Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Amazonie : la langue des Arawak sauvée par l'écrit

Publié le 26/10/2010 à 18h34


Ursala Visser Biswane, femme arawak écrivant sa langue (Marie-France Patte)

Comment dit-on « terre » en langue arawak ? On dit « horhorho », attendu que « rh » est un son unique intermédiaire entre le « r » et le « l ». On a toujours dit comme cela, mais ce n’est que depuis peu qu’on peut écrire ainsi, autrement dit transcrire en langue écrite, l’oralité du mot « horhorho ». Et tous les autres mots de cette langue orale amérindienne.

Une langue orale menacée

Il y avait urgence. La langue arawak était, est toujours, une langue menacée, parlée en Guyane française par 1 500 personnes, mais également parlée au Surinam, pays frontalier (et aussi au Guyana et en Guyane vénézuélienne).

Tout se concrétise en 2006, lorsque se tient (une semaine en septembre à Cayenne) le premier atelier sur le thème « écrire la langue arawak ». Avec tables, micros et beaucoup de volonté.

L’atelier associe un laboratoire du CNRS, le Celia (Centre d’études des langues indigènes d’Amérique) en la personne de Marie-France Patte (personnage pivot de toute cette histoire) et deux associations des villages de Sainte-Rose-de-Lima et de Balaté, chaque village réunissant plusieurs communes.

Un atelier pour écrire la langue


Cyril Sabajo, auteur du premier texte en langue arawak (Marie-France Patte)

L’enjeu premier est simple : favoriser l’apprentissage de l’écrit pour sauvegarder cette langue de tradition orale. Nombreux sont les Arawak qui y participent. Le projet est fédérateur et engrange du lien social. Des questions comme « Qu’est-ce qu’un mot ? » ou « Comment écrire les sons de la langue ? » sont au centre des discutions.

C’est au cours de ce séminaire que Cyril Sabajo signe « horhorho » le premier poème écrit (et non plus seulement dit) en langue arawak : « Horhorho, Horhorho, Bî to Worhorha » (« Terre, terre, toi notre Terre ») en sont les deux premiers vers.

Une première grammaire

Deux ans plus tard, Marie-France Patte publie « Parlons arawak, une langue amérindienne d’Amazonie » (éditions L’Harmattan), ouvrage qui constitue la première grammaire approfondie de cette langue (re)venue de loin.

Le terme « arawak » est d’une étymologie « incertaine » écrit-elle. La langue est aussi appelée « lokono » mais c’est « un mot de la langue difficile à traduire hors contexte puisqu’il peut signifier “les gens ” (par opposition aux autres êtres animés et aux personnages mythologiques), “ les Amérindiens” (par opposition aux autres groupes humains) ou “ les Arawak ” (par opposition aux autres Amérindiens).

Bref, l’Arawak est fier d’être arawak. D’ailleurs, lorsque Christophe Colomb débarqua, les premiers Amérindiens qu’il rencontra parlaient une langue arawak. En colonisateurs “modèles”, Colomb et les autres donnèrent un nom de leur choix à ces autochtones : “ les Taïnos ”

Un premier recueil de textes

Et aujourd’hui, voici que paraît, en édition bilingue, un premier ouvrage littéraire réunissant des poèmes et contes brefs : “ Textes des Amérindiens arawak de Guyane ” autrement dit “ Guyane oâya Arhoaka lokonon burhutusa ”.

Outre la beauté des textes (certains signés à plusieurs mains) qui disent souvent les choses de la vie et son lot de légendes, on y apprend bien des choses. Ainsi, la lune, en langue arawak, est une figure masculine, liée à la fécondité de la terre (la société, elle, est “ matrilinéaire ”, on hérite du nom de sa mère). Un poème raconte une éclipse de lune, les hommes viennent au secours de Lune pour qu’il ne meure pas.

Outre la culture du manioc amer, la pêche est une activité importante, et les noms de poissons innombrables en langue arawak. L’imiri s’apparente à la silure, le korhibiro à l’anguille, le kashi est un poisson-chat, le shimodo une anguille électrique et le serebe un poisson argenté. Autre texte, “ La Forêt brûle ” met en présence un colibri et un tatou. C’est beau comme une fable de La fontaine.

Si le premier poème du recueil est légitimement “ Horhorho ”, le dernier, “ Le Rêve de Orhibarha ”, est une légende où l’on retrouve le colibri. Une nuit, la femme du chef rêve d’attraper les oiseaux qui viennent se poser près de sa maison, mais les oiseaux s’échappent. Dans la suite du rêve, le colibri enterre une petite bourse. Au réveil, la femme raconte le rêve à son mari, ce dernier veut en avoir le cœur net : le couple va chercher la bourse. Et la trouve.

Dedans, une graine noire brillante. Ils ont peur, veulent la jeter, mais la graine les en dissuade. S’ils la jettent, tous les Arawak mourront. Alors ils plantent la graine. C’est du tabac. “ Et depuis ce temps là, les Arawak fument et respectent le tabac. ”

Kidia tha îbonoan to udiaha (et c’est ainsi que l’histoire se termine).

