Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

« Brume de dieu » par Claude Régy : une hypnose de la simplicité

Publié le 09/12/2010 à 12h45


Laurent Cazanave dans « Brume de dieu » (Brigitte Enguerand).

Le silence se fait parmi les spectateurs avant même que la lumière ne les plonge dans le noir. Ont-ils déjà vu un spectacle de Claude Régy ? Possiblement. Mais pas forcément. Qu’importe.

Un espace vide au plafond bas

C’est l’espace qu’ils regardent qui fait silence en eux. Un espace vide, un espace perdu (le premier livre de Régy avait pour titre « Espace perdus », réédité par Solitaires intempestifs), un espace qui en impose par sa nudité.

Au fond de cet espace encore inhabité, dans une miroitante pénombre, chatoient les reflets de la salle, les mouvements flous des derniers spectateurs qui prennent place sur les gradins. Un espace vide et profond donc, au plafond bas.

Ceux qui connaissent le lieu songent immanquablement à l’architecture de la Ménagerie de verre où le spectacle va se donner à Paris de décembre à janvier.

Maître en scène

Mais nous sommes dans un quartier excentré de Rennes, au Festival Mettre en scène, dans une salle qui porte le beau nom de Didier Georges Gabily.

Un lieu juste. S’il y a un homme en France qui porte haut l’expression « mettre en scène », c’est bien Claude Régy, ce maître en scène.

Une expression étrange au demeurant que celle de « mettre en scène ». Comme on dit « mettre bas » ? Pourquoi pas. La naissance (d’une phrase, d’un geste, d’une lumière, d’une écriture) est au cœur de l’art de ce maître sans pareil.

Au fil des années, son théâtre monte, chaque fois, plus haut encore, vers la raréfaction, le condensé d’une sorte d’hypnose de la simplicité.

L’acteur porteur d’ailleurs

Et donc, d’abord le silence devant l’espace nu. Puis, un noir lent et le silence encore, laissant au corps (oreilles, yeux, muscles et nerfs) le temps de se débarrasser des scories du dehors, se s’apaiser, de s’ouvrir. Le théâtre de Régy est un filtre.

Alors la lumière se renverse sans se presser, semblable à une profonde respiration nocturne. Et cela apparaît. Qui ? Quoi ? L’être-là du théâtre : l’acteur porteur d’ailleurs et tendu vers cet ailleurs.

Hallucination première, ce soir-là, à Rennes, j’ai d’abord cru voir non un corps de chair mais une petite marionnette. Et puis, très vite, et bien vivant celui-là, un corps d’enfant, pieds nus, marchant de droite à gauche sur un sol d’encre comme on le dit d’une étendue d’eau par temps de nuit.

Et le voici qui, soudain, suspend sa marche, pied droit comme à l’affût. Ainsi que l’on s’arrête dans une forêt quand bruisse un froissement d’ailes, de feuilles.

Puis, il reprend sa marche, revenant de gauche à droite, dans le sens du temps. Près de nous enfin, ce n’est plus un enfant qui marche mais désormais un jeune homme, bras le long du corps.

Au milieu du gué, il se tourne vers nous.

Le langage des oiseaux


Laurent Cazanave dans « Brume de dieu » (Brigitte Enguerand).

Ses premiers mots sont incompréhensibles, non que l’acteur les articule mal, mais ils viennent de loin, d’une langue encore dans sa gangue. Ils naissent aux lèvres ou plutôt y émergent, viennent y clapoter.

Plus tard, on se dit que c’est un noyé qui nous parle. Les morts aiment venir parler dans les théâtres de Régy.

Mattis disparaîtra au fond du lac à la fin du roman de Tarjei Vesaas « Les Oiseaux “ (écrit en néo-norvégien et traduit par Régis Boyer, éd. Plein Chant), mais nous n’en sommes là.

