Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Angélica Liddell décoiffe la programmation d'Avignon

Publié le 20/07/2010 à 17h09


Angelical Liddell « ano de ricardo » (Francesca Paraguai)

Le Festival allait avec ses hauts, ses bas, ses ébats et débats. Les suppléments des quotidiens et magazines, le plus souvent interchangeables, avaient parlé des deux invités du Festival -le metteur en scène Christoph Marthaler et l’écrivain Olivier Cadiot-, du retour de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, et ainsi de suite. Personne ou presque n’avait vu venir l’ouragan venu d’Espagne, l’évidence Angélica Liddell.

Découvrez là en vidéo à travers ses interventions lors de la conférence de presse au Cloitre Saint Louis où elle explique qu’elle a toujours raconté des histoires de monstres et que son moteur pour monter en scène avant d’endosser le personnage de Richard II, c’est l’indignation.

C’est un enfant (vietnamien, mexicain, rom, etc), les bras en croix, meurtri (guerre, exil, divorce, etc), nu comme un ver, les traits du visage veinés de douleur. La photo, déréalisée, telle une icône de carton pâte se dresse au fond de la chapelle des Pénitents blancs.

C’est sous le regard de ce corps balafré d’un enfant Christ d’aujourd’hui que se déroule ce spectacle extrême, écorché vif, concentré de douleur, de violence et de beauté noire qu’est « El año de Ricardo » (« L’Année de Richard ») de et par Angélica Liddell.

Au fond, un lit d’étudiant dostoïevskien ou d’ouvrier émigré ou de roi dans la dèche. Ça et là des reliques de notre civilisation occidentale : soupière en porcelaine ouvragée, petites croix de bois maintenues à la verticale par une pomme de terre ou un caillou, sanglier -ou cochon comme disent les chasseurs- empaillé, tableau de maître ancien d’une Nativité généreuse chère à la peinture européenne, tas de terre noire dont sont friands les cimetières.

Composant une âpre trinité avec l’image centrale, deux autres effigies sont suspendues de chaque côté : deux fois deux corps de victimes, dont l’un des bras n’est que viscères dessinées (Goya, planche anatomique ou photo de reporter de guerre... même combat).

Tout cela est progressivement mis en place par le ludion muet Gumersindo Puche, mi « punching-ball », mi serviteur, par ailleurs complice de la première heure de l’espagnole Angélica Liddell.

La scène comme tribune, confessionnal, ring, chambre à tout faire

Et la voici qui déboule. Actrice, auteure, metteure en scène, elle est tout cela à la fois mais ces mots semblent sinon caduques du moins désuets devant cette femme incendiaire qui remet le théâtre dans ses primitifs starting-blocks : le corps à corps d’un corps avec lui-même, une éruption volcanique des mots.

La scène comme tribune, confessionnal, ring, chambre à tout faire, radeau de survie. L’individu s’y dresse, s’y prosterne dans toute sa splendeur et son abjection. Douleur et terreur sont ici des murs mitoyens, et l’impudeur comme un dernier rempart contre l’avilissement du corps et du langage.

Il y a tout cela dans le corps à corps entre Ricardo et Angélica, l’un par l’autre, l’un dans l’autre. Ricardo c’est Richard III, le difforme, le bossu, un roi de Shakespeare lequel, mieux que personne, a su raconter les noces impitoyables du mal et du pouvoir.

Ricardo c’est Berlusconi et ses implants, Sarkozy et ses talonnettes, Poutine et ses chiottes. Liddell ne parle pas beaucoup d’eux bien sûr, sauf de Lénine, leur père à tous (« Qu’aurait été Lénine s’il n’avait pas été malade ? » demande-t-elle), mais son Richard les gobe tous.


Angelical Liddell « ano de ricardo » (Francesca Paraguai)

Ricardo : le pape Pie XII « devrait puer le gaz »

Liddell n’a pas besoin de s’affubler d’une fausse bosse, c’est l’échine du spectateur qu’elle triture quand Ricardo parle du pape Pie XII qui « devrait puer le gaz » avec « tous ces juifs sur la conscience ». « Ces juifs » dont on se souvient mieux que d’autres de leur massacre parce que les survivants ont écrit « des centaines de putains de livres ».

