Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

« Chez les nôtres » une réflexion sur « L'Insurrection qui vient » ?

Publié le 18/02/2010 à 12h30

Des tables de réunion. Rien que des tables. Disparates. C’est là tout le « décor », de « Chez les nôtres » un spectacle conçu par Olivier Coulon-Jablonka et Eve Gollac fondateurs de la compagnie Moukden-Théâtre. C’est leur quatrième spectacle.


chez le notres photo dr

Tous à table

Après avoir s’être chauffé les muscles et le cervelet auprès de Pasolini et Heiner Müller (mais aussi Brecht et Tchekhov), voici que le Moukden Théâtre fait la jonction entre Pélagie Vlassova (« La mère » de Gorki) et le Comité invisible.

Avec comme points d’appuis et d’interrogation : des chants révolutionnaires (comme chez Brecht), une réunion syndicale CGT à l’heure d’une fermeture d’usine, un groupe d’étudiants se penchant sur la rédaction d’un tract politique, une soirée philo-crêpes entre potes, un fils interrogeant sa mère sur ses années 70, le terrorisme et la clandestinité...

Du « que faire ? » au « comment faire ? »

Le Moukden Théâtre a des tonnes de grain à moudre en mettant sur la table de la réunion l’increvable mais angoissante question du « que faire ? » (Lénine copyright) et en la lestant implicitement de la question du « comment faire ? », titre du dernier article de la revue Tiqqun 2.

Le spectacle ne fait pas référence à ce texte du Comité invisible, à l’origine de « l’insurrection qui vient ». Il puise ses citations dans « Contribution à la guerre en cours » et « Théorie de Bloom », éditions La Fabrique. Pour autant , ce texte titré « Comment faire ? » (« la question des enfants perdus ») en est comme le soubassement :

« Comment faire ? Se relever. Relever la tête. Par choix ou par nécessité. Peu importe, vraiment, désormais. Se regarder dans les yeux et se dire qu’on recommence ».

La voix du Comité invisible

Recommencer, c’est ce que fait ce spectacle. En revenant au sein maternel, de la mère Pélagie devenue militante, ancêtre à jamais reléguée dans le passé. Et à partir de cette courroie de transmission, en actionnant les pistons de la métaphore, il fouille dans le moteur du présent.

Au fil de la représentation, on oublie Pélagie pour donner le flambeau à la voix à fois tragique-poétique-prophétique, des textes du Comité invisible, faisant de cet anonyme dramaturge qui n’en est pas un, une voix comparable à ce que fut Heiner Müller pour des générations précédentes.


chez les nôtres photo dr

Jeux de rôles et documents

Le projet, radical et politique, met à mal les codes habituels de la représentation théâtrale. A la base, outre les textes que je viens de citer, un matériau documentaire (enregistrements de séances, d’interviews) avec ce que cela entraîne de phrases laissées en suspens, de vocabulaires stéréotypés et d’échanges éculés.

Des scènes qui disent le piétinement, l’impasse, l’à quoi bon, à l’heure fatidique du « comment faire ? ». Des scène qui cherchent des échappatoires, des portes de sortie et, en parlant des nouvelles formes de capitalisme, cherchent de nouvelles formes scéniques.

Le théâtre à l’ancienne, increvable, revient sous sa forme potache : l’entartrage entre amis (vieux numéro de clown) et le prétendant à l’épée en carton tuant le roi légitime (vieux numéro shakespearien).

La conscience du coach

Belle idée que celle d’imposer en contre point, ce fondé de pouvoir du nouveau capitalisme qu’est le coach. De plus en plus présent dans cet ensemble joliment hétérogène du spectacle, il s’impose, intervient pour donner des conseils. Comment intervenir dans une réunion syndicale, rédiger un tract, interviewer quelqu’un.

Il va jusqu’à organiser -on est au théâtre, ce jeu de miroirs- des jeux de rôles. De surcroît sa voix rappelle celle d’Olivier Besancenot !

Bref du théâtre critique. Jacques Rancière parle très bien de l’ambition de ce spectacle quand il écrit (« Le spectateur émancipé », éditions La fabrique) :

« Critique est l’art qui déplace les lignes de séparation, qui met de la séparation dans le tissu consensuel du réel, et, pour cela même, brouille les lignes de séparation qui configurent le champ consensuel du donné, telle la ligne séparant le documentaire de la fiction.