‘ Brume de dieu ’, titre du spectacle, englobe en amont les (courts) chapitres XVIII et XIX qui ouvrent la seconde partie du roman, pages 113-125.

C’est cet extrait que l’acteur Laurent Cazanave, encore élève à l’école du Théâtre national de Bretagne, avait choisi parmi ceux que Régy proposait aux élèves. Le spectacle est né de cette double rencontre.

Le roman raconte l’histoire de Mattis surnommé ‘La Houppette’, un jeune paysan norvégien que l’on dit demeuré mais qui sait parler aux oiseaux et comprendre leur langage.

Il vit avec sa sœur Hege. Quand il voit une passée de bécasses filer au dessus de leur maison, il ne comprend pas qu’elle ne se lève pas de son lit pour aller voir ça.

Du côté de Mattis

Régy n’a pas adapté le roman, il a puisé un extrait comme un seau sonde l’eau du puits, procédant seulement à quelques coupes légères pour recentrer le récit sur Mattis. Vesaas écrit au discours indirect mais sa parole penche du côté de Mattis.

Il va être question d’une bécasse, d’une barque, d’une conversation avec Hege à laquelle il pense quand il est sur le lac, Mattis pense encore ‘ aux jours d’autrefois ’ quand ses parents vivaient encore tandis qu’un trou dans la barque laisse entre l’eau.

Il écope, il pense.

Il pense maintenant à la dernière nuit, à la conversation qu’il aurait voulu nouer avec sa sœur, ‘ toujours tournée vers le mur ’, pas heureuse. Et l’eau monte de plus en plus dans la barque.

Mattis crie ‘ sauvagement ’ le nom de sa sœur, puis rame tant et plus et accoste à un îlot. Il attache la corde de la barque à son pied :

‘ Je fais attention à toi, tu fais attention à moi’, dit-il à la barque. Aussitôt après, il sombra dans la torpeur. ”

Fin du chapitre XIX, fin du spectacle.

Ecoper le trop plein

Cette séquence du roman est comme l’écho prémonitoire du dernier chapitre ; elle annonce tout autant en creux le grand moment de bonheur des chapitres suivants -et de la vie de Mattis- celui où le jeune homme rencontre deux inconnues, qui ne le considèrent pas comme un demeuré, comme La Houppette mais comme un gars, un beau gars et d’ailleurs il se donne à lui-même un autre prénom.

Il ne se passe rien d’autre que cette rencontre fraternelle, mais pour Mattis, c’est considérable.

Tout se passe comme si, dans le condensé de deux chapitres, l’acteur avait sous sa rétine tout le roman en flux tendu. Ses lèvres qui s’arrondissent comme celle des batraciens du lac prononcent des mots qui semblent dictés par ce que capte son regard changeant. La vision étant première, la parole la déchiffre. L’écoute n’en est que plus sensible.

Sur cela, vient se greffer un phénoménal travail de modulation quasi constante de la lumière, d’autant plus phénoménal qu’il est souvent imperceptible. Lumière de brume, brume de lumière, le regard vacille, oscille et l’écoute des mots engendre à son tour ses propres visions.

Le regard du spectateur tremble. En sortant de la salle, submergé, il lui faudra écoper son trop plein.

► Brume de dieu par Claude Régy - Ménagerie du verre, Festival d’automne - reprise du 15 septembre au 22 octobre sf dim - Rens. : 01 53 45 17 17, 01 43 38 33 4.

