Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Un metteur en scène nommé désir et un tramway nommé Huppert

Publié le 09/02/2010 à 12h08


Huppert dans « Un Tramway » (Pascal Victor/DR)

La « rentrée parisienne » de ce début d’année a été mise sur rails à l’Odéon avec « Un tramway », spectacle adapté librement de la pièce de Tennessee Williams « Un tramway nommé désir » par le metteur en scène Krzysztof Warlikowski avec Isabelle Huppert dans le rôle de Blanche.

La star et la coqueluche

Il faudrait pouvoir tout oublier : l’atmosphère étouffante, plus qu’électrique, d’une première au théâtre de l’Odéon, la notoriété de l’actrice principale qui n’a plus rien à prouver mais veut prouver encore et aime aligner à son tableau de chasse les noms des plus célèbres metteurs en scène, oublier encore l’image qui colle au metteur en scène, celui de coqueluche des scènes européennes.

Il faudrait voir ce spectacle avec des yeux sinon neufs, du moins sans le filtre de toutes ces scories. Mais est-ce possible ? Comment peut-on lire dans le programme, d’un côté, que les costumes (comme le décor) sont signés par la toujours remarquable Malgorzata Szczesniak (collaboratrice attitrée du metteur en scène), et de l’autre lire ceci : « Mademoiselle Huppert est habillée par la Maison Yves Saint Laurent et la Maison Christian Dior » ?

Comment peut-on lire cette phrase -dont la tournure est chère aux programmes des théâtres privés-, sans être pris d’une sorte de fou rire ?

L’élégance du désastre

Comment aussi ne pas être énervé de voir, dans un des plus grands théâtres publics -où l’on pourrait penser que l’esprit collectif devrait rester un garde-fou-, que tout dans ce spectacle (le programme, le journal du théâtre...) tourne autour de la seule actrice principale, si douée soit-elle ?

Starisée à l’extrême, Huppert relègue dans l’ombre ses partenaires et non des moindres, tels le Polonais Andrzej Chyra que l’on a souvent vu dans les spectacles de Warlikowski (il joue Kowalski, le mari polonais de la sœur de Blanche, Stella) ou le Français Yann Collette (Mitch, le voisin et pote de Kowalski).

Tout se passe comme si Warlowski avait à la fois voulu jouer avec ces paramètres tout en les déjouant. Mais y réussit-il ? D’une certaine façon, sa démarche épouse celle de Blanche en brodant sur un thème : l’élégance du désastre.

La traduction ? Passons

Warlikowski a demandé une nouvelle traduction à l’auteur et metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad qui a le mérite d’épousseter les vieux meubles d’une traduction ancienne, mais qui pêche par naïveté ou lourdeur.

Un seul exemple : Stella dit à sa sœur que son mari est polonais. « Oui, je vois, un peu comme les Irlandais, c’est ça ». C’est pour ce genre de réplique improbable que l’on adore l’auteur, même si dans le contexte américain elle est aussi chargée d’un sens plus historique. Stella, qui ne sait quoi penser de cette réplique commente « Ben... heu » (traduction en 10/18). Mouawad, qui n’y va jamais par le dos de la cuiller, propose lourdement : « Si on veut... en un peu moins intello. » Passons.

Trop de signes tue le signe

Comme il aime à le faire, Warlikowski greffe sur le texte de la pièce, passablement coupé et trituré par ses soins, d’autres textes : ainsi un superbe poème de Claude Roy qui ouvre et clôt le spectacle dans un bain d’enfance et qui fait écho à l’enfant que Stella attend (elle accouche avant la fin de la pièce). Ainsi cet extrait de « La Dame aux camélias », cousine objective de Blanche.

C’est toujours fin, mais pas toujours opportun pour les spectateurs que nous sommes. Par exemple, les quatre chansons interminables qui tiennent lieu de rupture, de commentaire et de récréation, interprétées par Renate Jett. Trop, c’est trop.

Autre exemple : alors que le spectacle touche à sa fin, nous avons droit au récit intégral du combat de Tancrède et Clorinde (extrait de « La Jérusalem délivrée » du Tasse, dans une traduction à l’ancienne) puis, dans la foulée, à une blague de Coluche (Fesse ce qui te plaît). Récit sublime, blague parfaite, certes. Mais n’est-ce pas là se complaire dans une autosatisfaction ? Sans compter qu’on nous inflige encore une image de la vierge ou la définition sur écran des Champ- Elysées dans la mythologie grecque. Trop de signes tue le signe.

Capteur en haute définition

Blanche ne cesse de changer de robe comme Warlikowski ne cesse de passer d’une idée à une autre. Jusqu’à ce final -qui n’est pas dans la pièce (ce qui n’a aucune importance) mais qui ne fait qu’alourdir la fin du spectacle (ce qui est dommageable)- où l’on entend deux tourtereaux s’égosiller (un spectateur le soir de la première leur demanda « pitié »). On a connu Warlikowski plus lucide.

Mais malgré ces réserves, il ne faut pas pour autant vouer aux gémonies ce travail en HD (haute définition). Warlikowski est un metteur en scène qui ne s’assoit pas sur ses nombreux lauriers. Depuis « (A)pollonia », il semble vouloir pousser plus avant son écriture scénique dans un travail radical de déconstruction de la représentation. Il y a dans le spectacle une façon d’émietter la représentation (en jouant au même moment avec tous ses éléments : mouvement du décor, lumières, son, vidéo, acteurs...) qui nous vaut des moments extraordinaires.

