Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Le Tchétchène Zakaïev et la « non rééducable » Anna Politkovskaïa

Publié le 28/04/2010 à 12h34



Mireille Perrier dans « Anna Politkovskaïa : non rééducable »

Il est des spectacles qui passent dans le corps d’une actrice ou d’un acteur, et d’autres, plus rares, qui collent à la peau. C’est le cas pour Mireille Perrier et « Anna Politkovskaïa : non rééducable ».

Les mots d’Anna Politkovskaïa

La journaliste russe, inlassable pourfendeuse des mensonges du Kremlin, a beaucoup écrit sur la Tchétchénie, sur son pays. « Douloureuse Russie » est le titre de son dernier ouvrage avant son assassinat le 7 octobre 2006 au pied de son immeuble à Moscou.

Les assassins courent toujours et Poutine n’a pas dit qu’il les poursuivrait « jusque dans les chiottes ». Au contraire, il a parlé avec mépris de la femme assassinée.

Restent donc les mots d’Anna Politkovskaïa. Mireille Perrier (dont on a fait la connaissance naguère au coin du premier film de Léo Carax) s’en était saisie sur la scène du Lavoir moderne parisien dans le quartier de la Goutte d’or. Avec succès.

Elle reprend ce spectacle à la maison des Métallos (haut lieu de la mémoire ouvrière dont le souvenir a été effacé par une odieuse rénovation) remise sur rails par une nouvelle direction.

« Que la liberté soit avec toi »

L’espace est plus grand, son jeu plus ample, les lumières soignées et dans une nouvelle séquence, elle insiste sur les tourments qui troublaient la conscience de la journaliste.

Pour Mireille Perrier, c’est plus qu’un spectacle :

« Quand j’ai commencé à travailler pour ce spectacle, une chose a changé en moi c’est la notion de liberté. »

Une notion « ancrée dans la culture du “bonjour” », ajoute-t-elle, puisqu’en Tchétchénie, pour dire « bonjour », on dit : « Que la liberté soit avec toi ».

Alors, chaque soir, après le spectacle l’actrice invite des Tchétchènes, des écrivains, des avocats, des journalistes concernés de près ou de loin par Anna Politkovskaïa. Le temps d’une « rencontre », d’un échange.

Le premier soir, Mireille Perrier a quitté le pantalon qu’elle met pour jouer et c’est en robe rouge qu’elle s’est assise à côté de son invité Akhmed Zakaïev.

Zakaïev, l’acteur et metteur en scène


Akhmed Zakaïev à la maison des métallos

L’homme a offert un gros bouquet de fleurs à « l’immense actrice ». Lui même, dans une autre vie ou presque, avait été acteur (on dit qu’il jouait Shakespeare avec force) et metteur en scène à Grozny. En 1991 il était devenu président de l’union des acteurs de Tchétchénie.

Sa vie commence à basculer quand il est nommé ministre de la Culture par Doudaïev en 1994. Survient la première guerre en Tchétchénie, le voici chef militaire.

Plus tard, il deviendra ministre des Affaires étrangères du Président élu Aslan Maskhadov avant d’être blessé lors de la seconde guerre en Tchétchénie (1999). Il devient alors le représentant officiel du Président Maskhadov en Europe occidentale.

Maskhadov est assassiné. Désormais, la paix règne officiellement en Tchétchénie et Poutine en a confié les clefs au Tchétchène Ramzan Kadyrov.

Zakaïev, le porte-parole

Qu’est devenu Akhmed Zakaïev ? Il ne représente plus rien si ce n’est lui-même. Il vit avec sa famille à Londres, avec un statut de réfugié politique.

Selon Jonathan Littell, bon connaisseur du dossier tchétchène (« Tchétchénie, an II »), il serait « financé depuis des années par le milliardaire et opposant politique russe Boris Berezovski ».

C’est un « homme qui n’a pas peur d’exhiber son train de vie », ajoute-t-il, perfide. Littell décrit l’élégance de son costume et de ses chaussures et, de fait, c’est un homme bien mis, aux cheveux blancs, qui prend place à la maison des Métallos.

Littell, ne l’aime guère. Il lui préfère le chirurgien Oumar Khambiev qui s’était réfugié en France pendant la deuxième guerre, et racontait, d’un air fatigué et fiévreux, la résistance tchétchène.

Khambiev a fini par céder au chantage (Kadyrov menaçait de s’en prendre à sa famille), à l’appel du pays natal (il n’avait jamais réussi à parler une langue étrangère) et à l’envie d’exercer son métier. Il a cédé, il est revenu. C’est un homme déchiré.

Littell a de la tendresse pour lui. Il ne voit en Zakaïev qu’un animal politique :

« La question de son retour semble être une question de prix autant que de garanties. »

« Si je revenais, cela serait une trahison »

A la maison des Métallos, Zakaïev affirme : « Je n’ai jamais été en contact avec Kadyrov ». Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’a pas été avec ses émissaires.

