageant avec lui le rôle de Richard III, donnant à l’acteur le dernier mot. Mais Georges Wilson (père de Lambert), fut aussi directeur et metteur en scène.

Est-il exagéré de dire que si Georges Wilson fut un « grand acteur », il fut aussi un directeur du TNP qui succéda difficilement à Jean Vilar dont l’ombre, forcément, pesa longtemps sur ses épaules ? Est-il scandaleux de soutenir que le metteur en scène qu’il fut (au TNP, puis au Théâtre de l’œuvre par exemple) fut d’honnête facture mais ne marquera pas l’histoire de la mise en scène ? Tais-toi, critique de merde. « Il a été le théâtre » et basta.

Garcia et le rôle du fouteur de merde

Rodrigo Garcia est le théâtre. Il joue, il écrit, il met en scène. Ce fils de boucher fait saigner la langue, rue dans tous les brancards, fait chier la firme Disney qui a voulu lui intenter un procès, emmerde les hommes politiques, les curés, la société protectrice des animaux, l’hypocrisie post coloniale, la société de consommation.. Il ne respecte pas les icônes, insulte les morts. On l’aura compris, c’est un moraliste.

Comme Garcia l’avait fait lui-même en 2006, Arnaud Troalic, cofondateur de la compagnie Akté avec Anne-Sophie Pauchet, met en scène ensemble « Borges » et « Goya ». Deux icônes intouchables dont Rodrigo Garcia se gargarise.

Borges et Goya version tuilage


borges vs goya photo Olivier Roche

Troalic ne les monte pas successivement en diptyque, il les « tuile », enchâsse les deux textes (des monologues).

De plus -autre ravissement-, le spectacle circule entre les langues : « Borges » est dit en français par Troalic avec sous-titres en espagnol de phrases emblématiques ; « Goya » est dit en espagnol (par le fabuleux Julien Flament) avec sous-titres en français projetés sur un mur où s’adosse le décor rudimentaire.

Des sous-titres que l’acteur envoie lui-même en appuyant sur le bouton rouge d’une sorte de souris, geste qui rythme son jeu et les mouvements de son corps éruptif.

Jeux de massacre

« Borges » est une commande pour honorer à Madrid le centenaire de la naissance de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, compatriote de Rodrigo Garcia. Immense écrivain et fieffé réactionnaire. Garcia écrit :

« J’ai faut ce que j’ai pu. Exprimer mon admiration pour son style et ma rage devant ses graves négligences civiques. »

« Goya » (sous-titré « Je préfère que ce soit Goya qui m’empêche de fermer l’œil plutôt que n’importe quel enfoiré ») raconte l’histoire d’un père madrilène dont les deux jeunes enfants veulent aller à Disneyland à Marne la Vallée. Le père, qui ne peut s’y résoudre, décide de claquer toute ses économies avec ses mômes dans une nuit de folie :

  • acheter un maximum de coke
  • faire venir d’Allemagne un philosophe à la mode pour qu’il leur cause dans le taxi
  • aller bouffer les meilleures croquettes et enfin
  • casser une vitre du Prado et entrer nuitamment au musée pour admirer les œuvres de Goya.

Voiture pourrie sur canapé minable

Entre l’espace confiné d’une petite voiture pourrie pour « Borges » et un canapé en skaï acheté au rabais pour « Goya », l’espace structuré du spectacle est rapidement mis à mal par la traversée d’un monologue par l’autre. Comme une contamination réciproque qui gagne l’espace. Borges versus Goya, exactement. On est mieux à deux quand on est seul.

Garcia est comme ça : même quand il écrit un simple monologue, il convoque la terre entière. Précoce en tout, il se moque volontiers de sa future disparition : « J’ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe » est le titre de l’une de ses pièces, « Et dispersez mes cendres à Eurodisney » était le titre d’une autre.

Menacé de procès par la firme, l’auteur a dû se résoudre à troquer ce dernier titre pour le plus anodin « Et balancez mes cendres sur Mickey ». Quoi, Mickey est mort ? On attend d’un instant à l’autre le communiqué de l’Élysée.

Borges vs Goya par la compagnie Akté reprise au théâtre de l’Est parisien du 18 mars au 9 avril, 01 43 64 80 80

Aller plus loin
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  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 14h12 le 06/02/2010
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    Quoi qu’il en soit, lorsque Garcia mourra, il y a peu de chance pour que l’Elysée se fende d’un communiqué.