Ecoutons Ricardo parler de démocratie :

« Les coups d’Etat, les dictatures sanglantes, le Nicaragua, tout ça c’est dépassé. Il suffit d’être élu par le peuple. Le racisme alimentera la haine des travailleurs. Nous les braquerons contre ceux qui sont plus pauvres qu’eux. »

Moyennant quoi Angélica, via Ricardo, nous renvoie à notre sac de linge sale : les ratonnades d’aujourd’hui que sont les expulsions, la diabolisation des jeunes, des juges, des chercheurs, des profs, la haine de la pensée, de l’art insurrectionnel, l’ivresse dévastatrice du pouvoir, l’écart de plus en plus grandissant entre les riches et les pauvres et en même temps la fascination du peuple pour les tyrans. Lesquels n’ont plus besoin de coups d’Etat ou de crimes, « il suffit d’être élu par le peuple ».

Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark qu’il y a quelque chose de pourri.

A quatre pattes, pantalon baissé

Angélica Liddell en appelle à la responsabilité individuelle contre les désastres et les faux semblants des collectifs de tout poil (organisations internationales, partis, etc). Que chacun se mette à nu.

Et elle n’y va pas par quatre chemins, passant deux heures le pantalon le plus souvent baissé, se mettant régulièrement à quatre pattes, découvrant ses fesses ou frottant son entrejambe, derniers refuge et geste du langage protestataire.

Parlant d’elle avec et sans masque monstrueux, vomissant sa douleur intime dans un langage « criant de vérité » -pour user d’un poncif qui ici explose dans sa littéralité- jusque dans l’abjection dont jouit Ricardo, pudique dans son impudeur, Angélica Liddell renvoie chacun à son sac d’humiliations, de lâchetés, de renoncements, de compromis.

C’est peu dire que ce corps animal fait femme, que cette pensée cinglante en acte, est au centre des conversations avignonnaises alimentées par ceux qui ont eu la chance -et souvent le privilège- de voir son travail.

Mais combien sont-ils ? « Ricardo » a seulement été donné trois fois, et le précédent spectacle (qui durait près de cinq heures avec une distribution plus étoffée), « La Casa de la fuerza » (« La Maison de la force ») trois fois aussi, si bien que nous n’avons pas pu le voir. Sur un festival qui dure trois semaines, c’est surprenant. Voici un aperçu en vidéo de ce qu’est « La maison de la force ».

La programmation d’Avignon victime du saupoudrage

Il faut remercier Hortense Archambaud et Vincent Baudriller, directeurs du Festival, d’avoir montré, pour la première fois en France, ces deux importants opus d’Angélica Liddell.

Mais avec ce nombre de représentations au rabais, ils ratiboisent la portée de l’événement, frustrent le bouche à oreille et laisse les nombreux spectateurs potentiels sur leur faim. Bref, ils n’ont pas eu le courage de leur audace.

Et comme ces courtes séries se retrouvent ailleurs, on a le sentiment qu’ils ont cédé à la maladie infantile de toute programmation, le saupoudrage, là où un festival devrait d’abord s’articuler sur quelques choix francs et massifs.

Lors d’une soirée en hommage à Alain Crombecque, un des anciens directeurs du Festival récemment disparu (soirée en direct sur France culture à laquelle je participais), Patrice Chéreau rapportait une conversation avec celui qui était son conseiller en tout dans ses années passées à Nanterre. Patrice Chéreau se demandait quel était le bon nombre de représentations pour ouvrir le Festival avec une pièce de Bernard-Marie Koltès (auteur alors inconnu). Crombecque répondit :

« Jamais moins de dix, et plutôt trente que vingt. »

Et quand il était directeur du Festival -si ma mémoire est bonne- aucune spectacle à part entière n’était donné moins de huit fois.

Angélica Liddell a fondé sa compagnie en 1993. Son nom : Atra Bilis. Soit l’humeur épaisse et sombre dans laquelle les médecins de l’Antiquité voyaient la cause de la mélancolie. Elle a écrit et joué -les deux sont chez elle indissociables- une vingtaine de pièces.