Il dit être en contact avec les représentants de Medvedev et Poutine qui lui ont proposé « des postes » (alors qu’ils le recherchent, par ailleurs, pour terrorisme). Il martèle : « Ce que je veux, c’est une paix durable. Si je revenais dans mon pays, cela serait une trahison ».


Mireille Perrier et Akhmed Zakaïev à la Maison des métallos

Est-ce l’acteur qui parle ? Le citoyen tchétchène ? Le politicien ? Les trois sans doute. C’est un homme seul qui monologue. Il se sent proche des « voix isolées qui osent parler en Russie ».

Il est amer, non sans raison :

« Autrefois, le monde luttait contre le régime stalinien et soutenait les dissidents. Or aujourd’hui, les rares intellectuels russes qui se battent ne sont pas soutenus. C’est cela qui est le plus terrible, ce manque de soutien du reste du monde ».

Sans doute en disant cela, parle-t-il aussi de lui-même. Zakaïev s’accroche à l’accord de paix que le Président Eltsine et Aslan Maskhadov avaient signé le 12 mai 1997. « Je suis sûr qu’un jour on retournera un jour à cet accord ».

Mireille Perrier l’écoute. « Maintenant que les politiques font du spectacle, que reste-il alors à ceux dont le spectacle fut le métier ? Sinon de faire apparaître la réalité », a-t-elle déclaré à Lembit Peterson, grande figure du théâtre de Tallinn (Estonie) qui lui demandait pourquoi elle avait choisi « une pièce politique ».

Anna Politkovskaïa : non rééducable de Stefano Massini - adaptation et jeu Mireille Perrier - à la maison des Métallos - 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris - jusqu’au 12 mai - du mar. au vend. à 20h, le sam. à 19h et le dim. à 15h - rencontres vers 20h30 - 9€/13€ - Rés. : 01 47 00 25 20 - Rens. : 01 48 05 88 27.

  • 3166 visites
  • 7 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Oreljen
    Oreljen
    ingénieur
    • Posté à 18h06 le 28/04/2010
    • Internaute 75036
      ingénieur

    Deux détails :
    « Les assassins courent toujours et Poutine n’a pas dit qu’il les poursuivrait “jusque dans les chiottes”. Au contraire, il a parlé avec mépris de la femme assassinée. » Voir cette vidéo (Lien), où il dit, après avoir rappelé qu’elle était critique du pouvoir et extrêmement peu écoutée en Russie (ce qui est très fréquent pour les consciences d’un pays), que les assassins,
    quels qu’ils soient, quels que soient les motifs, doivent être retrouvés et punis.
    « en Tchétchénie, pour dire “ bonjour ”, on dit : “Que la liberté soit avec toi”. Est-ce un jeu de mots entre “марша догІийла” (bonjour) et маьршо (sûreté, liberté) ?

  • Laffreux Jojo
    Laffreux Jojo
    penseur libre
    • Posté à 20h00 le 28/04/2010
    • Internaute 60376
      penseur libre

    Article dégoulinant de bien pensance, de complaisance.
    Tout plein de bonnes intentions, sniff, sniff, sortez vos mouchoirs.

    Qui peut croire qu’une telle initiative fait bouger quoi que ce soit ?
    Faut être plus que naïf.

    « Une chose à changé en moi, c’est la notion de liberté », Hein ?
    Grand Dieu quelle idiotie.

    Il y a une chose qui a changé en moi : je croyais le théâtre moribond, mais non, il est mort.
    Et les « critiques » de théâtre avec. Bon débarras.

    • paradoxa
      paradoxa répond à Laffreux Jojo
      • Posté à 19h04 le 29/04/2010
      • Internaute 20325

      Bonsoir penseur, « libre » sans doute, mais aussi très désinvolte, car si vous aviez lu cet article en entier vous ne pourriez conclure de la sorte. Non seulement le « critique » n’est ni mort, ni même moribond, mais il est particulièrement « vif » dans un article qui ne sent nullement la « bien pensance » car il donne à lire bien des points de vue sur la question, pour qui prend le temps de tout lire.

      Quant à la phrase que vous traitez d’idiotie, elle dit une expérience vécue par tous ceux et celles qui ont lu et travaillé quelque peu les textes d’Anna Politkovskaïa ou ceux qui s’appuient sur ses enquêtes, en particulier pour les actrices qui les ont « dits ».

      Mais c’est vrai que vous jugez de l’extérieur puisque vous pensez ( ?) en vous en réjouissant (« Bon débarras ») que le théâtre est mort . Libre à vous en effet de « penser » ( ?) de la sorte.

      Mais en affirmant cela vous semblez ne pas comprendre non plus le sens de la phrase de Mireille Perrier : « Maintenant que les politiques font du spectacle, que reste-il alors à ceux dont le spectacle fut le métier ? Sinon de faire apparaître la réalité », ce qui rejoint les pensées, libres et pertinentes d’Alain Béhar : « il y a autre chose qui compte à la lutte que des revendications. Qui ne peut qu’être déçu et que l’art accueille » ou de Sarah Kofman : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »

      • Laffreux Jojo
        Laffreux Jojo répond à paradoxa
        penseur libre
        • Posté à 08h54 le 30/04/2010
        • Internaute 60376
          penseur libre

        La seule partie « critique » de l’article est : les lumières sont soignées ! Encore heureux (quoique...)
        Non, sous couvert d’un projet idéologiquement « inattaquable », car en effet qui serais-je pour dire du mal de cette malheureuse journaliste, le travail théâtral, lui, passe complètement à la trappe.
        Si vous voulez voir un tant soit peu ce qu’un théâtre politique peut être, allez voir en Allemagne. On aime ou pas, mais quelle vitalité, quelle diversité...