    Après toutes les « bonnes raclées » (cf la première partie de « Fallait rester chez vous, têtes de noeud ») qu’il a mises, aussi bien aux hommes politiques qu’au consensus culturel, le contraire serait triste.

    Merci pour ce bon article de théâtre. Ca change des mollassoneries.

  • Denys Laboutière
    Denys Laboutière
    Dramaturge
    • Posté à 17h02 le 06/02/2010
    • Internaute 55738
      Dramaturge

    Bien étrange article, que le vôtre, M.Thibaudat, surtout si on ne se fie qu’au titre que vous apposez pour chapeauter votre papier. En effet, quel besoin de comparer à 20 ans d’écart, des esthétiques et des notions de théâtre aux antipodes l’une de l’autre ? la dramaturgie d’un auteur et metteur en scène tel que R.GARCIA n’a évidemment rien à voir avec le répertoire défendu par feu G.WILSON. L’un serait il pour autant le vieillard de l’autre, juste parce que le benjamin s’attaque de manière peu ou prou convaincante aux enseignes capitalistes ? vous me faites l’effet des critiques de l’époque des années 50/60 qui opposaient un peu rapidement l’écriture de IONESCO à celle de CLAUDEL ou GHELDERODE ! j’ai de l’estime pour la dramaturgie de GARCIA (on peut consulter certains de mes articles à son propos sur le site www mouvement.net, au moment où GARCIA a été monté au cdn de Valence où j’officiais, dès lors) mais je n’irai pas pour autant fustiger ceux qui, avant ces nouveaux dramaturges (GARCIA, POMMERAT, MOUAWAD, PY) ont voulu faire connaître aussi d’autres approches du monde à travers des écritures nouvelles : oublie-ton que G.WILSON a fait en sorte d’introduire en France un écrivain tel que Edward BOND, au TnP de Chaillot, jusqu’à provoquer divers scandales (ce que R.GARCIA hélas ne parvient plus tellement à provoquer,de la même manière, puisque on retient ses « scandales » qui font écran à ce qu’il veut dire vraiment ? hormis dans certaines salles de théâtre de province où l’on assiste à des bagarres insensées entre spectateurs ?) Sauf à profiter de votre envie (légitime) de moquer notre Président qui s’y connaît en théâtre autant que vous et moi en physique nucléaire, (mais peut être êtes vous un parfait savant en ce domaine) comme il fit récemment pour honorer la mémoire du cinéaste ROHMER (à croire qu’il regardait en boucle les séries des Contes moraux ou des comédies et proverbes) dont on imagine mal qu’il ait une connaissance probante de sa cinématographie, pourquoi user d’une telle comparaison ? ne vous suffisait il pas de faire l’éloge du théâtre de R.GARCIA, indépendamment d’un hommage plus ou moins circonstancié et louangeur à l’endroit de G.WILSON ? pourquoi, dans ce cas, au printemps dernier, saluer la mémoire du vieux lion PLANCHON dont pas mal de gens ont moqué les spectacles au cours des 2 dernières décennies (ce que vous n’avez cependant pas fait) et écorner quelque peu aujourd’hui la mémoire de feu G.WILSON ? PLANCHON autant que G.WILSON ont été méprisés c’est bien dommage ! SI des écrivains/metteurs en scène aujourd’hui arrivent à créer, c’est bel et bien dans la continuité ou l’opposition de leurs aînés ! pourquoi ne pas considérer l’histoire du Théâtre, comme on le ferait pour d’autres arts ? c’est ce qui est épuisant : nous sommes dans une époque où apparemment, l’histoire n’a plus cours, ni en matière d’art ni dans d’autres domaines ! N’allez donc pas dans ce mauvais sens, en vous moquant de la sorte de l’histoire théatrale, du moins, quand elle ne vous arrange pas ! c’est à cause de cela que je me permets de commenter votre article car je vous trouve particulièrement léger ; un Michel Cournot, à son époque, n’aurait pas procédé de la sorte ; mais si vous avez quelque souci de rigueur, alors, faites preuve, à votre tour, d’un peu plus d’exigence ! Viendrait-il, par ailleurs, à l’idée d’un de vos collègues spécialistes des arts plastiques d’opposer par exemple l’oeuvre d’un Pierre SOULAGES avec celle d’un artiste plus contemporain, plus conceptuel encore ? non ? alors, il vous faut raison garder et ne pas tout amalgamer, même si c’est pour nous persuader que la culture de notre Président actuel est bien pauvre, en la matière ! ne tombez pas dans ce panneau, s’il vous plaît ! comme j’aimerais que R.Garcia, dont les textes sont plus subtils qu’il n’y paraît (et dieu sait si les spectateurs s’y trompent, ne voyant en lui qu’un agitateur de consciences capitalistes, alors que beaucoup de références le font être un auteur rigoureux, bien au delà de ce qu’il semble manifester) ne s’enferme pas non plus dans une simple et bête dénonciation de nos enfantillages. « Roi Lear », par exemple, est une pièce bien plus complexe qu’elle n’en a l’air ; « Je crois que vous m’avez mal compris » aussi, et, justement, tout est dans ce titre ! donc, merci de ne pas participer non plus à une vulgarisation de ce que ce dramaturge tente de transmettre. En tout cas, rien à voir entre Wilson et Garcia : c’est tellement évident qu’on se demande pourquoi vous, d’habitude plus subtil, osez un tel rapprochement hasardeux ! si c’est juste pour nous alerter que nos gouvernants ne connaissent rien à la culture actuelle, soyez rassuré : nous sommes nombreux, je crois, à le savoir depuis longtemps ! mais ne vous servez pas de ces oppositions faciles pour alimenter vos raisonnements. Vous jouez, en ce cas, le jeu délétère de ce gouvernement : opposer les uns aux autres. Ce qui, vous le reconnaîtrez je l’espère aisément, n’est pas la preuve d’une rigueur intellectuelle suffisante.