Sublime, forcément sublime

C’est dans cette perspective qu’il faut considérer le parcours que Warlikowski propose pour le personnage de Blanche. Une femme cultivée et déchue qui tombe dans un monde brut, une joueuse qui ne sait plus les règles du jeu, une séductrice déjà sur le retour qui n’a plus la main.

La pièce raconte le récit de sa lente décomposition masquée sous ses maquillages, avec la folie en guise de terminus. Dans la première scène, Warlikowski nous montre Blanche, dix minutes durant, seule (donc sans besoin de poudrer son paraître), au bout du rouleau, ivre, stone, en manque, au bout du bout. Huppert est sublime, forcément sublime. Mais la production du spectacle et ce qui l’entoure la rattrapent, malgré elle peut-être : c’est aussi un numéro d’actrice.

« Un Tramway », mise en scène de Krzysztof Warlikowski au Théâtre de l’Odéon - Du mar au sam 20h, dim 15h, jusqu’au 3 avril - 10-32€ - 01 44 85 40 40

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  • batila-
    • Posté à 12h39 le 09/02/2010
    • Internaute 34191

    Ce qui est amusant c’est que dans la version originale de la pièce de T. Williams, Kowalski était beaucoup moins important que Blanche. Mais Brando (créateur du rôle en 1947) l’a considérablement développé au détriment de celle-ci, dont la première interprète a refusé de poursuivre l’aventure au cinéma, étouffée par l’« incarnation » de kowalski par Brando, et ses manières intimidantes...
    Cette nouvelle version est peut-être un juste retour des choses. Manque Brando, quand même.

    • ysengrimus
      ysengrimus répond à batila-
      • Posté à 13h28 le 09/02/2010
      • Internaute 12674

      Juste retour, c’est possible. Pas d’accord sur l’hypertrophie de Brando dans la version Kazan, par contre...

      Lien

      Vivien Leigh, Vivien Leigh, Vivien Leigh...
      Paul Laurendeau

      • batila-
        batila- répond à ysengrimus
        • Posté à 13h37 le 09/02/2010
        • Internaute 34191

        Je parlai de la pièce, dont nous n’avons malheureusement aucune trace et dans laquelle Brando était révolutionnaire sur le plan du jeu. Il allait jusqu’à dormir dans le théâtre et c’est pour cette pièce qu’il s’est mis à faire de la muscu, lui qui avait jusque là un physique de poète.
        Les plus grands acteurs venaient le voir depuis la côte ouest, lui, l’inconnu qui jouait si bien.
        De cette révolution, il ne reste que bien peu de choses dans le film, quelques années plus tard, d’après ceux qui ont vu et la pièce et le film et d’après Brando lui-même...

         
        • ysengrimus
          ysengrimus répond à batila-
          • Posté à 13h58 le 09/02/2010
          • Internaute 12674

          Donc sa muscu, c’était de la gonflette...

          Dans la version Kazan, il est juste à sa place. Rien à redire quant à moi. Il joue soutien et c’est ce qu’il faut. C’est du Tennessee Williams, pas du Chuck Norris...
          P.L.

          • batila-
            batila- répond à ysengrimus
            • Posté à 14h06 le 09/02/2010
            • Internaute 34191

            Certes, mais à l’époque, aller jusqu’à prendre du muscle pour incarner un docker, quand Brando était un peu chétif, c’était révolutionnaire, entre autre chose.
            La pièce de théâtre était mise en scène par kazan également, et Brando en était l’attraction... Le film est parait-il moins énorme que la pièce, d’après les acteurs eux-mêmes, je n’y peux rien...

            • ysengrimus
              ysengrimus répond à batila-
              • Posté à 14h20 le 09/02/2010
              • Internaute 12674

              Personne ne l’a revue. Je n’y peut rien non plus.

              Blanche DuBois est le personnage principal. Aussi, notre époque rend justice à l’écriture de Williams en installant Madame Huppert dans le rôle. Maintenant, il faut voir le rendu. Si c’est du star-foutu-en-veux-tu, je préfère encore coller au film de Kazan, où Madame Leigh fait un excellent travail de premier rôle... pour toujours...
              P.L.

        3 autres commentaires
  • Davnat
    Davnat
    Du bois
    • Posté à 14h21 le 09/02/2010
    • Internaute 72596
      Du bois

    Warlikowski + Mouawad, ça doit vous défriser Thibaudat, non ?

  • mollegata
    • Posté à 08h17 le 11/02/2010
    • Internaute 22458

    Merci,cher Jean-Pierre !
    Ps avez-vous vu « les naufragés“au th du soleil ? Attends vos commentaires ! Amitiés Nordiques,Sandra

  • OEIL EN COULISSES
    OEIL EN COULISSES
    metteur en scène
    • Posté à 12h02 le 12/02/2010
    • Internaute 91994
      metteur en scène

    Il est regrettable que des metteurs en scène qui ont pignon sur rue ne puissent échapper à cette mode des « stars qui reviennent auThéatre » certes jadis,JeanVilar et Gérard Philipe utilisèrent aussi la notoriété du dernier pour amener un plus large public à entendre et voir de grands textes...Mais c’était au sein d’une véritable troupe ou chacun avait la place qui lui revenait et n’était pas occulté...et puis, ce fut un vrai compagnonnage pas un « coup médiatique » ...autres temps autres moeurs...dommage, un brin de pureté ne fait pas de mal.

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