Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

A Aurillac, la nudité sous parapluies de Spencer Tunick

Publié le 21/08/2010 à 10h54


Il est 5h30 du matin quand, dans l’avenue de la République déserte d’Aurillac, descend vers le centre-ville un bus affichant une étrange destination en lettres lumineuses : « Spencer Tunick ».

L’Américain, qui photographie des foules nues depuis la façade de l’opéra de Sydney jusqu’au campus de Mexico, est à Aurillac. Une façon pour la ville et les organisateurs de l’association Eclat de fêter (avec éclat) les 25 ans du festival de théâtre de rue qui se déroule donc pendant quatre jours chaque année en août, dans la ville enclavée du Massif central. Bien qu’Aurillac soit encore plus difficile d’accès cette année car privée de trains (travaux sur les voies ferrées), les campings qui entourent la ville n’ont jamais été aussi pleins.

Pour ses 25 ans, l’innovation plutôt que la commémoration

Bref, pour ses 25 ans, le festival aurait pu jouer la carte reposante et reluisante de la commémoration. Un excellent numéro spécial de la Montagne s’en est chargé.

On parcourt, non sans émotions, toutes ces années marquées par d’innombrables souvenirs, de Royal de Luxe au Théâtre de l’Unité en passant par Générik vapeur, Kumulus, KomplexKapharnaum, sans oublier les centaines de « compagnies de passage » qui sont nées ou ont grandi dans le « off » et sont passées dans le « in ». Une porosité que l’on ne retrouve pas ailleurs.

Aurillac reste une fête sans être devenu une institution, un passage obligé sans avoir cédé au jeûne des complaisances. La personnalité de son directeur, l’imprévisible Jean-Marie Songy, n’y est pas pour rien. On pouvait compter sur lui et sur son équipe pour préférer l’innovation à la répétition. D’où un focus sur la performance (dont nous reparlerons) et la venue de Spencer Tunick.

La colline des gens nus et le miracle des parapluies

Le temps de ces paragraphes, le bus est rentré au dépôt. Il venait d’emmener sur le lieu de la photo (tenu secret) tous les volontaires (environ 2 000) pour poser nus, ensemble, devant l’objectif du photographe au visage de poupon.


Spencer Tunick devant les journalistes à Aurillac (Jean-Pierre Thibaudat)

Il est 6h30 quand les deux minibus de journalistes -tolérés par l’artiste soucieux de son image qu’est Spencer Tunick- arrivent sur le flanc d’une colline qui surplombe la ville, du côté du Puy Courny.

On devine au loin le photographe tour de noir vêtu sur une plate-forme, entouré d’une nuée de personnes en gilets jaunes : ses collaborateurs (une équipe de sept personnes débarquée de New York) et des membres de l’équipe du festival.

Les volontaires -hommes et femmes- se déshabillent et rangent leurs affaires dans un petit sac en plastique blanc. Le jour s’est levé, la lumière commence à être belle, étale, sans ombres néfastes.

Spencer Tunick était venu en juin faire des repérages et tout l’été un photographe d’Aurillac a fait des relevés de lumières qui allaient décider du choix des lieux et des heures de prises de vue.


La foule nue se déploie sur le flanc de la colline verte. Image du paradis terrestre ? « Meuh, n’exagérons rien », semblent suggérer les vaches d’un champ en contrebas qui se sont approchées pour l’occasion. Elles ne tardent pas, sans se départir de leur placidité légendaire chère à Kafka, à meugler quelque peu.

« Les maillots et les tatouages devant ! », hurle une voix dans un mégaphone, traduisant en français les propos du photographe. « You comme ici », poursuit ce dernier dans un réjouissant anglo-français.

Et puis vient le moment magique : chaque homme, chaque femme, ouvre un parapluie noir fourni par l’entreprise Piganiol, l’une des fiertés d’Aurillac.

Le lieu permanent de travail du festival qui accueille en résidence chaque année plusieurs compagnies de théâtre de rue porte ce nom de parapluie, objet familier aux habitants de la ville et aux festivaliers, car il pleut souvent en août durant le festival. Miracle, pas cette année.

De Magritte à Piganiol

Les parapluies noirs se déploient au dessus des corps nus. C’est comme un champ de champignons mi-humains mi-célestes qui apparaît. « Monsieur Spencer ne veut pas voir vos têtes, baissez vos parapluies ! ».

On craignait l’effet de troupeau, le relent de camp de concentration, voire un chouïa de voyeurisme. Rien de tel. C’est subtil et innocent à la fois, doux comme le paysage. Les photos se succèdent dans différentes compositions, on en verra le résultat prochainement. A coup sûr magnifique. (Voir la vidéo)

Spencer Tunick dit avoir songé au parapluie pour rendre hommage à Magritte. Chaque participant, homme ou femme de tous âges, repart avec son parapluie. Certains se plaignent d’avoir dû marcher parmi les chardons et les orties ; la plupart semblent ravis d’avoir participé à l’événement. Parmi les hommes nus, un certain Jean-Marie Songy, le directeur du festival.

