« La Loi du marcheur » : Nicolas Bouchaud, passeur de Serge Daney
Que voit-on dans le spectacle « La Loi du marcheur » ? Un homme qui parle. Un acteur qui met son corps au service de cette parole. L’homme, c’est Serge Daney à travers les entretiens -sorte de biographie errante et réflexive- qu’il enregistra, face à Régis Debray, quelques mois avant de mourir du sida en 1992. L’acteur, c’est Nicolas Bouchaud, que l’on a souvent vu ces dernières années dans les spectacles mis en scène par son pote Jean-François Sivadier. L’acteur, seul en scène, a travaillé sous l’œil complice du metteur en scène Eric Didry et de Véronique Timsit.
Il ne s’agissait pas pour eux de donner à entendre un résumé de l’œuvre critique de Serge Daney aux Cahiers du cinéma puis à Libération, et enfin à la revue Trafic qu’il a fondé. Ni de faire un florilège de ses textes. Ni encore de raconter sa vie, même si Daney parle de son enfance où tout se noua les soirs où sa mère, délaissant la vaisselle, entraînait son fils unique dans un cinéma du XIe arrondissement de Paris.
Non le pari, magnifiquement tenu, c’est de donner à voir et entendre une pensée en acte, prenant littéralement parole, dans le mouvement de son émergence, avec ses hésitations, ses redites, ses phrases laissées en l’air, ses égarements, ses percées soudaines, ses trouvailles , ses formules ramassées en un beau paradoxe.
Une pensée au travail, à travers et à partir des confidences d’un homme qu’il sait qu’il va mourir -bien que cette dimension n’entre pas ouvertement dans le champ de sa parole.
Bouchaud n’imite pas Daney
Daney ne se laisse pas aller au jeu testamentaire du « film-qui-sera-diffusé-après-ma-mort ». C’est le présent qui l’intéresse, comment le passé fait retour dans le présent. Comment aussi le parcours devient, pour nous, avec le temps, un cheminement historique marqué par l’après-guerre, la guerre -Daney est né en 1944-, un enfance pauvre -mais heureuse- passée dans un monde où la télévision n’existait pas encore.
Bouchaud, dans le décalage même de sa voix qui n’imite en rien la voix de Daney -voilée de voyages et de nuits obscures-, de son corps plus tonique et massif que celui de Serge, ancre cette distance. Ce qu’a vécu Daney, ce qu’il a observé, c’est un monde disparu.
Ce décalage du comédien de théâtre produit un autre effet réjouissant, celui de mettre au premier plan l’ironie féroce des propos de Daney parlant de Fernandel, de PPDA ou Guillaume Durand, ou évoquant l’homérique voyage qu’il fit à 20 ans avec un ami, au Saint des saints Hollywood.
Le souvenir des ciné-clubs d’autrefois
Daney aime dire que ce sont les films qui nous regardent. Doublement spectateur donc. Et le théâtre redouble la donne à son tour : le « spectateur-Daney-Bouchaud » s’adresse à nous, spectateurs, et l’acteur Bouchaud fait l’acteur/le pitre. Et partant, met sur la sellette notre regard de spectateur.
A dire vrai, ce spectacle me rappelle les séances des cinéclubs d’autrefois quand, dans un cinéma de banlieue ou de province, un type (jamais une femme) des Cahiers du cinéma ou de Premier Plan -voir de Positif- venait présenter le film de la « soirée art et essai » et en discutait après avec le public.
Sauf que là, tout se mélange : le film, le type des Cahiers, le « spectateur-débatteur » ne font qu’un. Bouchaud, avec force, joue tous les rôles. Y compris celui du « spectateur-Bouchaud », car il y a fort à penser qu’il partage pour l’essentiel la pensée et le mode de pensée de Serge Daney.
► « La Loi du marcheur » Théâtre du Rond-point - Festival d’automne - jusqu’au 16 oct. - mar. - sam. 20h30, dim. 15h30 - représentations suppl. les 2, 9 et 16 oct. à 17h - de 10 à 27 € - rens. 01 44 95 98 21. Puis Clermond-Ferrant (19-22 oct.), Béziers (4-6 nov.) et Chambéry (31 jan-1er fév. 2011).
- Sur theatredurondpoint.fr"La Loi du marcheur" sur le site du Théâtre du Rond-point
- Sur pol-editeur.comBiographie de Serge Daney, sur pol-editeur.com
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La loi du marcheur... Je me suis demandé pourquoi ce mot « loi ». Marcheur, c’était évident, quand on connaît Daney. Mais Loi, et avec une majuscule aussi pesante ! Daney était tout le contraire de la pesanteur, et plutôt hors (« la Loi » ). Passenger clandestin.
Je n’ai compris qu’après le clin d’oeil à la vieille loi du marché (comme disait Claude Roy « La marche du marchand vers le marché, c’est un mouvement millénaire, mais aujourd’hui en voie de disparition »), devenu entre temps la sacro-sainte Loi du Marché de tous les Assis.
C’est un bon titre, comme savait en jouer Daney (Le salaire du zappeur (1988), Devant la recrudescence des vols de sacs à main... (1991), etc).
Avant de saisir l’allusion, je me souvenais de Daney expliquant - à propos de Stalker (Tarkovski) - que « to stalk » en anglais, c’est « chasser à l’approche », une façon de s’approcher en marchant, une démarche, presque une danse en terrain vague ou miné.
Et alors ce coup d’oeil de ciné-fils : « On a vu, au cinéma, des déambulations urbaines, des cow-boys qui avancent coquettement à petits pas pour se tirer dessus, des piétinements de foules, des couples qui dansent : on n’a jamais vu le stalk. Le film de Tarkovski est avant tout un documentaire sur une certaine façon de marcher qui n’est peut-être pas la meilleure (surtout en URSS) mais qui est tout ce qui reste quand tous les points de repère ont disparu et que plus rien n’est sûr. » (C’était en novembre 1981.)




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