        Ici, tout est bien sage, tout n’est que convenances, joliesse, et... copinage.

        Maintenant que les politiques font du spectacle, eh bien, faudrait faire du THEATRE, car les deux ne sont pas synonymes.
        Et la réalité n’existe - par définition- pas au théâtre, puisqu’on est dans la « représentation ». Et l’authenticité n’est pas gage de qualité, loin de là.

        La phrase est en effet idiote... sa notion de liberté a changé... éclairez ma lanterne, ça veut dire quoi ?

        En France, oui, le théâtre est mort. On le voit tous les jours... suffit de voir qui dirigent les 4 plus grandes institutions en France, quelle misère...
        puis l’absence totale d’originalité formelle... des auteurs faiblards... et j’en passe...

        Oui, je polémique, mais l’absence total de distance critique, qui devrait être la qualité première d’un « critique » digne de ce nom, m’a copieusement agacé.

         
        • Croche
          Croche répond à Laffreux Jojo
          citoyenne
          • Posté à 20h23 le 30/04/2010
          • Internaute 60833
            citoyenne

          Laffreux Jojo, avez-vous vu ce spectacle ?

          • Laffreux Jojo
            Laffreux Jojo répond à Croche
            penseur libre
            • Posté à 23h01 le 30/04/2010
            • Internaute 60376
              penseur libre

            Non, et je ne vois pas ce que ça enlèverait à mes remarques quant aux qualités de l’article ci-dessus (c’est lui qui m’insupporte, pas le spectacle dont je me contrefous)... et qui n’en parle pas du spectacle à proprement parler, justement ! Mais plutôt de son contexte sociétal.
            Et comme la cause est « juste », la critique est absente. Pffff...
            (En plus un sujet russe, alors Thibaudat, traducteur à ces heures perdues de cette langue, vous comprenez... Il serait temps qu’il en apprenne une autre, cela élargira son horizon)
            Par ailleurs je viens d’entendre Mireille Perrier (que je n’apprécie pas du tout et dont je suis les agissements... rares... depuis longtemps, notamment dans les spectacles « jeunes » de Laurent Pelly) à la radio affirmer qu’elle faisait du « théâtre-documentaire » ( ! ! ! Le concept du tonnerre !) et je dois dire que ça ne me donne pas envie de m’imposer ça. Théâtre documentaire... quoi encore ?
            Et personne ne m’a encore expliqué la remarque idiote (« ma notion de liberté a changé »... hein ? ? ? Puis quoi ? comment ?)... j’attends vos interprétations avec impatience.

            • Croche
              Croche répond à Laffreux Jojo
              citoyenne
              • Posté à 18h02 le 01/05/2010
              • Internaute 60833
                citoyenne

              Eh bien, aller voir un spectacle permet souvent de comprendre une critique... et d’élargir son horizon, comme vous le dites ! En tous cas ce n’est pas mauvais pour la santé, je vous assure.

              Cela dit je suis d’accord, la critique ne porte que sur Anna Politkoskaia et sur ses combats et son histoire. Mais... elle est paradoxalement assez fidèle au spectacle, qui théâtralement n’était en effet pas incroyablement inventif.
              Seulement, le fait que ce soit une pièce de théâtre et non une conférence sur Anna Politkovskaia permet à pas mal de personnes (dont moi) d’en apprendre beaucoup ! car je ne serais certainement pas allée à une conférence sur ce sujet, et j’ai été passionnée par ce que j’ai appris.
              Donc pour moi la forme théâtrale sert bien à quelque chose, même si elle pourrait être plus aboutie. Et le terme de théâtre-documentaire est assez proche de ce que j’ai vu, me semble-t-il.

              Quant à la « remarque idiote » sur la notion de liberté de Mireille Perrier, il se trouve que j’ai assisté à la même représentation que Jean-Pierre Thibaudat et à la rencontre avec Akhmed Sakaiev ; malheureusement cette rencontre s’est vite transformée en loooongue conférence de Sakaiev et une des seules phrases que Mireille Perrier ait pu placer, ce fut celle-ci. Elle a été tout de suite coupée et n’a pas pu développer... Evidemment sortie de son contexte et non expliquée, cette seule phrase fait un peu pauvre. Je ne crois pas qu’il faille pour autant la ranger dans les « remarques idiotes ».
              Voilà pour ma contribution au débat, vous éclaire-t-elle pour autant, vous qui avez tout vu, tout entendu et êtes lassé par notre monde ?

        3 autres commentaires
Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.