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  • denis.laboutiere@laposte.net
    • Posté à 13h51 le 09/12/2010
    • Internaute 79693
      urbain

    Magnifique article que le vôtre, Monsieur Thibaudat. D’une sensibilité rarement égalée dans la critique dramatique d’aujourd’hui. Vous parvenez à transmettre, à ceux qui n’auraient pas vu « Brume de Dieu », de presque comprendre l’expérience décrite par Veesas et adaptée pour la scène par Claude Régy.
    Hypothèse tout à fait personnelle : il semblerait qu’avec cet extrait du livre, Claude Régy, à mots couverts, parle aussi de ce qui l’a toujours mobilisé. De son lent travail de chercheur et de créateur. Et, en cela, il rejoint ce qu’écrivait son amie Nathalie Sarraute (il lui a d’ailleurs consacré un film superbe et rigoureux, lors de conversations, publié par ARTE Vidéos), dans « L’Ere du soupçon » (publié en 1964), et dans le chapitre intitulé « Ce que voient les oiseaux » (il n’y a peut être qu’un hasard non concerté dans cette coïncidence dont je prends la responsabilité d’en livrer le balbutiement tremblant) : « ... il peut arriver que des individus isolés, inadaptés, solitaires, morbidement accrochés à leur enfance et repliés sur eux-mêmes, cultivant un goût plus ou moins conscient pour une certaine forme d’échec, parviennent, en s’abandonnant à une obsession en apparence inutile, à arracher et à mettre au jour une parcelle de vérité encore inconnue.
    Leurs oeuvres, qui cherchent à se dégager de tout ce qui est imposé, conventionnel et mort, pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, seront forcément tôt ou tard des levains d’émancipation et de progrès (...) » (Nathalie SARRAUTE, Ce que voient les oiseaux, L’Ere du soupçon, éd. La Pléiade, Gallimard, pp.1619-1620).
    S’il y a bien un metteur en scène qui ait osé la recherche de formes nouvelles, dans une obsession commune et stylistique partagée avec Sarraute, c’est bel et bien Claude REGY. Par Mattis et Veesas interposés, l’écrivain et le metteur en scène continuent leurs intenses conversations. Libres et ailés et procurant des émotions rares.

  • denis.laboutiere@laposte.net
    • Posté à 14h08 le 09/12/2010
    • Internaute 79693
      urbain

    Magnifique article que le vôtre, Monsieur Thibaudat. D’une sensibilité et d’une écriture rarement égalées dans la critique dramatique d’aujourd’hui. Vous parvenez à transmettre, à ceux qui n’auraient pas vu « Brume de Dieu », de presque comprendre, voir et entendre l’expérience de Veesas et Régy.
    Hypothèse tout à fait personnelle (car il n’a pas le souci de se mettre en avant, privilégiant la portée d’une écriture, et rien que cela) : mais l’on pourrait avancer qu’avec cet extrait du livre de Veesas et choisi par son acteur, Claude Régy, à mots couverts, non prémédités, parle aussi de ce qui l’a toujours mobilisé. De sa position d’homme et d’artiste, de ce qui l’a mu depuis 50 ans. De son lent travail de chercheur et de créateur. Et, en cela, il rejoint ce qu’écrivait son amie Nathalie Sarraute (il lui a d’ailleurs consacré un film superbe et rigoureux, lors de conversations, publié par ARTE Vidéos), dans « L’Ere du soupçon » (publié en 1964), dans le chapitre intitulé « Ce que voient les oiseaux » (il n’y a peut être qu’un hasard non concerté dans cette coïncidence dont je prends la responsabilité d’en émettre le balbutiement), puisqu’aux croisement de cette oeuvre et de la réflexion de Sarraute, sont en commun convoqués la métaphore des Oiseaux :
    « (... ) il peut arriver que des individus isolés, inadaptés, solitaires, morbidement accrochés à leur enfance et repliés sur eux-mêmes, cultivant un goût plus ou moins conscient pour une certaine forme d’échec, parviennent, en s’abandonnant à une obsession en apparence inutile, à arracher et à mettre au jour une parcelle de vérité encore inconnue.
    Leurs oeuvres, qui cherchent à se dégager de tout ce qui est imposé, conventionnel et mort, pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, seront forcément tôt ou tard des levains d’émancipation et de progrès (...) » (Nathalie SARRAUTE, Ce que voient les oiseaux, L’Ere du soupçon, éd. La Pléiade, Gallimard, pp.1619-1620).
    Ceci me semble assez bien définir ce qu’a été jusqu’ici le parcours artistique de Claude REGY. Sorte de Mattis du Théâtre ?
    S’il y a bien un metteur en scène qui ait osé la recherche de formes nouvelles, dans une obsession commune et stylistique partagée avec Sarraute, c’est bel et bien lui.
    Par Mattis et Veesas interposés, l’écrivain et le metteur en scène continuent leurs intenses conversations. Par-delà les nuages et les brouillards entre la Vie et la Mort. Libres, ailés et procurant des émotions rares. Inédites et porteuses d’’espoirs pour une manière unique de suggérer et représenter les choses. Par un regard et une acuité à la fois personnels mais pouvant être partagés par ceux qui la pressentent et la reçoivent.
    Votre article en est un précieux témoignage.