Espérons que quelques théâtres de France auront l’idée de programmer ces pièces venues en Avignon et d’autres encore d’Angélica Liddell. Elle ringardise à elle toute seule plus d’un des spectacles programmés cette année au Festival. Nous y reviendrons.

Mis à jour le 20/07/10 à 17h46 : le titre original « Angélica Liddell ringardise la programmation d’Avignon » est modifié à la demande de l’auteur.

  • 14335 visites
  • 6 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Asse42-
    Asse42-
    Royaliste engagé contre le N.O.M (...)
    • Posté à 17h46 le 20/07/2010
    • Internaute 25124
      Royaliste engagé contre le N.O.M (...)

    Merci pour ce compte-rendu qui amène à penser que la prise de conscience du monde est universelle. Que le peuple lorsqu’il a le temps de penser et de réfléchir parvient à débrouiller la vérité de la brume patiemment construite par des élites avides de pouvoir et non de bien-être pour leurs peuples.
    Merci donc à Angelica Lidedll de s’attaquer aux conformismes de la pensée que nos élites voudraient nous voir ingurgiter sans comprendre pour leur seul intérêt. Merci de contribuer à nous ouvrir les yeux.

    C’est ce que j’essaye de faire aussi à mon modeste niveau en rappelant qu’il ne faut jamais tout amalgamer dans la critique sans réfléchir :
    Lien

  • Elias
    • Posté à 23h17 le 20/07/2010
    • Internaute 9028

    Interessante contribution à la critique approfondie , indispensable à ce Festival.

  • DeaD_BodieS
    DeaD_BodieS
    saepe aquila, semper leo
    • Posté à 09h06 le 21/07/2010
    • Internaute 33962
      saepe aquila, semper leo

    Qui pour la programmer à Paris ? ! ...

  • Manuel Poujol
    Manuel Poujol
    heureux
    • Posté à 11h31 le 21/07/2010
    • Internaute 120541
      heureux

    Vous qui êtes à avignon courez voir ce spectacle ne ratez pas ça !

    Tel un tourbillon de vie venu d’ailleurs, ils sont une dizaine à venir sur scène, entrainés par la très belle et très passionnée Diana Dobreva, célèbre actrice et metteuse en scène bulgare .

    « La chose la plus importante en ce moment c’est de parler de l’amour parce qu’on l’a perdu… Avec les comédiens, on a essayé de parcourir la vie de folie d’un homme qui a sacrifié sa vie à la quête du secret de l’être à travers l’amour. On l’a fait avec une passion et avec des cœurs en feu et je pense qu’on a atteint notre but : trouver l’image de l’amour absolu et universel . »

    Le rêve éveillé d’une compagnie bulgare accueilli au Théâtre du Chêne Noir.
    Lien

  • Abdoutrentedeux-
    Abdoutrentedeux-
    agent de nettoyage
    • Posté à 12h29 le 21/07/2010
    • Internaute 120321
      agent de nettoyage

    ils osent appeler ça de la culture ...que dire sur eux...
    « La scène comme tribune, confessionnal, ring, chambre à tout faire »
    portrait d’un Tibaudat parmi tant d’autres.

    Cette population de gauche qui aime ce genre de spectacles,a un profil quasi constant , ce sont des gens d’un niveau culturel faible à médiocre qui pensent en avoir un très élevé .
    Une grande partie de leurs égarements viennent de là , il est absolument persuadés de détenir le savoir universel , croient que celui qu’ils possèdent eur permet de décrypter la réalité et pensent incarner la subversion alors que dans ce domaine , qualitativement et quantitativement , il est exactement réparti au milieu de la courbe de Gauss .