    • leo s
      leo s répond à Denys Laboutière
      (...)
      • Posté à 17h42 le 06/02/2010
      • Internaute 73621
        (...)

      comparer Garcia à Wilson
      c’est comparer Nagy Bosca à Churchill

    • Gibert Because-Youno
      Gibert Because-Youno répond à Denys Laboutière
      Kaléïdoscopique
      • Posté à 23h46 le 06/02/2010
      • Internaute 68955
        Kaléïdoscopique

      Petit commentaire de guéguerre inter-critique de théâtre. C’est érudit, ça déplie, ça ne dit rien du tout.

      L’article de M. Thibaudat - que je me permet de défendre - ne dresse pas une comparaison stricto-sensu entre Wilson et Garcia. Il essaie de sonder un certain rapport d’époque - dont la copie du président est un parfait symptôme.

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 17h40 le 06/02/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Prendre un mot de Nicoly comme incipit à un article
    c’est prendre des risques impensés.

    Toute musique commence en donnant le « la »
    Le « la » de nicola est « couac »

  • Zineb Dryef
    Zineb Dryef
    Journaliste Rue89
    • Posté à 18h22 le 06/02/2010
      rédacteur
    • Journaliste 24
      Journaliste

    Pour avoir un jour déclamé du Rodrigo Garcia en audition (« Moi aussi j’ai eu une enfance merdique, et pourtant je ne me plains pas »), je me suis fait violemment engueuler par mon prof de théâtre : « C’est pour nous donner envie de nous suicider que vous avez choisi de nous dire des choses horribles comme ça ? » J’ai défendu mon choix mais je n’ai plus jamais rien lu de lui en public.

    PS : Pour le bien des planches, j’ai arrêté le théâtre en 2005.

  • Atacama-
    Atacama-
    sur terre
    • Posté à 20h01 le 06/02/2010
    • Internaute 64050
      sur terre

     ?

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 21h25 le 06/02/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Molière est plus théatre que Racine qui lui même l’est plus que Tchékov.

    A mon umble à vis

  • Edouard Chastagnier
    Edouard Chastagnier
    Bogue la galère
    • Posté à 22h59 le 06/02/2010
    • Internaute 101113
      Bogue la galère

    Bon voilà : Garcia me redonne envie d’aller me poser à nouveau le cul dans un théâtre. Ça faisait bien longtemps.

    Non et puis j’aime bien comment vous dégommez le barbant Wilson Père : vous n’avez pas la gueule dans votre poche, monsieur Thibaudat et croyez bien que ça me réjouit fort de lire une plume bien aiguisée dans ce monde de pisse-copie calibrés.

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