Distinction en genres qui séparent volontiers deux types d’humanité : celle qui pâtit et celle qui agit, celle qui est objet et celle qui est sujet. »

Festival Impatience organisé par le théâtre de l’Odéon, aux ateliers Berthier les sam 26 juin 21h et dim 27 à 15h, 01 44 85 40 40

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  • fantome de la nuit
    fantome de la nuit
    insomniaque
    • Posté à 14h34 le 18/02/2010
    • Internaute 50069
      insomniaque

    Eh oui, avec le capitalisme qui transforme tout pour son profit et son pouvoir par le processus de réification, la notion de « développement personnel », de possibilité de vie, devient contrainte. La prolifération de coachs, sorte de néo-directeurs de conscience cools, témoigne de ce nouvel enfermement des corps dans la monade individuelle, fixée tel un robot sur l’objectif de maximisation du bonheur personnel, comme s’il s’agissait d’une ascèse du pauvre moi vide de sens de l’époque post-moderne.

    c’est donc pertinent, cette mise en scène du coach. Ce spectacle a l’air intéressant....

    • zénon denon 84
      • Posté à 18h24 le 18/02/2010
      • Internaute 30028
        Bonne

      Ou l’on voit par là,
      Qu’il est toujours bon
      de rappeler
      ________________________________
      Cette belle parution du » comité invisible »
      avec
      ce petit livre vert aux éditions de la Fabrique à...7 euros .

      ___« L’insurrection qui vient “___
      Petit livre ,mais explosif ,ça oui !

      Ce dont not bon gouvernement
      avait vite compris ...en son temps.

      Ah les déclarations de MAM .

      • fantome de la nuit
        fantome de la nuit répond à zénon denon 84
        insomniaque
        • Posté à 18h34 le 18/02/2010
        • Internaute 50069
          insomniaque

        Ah, le petit livre vert...

        Et plein d’autres parutions aux éditions de la Fabrique...

        Tout a failli, vive le communisme !
        Théorie du Bloom
        Premiers Matériaux pour une Théorie de la Jeune-Fille

        Bref, une bonne dose des écrits de Tiqqun 1 et 2...

        Mais que l’on sache que, de toutes façons, ces textes, et bien d’autres, sont disponibles gratuitement à l’adresse suivante :

        Lien

        Parce que « la Métaphysique Critique est la rage à un tel degré d’accumulation qu’elle devient regard »... (in qu’est-ce que la métaphysique critique ? , Tiqqun 1)

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 22h28 le 19/02/2010
    • Internaute 45067
      Littéral

    Je m’en tiens à la seule présentation de la pièce dans l’article et la lecture du texte Comment faire ? de la revue Tiqqun2, car je n’ai pas lu le texte joué.
    Comment le pourrais-je, d’ailleurs ?

    Ça fait peur !

    Comment faire ? Et alors, la pièce illustre-t-elle le discours en filigrane de de la seule révolte possible, désespérée, celle du sabotage ?

    Walter Benjamin, il y a environ 100 ans, enfant encore, était resté ébahi et hanté pendant longtemps faute de pouvoir le penser, l’acte bien réel d’un travailleur précaire qui, usé à distribuer presque pour rien des papiers publicitaires, les jette, rageur dans le caniveau.

    Sabotage donc, comme acte élémentaire de la révolution qui va venir ?

    Ne savons-nous pas ce qu’il est advenu ?

    Le fascisme est passé.

    Malgré l’avertissement de Benjamin Franklin en sacrifiant la Liberté aux sentiments sécuritaires, nous avons perdu et des libertés et la sécurité.

    Comment faire ?

    Mis il suffit de mourir, culturellement s’entend, en échappant non pas à la taxonomie, mais à la dénomination même.

    Plus loin encore que la mort de l’auteur, la mort et du sujet et de la personne, le sabotage suprême, se détruire soi-même en tant qu’être social.