Quand les minibus déposent les journalistes en ville, il est presque 9 heures du matin. Juste le temps d’aller se poser devant le séquoïa du jardin des Carmes, lieu habituel où l’indispensable Tartar(e) refait chaque année le monde en le parcourant. Un homme élevé au rang de conte et devenu, au fil des années, la mascotte du festival.

25e Festival international de théâtre de rue d’Aurillac - Jusqu’au 21 août - 04 71 43 43 70

Mis à jour le 21/08/10 à 11h55. Remplacement du titre « A Aurillac, les parapluies nus du photographe Spencer Tunick » par l’actuel.

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  • Majesté
    Majesté
    On respire enfin
    • Posté à 11h34 le 21/08/2010
    • Internaute 77564
      On respire enfin

    Un photographe de nu qui s’appelle « Tunick », ça ne s’invente pas.

  • Roger Velu-
    Roger Velu-
    CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG
    • Posté à 12h43 le 21/08/2010
    • Internaute 102062
      CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG

    Aurillac, c’est unique et magique... je regrette vraiment de ne plus avoir le loisir d’y aller traîner mes guêtres en famille comme il y a quelques années.

    La vraie belle et bonne culture populaire, elle est à Aurillac.

    Et Spencer Tucker est un poète de l’image ; unique au monde lui aussi.

    Merci monsieur Thibaudat de nous raconter tout ça si chouettement.

  • Non conformiste
    Non conformiste
    participant
    • Posté à 13h22 le 21/08/2010
    • Internaute 123477
      participant

    Ce n’est pas donné à tout le monde de poser nu pour l’œuvre d’un artiste.
    Je ne ferai pas de commentaires sur les contributions « pipi caca » des bidochons de base, s’ils avaient participé ils se seraient probablement vus discrètement écartés pour leur comportement inapproprié. De l’intérieur ce fut une expérience très sympa où se sont côtoyés les jeunes, les vieux, les beaux, les grands, les petits, les moches, les gros, les maigres, les bronzés (avec ou sans traces de maillot), les tatoués, les notables, les étudiants, les pôles emploi, les mères au foyer ... chacun avec la motivation qui reste la sienne sans avoir à la justifier. Ils sont venus d’Aurillac, mais aussi de toute la France d’au delà les frontières, seuls, en couple, hétéro ou pas, en bande de copain, en groupe de copines, entre collègues de travail, en famille ...
    Je regrette que dans les articles de presse on ne parle que de la prestation des parapluies noirs sur les hauteurs d’Aurillac, alors qu’une autre prestation s’est tenue avec les parapluies blancs dans les rues d’Aurillac, une autre dans la rivière et le lendemain à la gare.
    Il y a des événements qui marquent une vie par leur originalité, comme se promener en tenue d’Adam (ou Ève) dans les rues d’Aurillac, ou défiler en tenue d’apparat sur l’avenue des Champs-Élysées. La vie est trop courte pour la vivre triste !

  • laty15
    laty15 répond à Lictor
    au foyer
    • Posté à 22h53 le 21/08/2010
    • Internaute 123497
      au foyer

    Je suis totalement d’accord avec toi Lictor.

    J’ai fait partie de ces corps nus à Aurillac et je rassure tout le monde, j’ai une cervelle ! !
    Je suis une jeune femme de 26 ans, ronde, banale...
    Bien sûr, dans l’ensemble des personnes présentes, il y avait des « voyeurs » mais ça m’est totalement égal car ces gens là n’ont pas grand chose dans leur cervelle, eux. Tout comme ceux, ici, qui pensent que c’est de l’exhibitionnisme ou je ne sais quoi d’autre. Notre société montre des corps nus en les érotisant au max pour faire du fric. Du coup, si on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, tout ce qui est nu est en rapport avec le sexe au sens large. Il faut peut-être un peu plus approfondir votre vision des choses, se remettre en question, vous dire que peut-être un corps nu est tout simplement... un corps nu, sans rien imaginer de plus.

    Je me suis déshabillée avec un peu d’appréhension, c’est vrai. La raison de ma présence était assez particulière : je dois perdre beaucoup de poids dans l’année à venir pour des raisons de santé et cette installation était l’occasion pour moi, de tourner la page sur « ce corps », une manière de lui dire au revoir et de me permettre d’accueillir « mon nouveau corps ». Peut-être un peu tordue comme idée mais c’était mon but initial.
    Etrangement, je me suis rendue compte, en déambulant dans les rues totalement nue, que jamais je ne m’étais sentie si bien avec moi-même. Pas besoin de regarder si ma tunique longue cachait bien mon ventre un peu rond... non j’étais Moi sans artifices.

    Alors, malgré les médisances, les critiques, les remarques salaces de certains voire même de beaucoup, cette expérience a été bénéfique pour moi, bien plus que je ne l’imaginais. Bien sûr que Spencer va se faire du fric en exposant mon corps. Et alors ? Moi j’y ai gagné une amie très précieuse, moi-même.

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