► “Textes des Amérindens arawak de Guyane”, 42 pages, 5 euros, éditions La Parole errante (courrier@laparole-errante.fr)

Aller plus loin
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  • Bardamu
    Bardamu
    difficile
    • Posté à 18h56 le 26/10/2010
    • Internaute 25491
      difficile

    Très joli article.

    Quant au tabac, « Quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale,

    Le tabac est divin, il n’est rien qui l’égale ! »

    Tout Français est ainsi un peu Arawak...

    • Anonyme répond à Bardamu

      C’est marrant, vous, vous pouvez pas l’ouvrir sans vous prendre un naze.

      C’est pourtant un très joli article.

      • cabral amilcar
        cabral amilcar
        peureux célèbre
        • Posté à 21h32 le 26/10/2010
        • Internaute 29973
          peureux célèbre

        l’autre y a vu une jolie ode au tabac et vous trouvez l’article très joli, comme quoi un alphabet peut aussi servir à écrire beaucoup de conneries, ça veut dire quoi un article très joli ?

         
        • Anonyme répond à cabral amilcar

          Quel qu’en soit le sujet, j’aime les articles de Jean-Pierre Thibaudat, ou plutôt la façon qu’il a de les écrire, voyez ? Le style, quoi.

          Et j’apprécie particulièrement les incursions qu’il fait hors de son domaine de prédilection, je pense en particulier à trois articles qui m’ont marqué, je vais aller vous les chercher.

          Edit :

          Lien
          JPT touche non seulement sa bille en art vivant, mais en arts plastiques également, citez-m’en d’autres, ça m’intéresse.

          Lien
          J’ai été voir cette expo, et n’ai pas regretté de m’être déplacé.

          Lien
          Champi est un ami et cet article m’a touché tellement c’est lui qui est décrit-là.

          Bonne soirée, Amilcar.

          • cabral amilcar
            cabral amilcar
            peureux célèbre
            • Posté à 22h51 le 26/10/2010
            • Internaute 29973
              peureux célèbre

            cool merci

        2 autres commentaires
  • Bardamu
    Bardamu
    difficile
    • Posté à 02h37 le 27/10/2010
    • Internaute 25491
      difficile

    A l’heure où j’écris, 351 contributions pour un article sur les Bordels à Berlin, et ici, 6 contributions de seulement trois personnes différentes pour un si bel article.

    Bon.

  • Hulk
    Hulk
    Gros con de droite
    • Posté à 02h45 le 27/10/2010
    • Internaute 108405
      Gros con de droite

    « Il y avait urgence. »

    Ah bon, pourquoi ?

    Des langues qui disparaissent, c’est le cycle de la vie, non ?

    « ► “Textes des Amérindens arawak de Guyane”, 42 pages, 5 euros, éditions La Parole errante (courrier@laparole-errante.fr) “

    Pur folklore artificiel. Cette culture nous est trop étrangère pour pouvoir y entrer en 42 pages probablement mal traduites et sans mise en contexte. Cela relève du zoo.

    • Akaz
      Akaz répond à Hulk
      Malfini
      • Posté à 07h23 le 27/10/2010
      • Internaute 30066
        Malfini

      « cette culture nous est trop étrangère »

      Les Arawaks pourtant « vous » les avez allègrement décimé...

      C’est une surprenante nouvelle que la langue existe toujours, vu comment dans les fondamentaux de l’histoire caribéenne et amazonienne écrite par les premiers colons les Arawaks avait été mangé tout cru par les Carib. Civilisation éteinte donc faciment 500 ans. Il n’en restait que les énigmatiques poteries retrouvés ici et là au bord des plages des antilles.

      En fait on se rend compte que tout cela n’était que mythe, justification contre les « méchants » carib cannibales et sodomites, prétexte à la mise en place d’une terre neuve...

      Un bien beau texte, riche de significations nouvelles pour moi.

      • Hulk
        Hulk répond à Akaz
        Gros con de droite
        • Posté à 07h32 le 27/10/2010
        • Internaute 108405
          Gros con de droite

        « Les Arawaks pourtant “vous” les avez allègrement décimé... »

        Ah non, désolé, je ne leur ai rien fait moi. Je n’ai rien à voir là-dedans.

         
        • Akaz
          Akaz répond à Hulk
          Malfini
          • Posté à 19h17 le 27/10/2010
          • Internaute 30066
            Malfini

          D’ou le « vous » entre parenthèses, indication sur votre « nous » de « nous est trop étrangère », il y a pourtant eu contact, et il fut conséquent...

        1 autres commentaires
  • Danielle29
    Danielle29
    Soutien à amonhumbleavis
    • Posté à 09h15 le 27/10/2010
    • Internaute 30791
      Soutien à amonhumbleavis

    Tout ce qui relève de la mémoire de l’humanité mérite d’être collecté et diffusé.
    Nous sommes construits de tout ce que nos prédécesseurs nous ont laissé, et nous ne serions rien, ou pas grand chose, sans ces héritages culturels.

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