    Après l’effroyable et énième acculturation convulsive imposée par les pouvoirs, on nous propose d’entrer dans un cimetière, un monde des ombres.
    Ombre singulière parmi les ombres, dénuée de tout désir, pour ne plus rien imaginer afin d’éviter l’érotisation sauf la seule qui semble valoir parmi les morts-vivants, celle de la violence pure contre le soupçon de l’ombre d’une organisation humaine.

    Au seul prétexte qu’il n’existerait d’organisation qu’aliénante  ?

    Mais, ce qui était le pire, de l’horreur totalitaire, c’était le refus conscient de reconnaitre une organisation pourtant bien réelle et qui au sein même de l’enfer technocratique et bureaucratique dont la violence la plus effroyable était bien ce refus de nommer le réel.

    Ils disaient : disparaitre dans la nuit et le brouillard.
    Non pas un à un, mais aussi et surtout comme membre de ces constructions hâtives et aléatoires, si précaires d’organisations assez humaines pour survivre dans la machinerie industrielle mortifère, et que les bourreaux ne voulaient absolument pas inscrire dans leurs registres.
    Surtout pas de traces.

    Tiqqun, ses tautologies, ses aphorismes obscurs, ses contresens qui signifient, surtout l’oubli de l’historicité.

  • jacquespeset
    jacquespeset
    inventeur
    • Posté à 16h49 le 18/02/2010
    • Internaute 105082
      inventeur

    « Du “ que faire ?” au “ comment faire ?” »
    Plutôt que de s’interroger sur le que faire et le comment faire, si ces comédiens travaillaient d’abord sur le comment ils faisaient ceux d’avant, et pour quoi faire. Rien ne change, à condition de savoir ce qui nous précède. Une brèche gigantesque s’est crée entre la province et Paris après la guerre 14-18. Le désenchantement fut la règle de vie. L’autre guerre et son horreur accentuèrent ce vide. Les valeurs avaient disparu. Quelques individus passionnés firent de leur mieux. Le pire fut en art plastique. Le Cubisme et tous les mouvements qui en furent issus, pour ou contre, ne conduisirent qu’à des impasses. Que faisaient-ils avant ? Comment faisaient-ils avant ? Ils repartaient des œuvres des génies de l’art du passé. Avec le présent de leur époque, où ils baignaient, Manet naquit en jouant avec les œuvres de ce passé, Van Gogh et Gauguin de même. Jusqu’à Picasso qui par son silence a tué la création. Pris pour un magicien, qu’il fut mais de foire par son silence et ce qu’il laissa dire, ce que personne ne vit, il embobina même Malraux. Son mythe était assuré. Depuis sa mort, son génie détourné se répète dans toutes les expositions où la béate attitude est de mise devant ses œuvres. Il faut les aimer ! C’est du Picasso ! Que faire quand dans le présent actuel, ce silence caché de Picasso ne peut pas être écouté. Et pourtant il existe ce qu’il aurait du nous livrer, au moins dans ses dernières années, pour profiter de cette blague du « comment faire », et du « que faire » qu’il nous cacha tel un gamin.

    • lavaguefrisée
      lavaguefrisée répond à jacquespeset
      spectacle
      • Posté à 17h37 le 18/02/2010
      • Internaute 99004
        spectacle

      très beau spectacle ! ! !
      allez-y, courrez-y
      j’en garde une impression amère, un goût pour le « à faire “
      un spectacle qui remue, qui pose des questions, ça fait du bien, enfin !

      • jacquespeset
        jacquespeset répond à lavaguefrisée
        inventeur
        • Posté à 22h43 le 18/02/2010
        • Internaute 105082
          inventeur

        Je crois percevoir une note d’humour ! Je vous livre à vous et à celles et ceux qui souhaiteraient le connaître, ce que Picasso nous cacha.Sur mon blog je livre une oeuvre de Picasso par année. Et d’année en année, d’article en article, vous pourrez si vous acceptez de passer entre 15 et 30 minutes par jour, connaître ce langage de Picasso. Ce que je vous dis au début risque de vous décourager. Une fois que vous aurez compris, chaque article sera un jeu d’enfant pour le déchiffrer. Bon courage pour celles et ceux qui croient que des passionnés de dessin, peuvent découvrir du nouveau sur Picasso. Mon blog : Lien

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