    C’est d’ailleurs parce qu’il ne porte pas le bagage civilisationnel européen , parce qu’il ne l’a pas reçu ou qu’il en a refusé l’héritage , qu’il est universaliste et relativiste , et prêt à échanger un patrimoine qu’il sous estime, dénigre contre de la verroterie idéologique et culturelle.
    Ce sont tous des touristes ahuris , des superficiels , vites convertis à des conceptions sans profondeur ni réalité et toujours démenties par l’épreuve des faits
    Le propre du crétin est d’être incapable de saisir certaines réalités.
    Pire, ce pseudo intello en vient à s’étonner ou nier les conséquences qui résultent tout simplement de ses propres choix.
    La médiocrité est un but politique car elle permet une bonne maîtrise du consumérisme de la population par conditionnement médiatique bien pensante..
    Ce pseudo intello est fondamentalement un raté , il le sait et c’est pour cela qu’il décompense en se mêlant très tôt des affaires des autres plutôt que des siennes
    Il est d’autant plus radicalement disposé à faire régner la « justice » et « l’équité » que leurs domaines d’application en est lointain et peu accessible .
    C’est que ce pseudo intello rêve sa vie , traumatisé par le réel , à la fois trop complexe et trop peu moral pour sa nature binaire ,il s’ancre très jeune dans une vison manichéenne et pavlovienne de ce qui lui est extérieur et qui demanderait un effort pour être analysé de façon personnelle.
    On notera que ses indignations et son haut sens moral ne s »appliquent jamais à son premier cercle , féministe il est souvent violent en couple et peu fiable , ami il est mauvais débiteur et prompt au retournement , collègue il est volontiers délateur et jaloux , il est souvent mauvais fils , pére absent et fallot , enseignant il n’aime pas les enfants et les trie facilement en fonction de ce que sont leurs parents , fonctionnaire il se révèle tatillon et équipé d’un bras vengeur à usage personnel .
    Il a généralement le vin mauvais , la convivialité sélective et radineuse et c’est dit-on un amant sans imagination ni générosité .
    La compagnie du pseudo intello est ennuyeuse , même lors d’un bref voyage en train , il est inquisiteur , fâcheux , cuistre , bigot , il sonde en permanence la conformité de son interlocuteur à ses propres convictions , s’offusque de la moindre entorse à sa banalité et passe alors facilement à l’insulte et à la menace si le rapport de force est raisonnable , c’est à dire à trois contre un . Sauf bien entendu quand cet intello croise un divers , forcément victime , alors son obséquiosité peut le mener aux pires complaisances
    On dit que les squelettes de nombreux auto stoppeurs intello de gauche jonchent les routes des hauts plateaux du Pérou ,des déserts mexicains , des défilés yéménites et des jungles népalaises , soit que leur naïveté ait parachevé leur ouverture à l’autre de façon longitudinale , travelers-checks inclus , soit que lassés de leur babil vertigineux ils aient été abandonnés au milieu de nulle part par de rustiques camionneurs

    L’intello aimant ce genre de pitreries culturelles, est que ce genre de petit révolutionnaire qui va jouer au redresseur de tort jusqu’à l’âge de 25 ans, après stop c’est du sérieux, faudra faire du pognon.
    Il me fait penser à un autre comique dans le genre, Legrand, le type des Don Quichotte, avec les tentes de SDF sur un quai de Seine et tout le toutim pseudo-rebelle qui est logé en plein Paris par maman et papa, et ce Legrand qui, en plein hiver, s’était envolé au soleil, souvenez-vous, laissant les SDF dont il se soucie si bien à leur triste sort.
    Du parasite made in France.

    Voici le portrait d’un thibaudat et autres.

  • vladdrak1476
    vladdrak1476
    celibataire
    • Posté à 17h14 le 21/07/2010
    • Internaute 91745
      celibataire

    A croire qu’il faut être « original », « subversif » ou montrer ses fesses pour crier au génie.
    La forme plus importante que le fond ; ce fond qui a l’air d’être limpide (donc de surface) pour l’auteur et tous les chevelus du Café de Flore.
    Ce qui est bien avec ce genre de représentation, c’est que c’est tellement obscure que tout le monde peut y trouver son compte ; toutes les analysent se valent.
    Et vas y que je te trouve une critique de la société de consommation ; ah non, pour moi c’est les conditions de vie des mineurs de cobalt 18 dans le Chiapas.
    Ca devient d’une banalité affligeante ; un peu à l’image du « Modern Art » quoi ; c’est de l’escroquerie intellectuelle.
    Je retourne à mes bouquins sur la physique quantique ; c’est bien plus poétique.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.