  • A déménage le 14-03-2012
    • Posté à 16h05 le 09/12/2010
    • Internaute 98050

    Que d’émotions en lisant cet article.
    Belle plume magnifiquement vivante, comme si on y était.
    Merci.

  • fabiend
    fabiend
    critique
    • Posté à 17h38 le 09/12/2010
    • Internaute 116204
      critique

    En effet, toujours des articles admirables.

  • paradoxa
    • Posté à 22h43 le 09/12/2010
    • Internaute 20325

    Comme les précédents commentateurs je ne peux que saluer la justesse de cet article, bien que je n’ai pas (encore) vu le spectacle.
    Inconditionnel de Régy et de son « Espaces perdus », j’ai « vu » son spectacle rien qu’en vous lisant Monsieur Thibaudat. Sans doute parce que vous y dîtes ce qui fait « exactement » trembler et aimer le théâtre de Claude Régy. L’entrée dans ces « Brumes » « émerge » comme le fantôme de l’entrée dans « Parole du sage » (et la référence à la ménagerie de verre me venait juste avant que vous ne nommiez le lieu) : même espace vide, même temps suspendu, même hallucination dans le temps incertain de la montée de la lumière avant qu’on n’identifiât la silhouette de Martial Di Fonzo Bo - lui aussi tout juste alors sorti de l’école du TNB - ou plutôt sa bouche éjectant, venu dont ne sait où, les premiers mots du Livre ; - ou comme le fantôme de « Holocauste », vu dans un petit espace aménagé au fond d’un bâtiment en briques (comme un four) immense et désaffecté dans le bâtiment immense et désaffecté des Forges d’Hennebont.(56).
    Et à la sortie, ces deux fois là, « le regard du spectateur trembl(ait) » à cause de cette modulation imperceptible de la Lumière (pour « Paroles »), ou du corps de l’acteur se décalant du mur ou s’y collant (pour « Holocauste ») cette « Lumière de brume, brume de lumière » et « le regard (qui) vacille, oscille et l’écoute des mots engendre à son tour ses propres visions.
    En sortant de la salle, submergé, il lui fallait écoper son trop plein. Comme en vous lisant j’ai éprouvé ce même besoin en rappelant ces deux émotions, qui font aussi remonter celles de “Tintagiles” et tant d’autres...

  • denis.laboutiere@laposte.net
    • Posté à 23h47 le 09/12/2010
    • Internaute 79693
      urbain

    Vous voudrez bien excuser la publication involontaire, à 2 reprises, de mon commentaire (je ne maîtrise pas très bien l’édition, sur Internet, des commentaires attachés à des articles, alors que je prenais le soin de réviser en la prévisualisant, la publication du premier jet : mais comment faire supprimer le premier, par ailleurs un peu incomplet ?) et la faute orthographique liée au patronyme de l’auteur des « Oiseaux » et donc, de « Brume de Dieu » : Tarjei VESAAS et non Veesas. Grand merci pour votre indulgence.

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