Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Grandeur artistique et déboires administratifs du cirque Romanès

Publié le 23/12/2010 à 16h22


Le cirque Romanès (DR)

Le cirque tzigane Romanès s’est posé pour l’hiver à deux pas de la porte de Champerret. On l’avait connu naguère au fond d’une impasse près de la place Clichy alors que cela n’allait pas très fort. Puis le succès est venu.

Présomption de cirque familial

L’an dernier, ce sont ces gitans-là qui représentaient la France à la foire de Shanghai, ces dernières années Alexandre Romanès a aussi publié deux livres de poèmes chez Gallimard, et son épouse Délia a enregistré un CD.

Sur le site du cirque Romanès, Alexandre se souvient que Yehudi Menuhin leur a dit : « Jusqu’à mon dernier souffle, je penserai à vous. » Et puis patatras : voici qu’on les inspecte, voici qu’on les suspecte, voici qu’on en veut à l’esprit et à la manière de ce cirque familial.

Avant de dire deux mots de cette pitoyable affaire, place au spectacle.

En guise de hall d’entrée : un pan de toile que l’on soulève. Derrière, une cohue au milieu de laquelle l’homme au chapeau noir, Alexandre, veille au grain. Non loin, debout derrière une table et une caisse portative en métal, Délia, sa femme.

Les caravanes de Nanterre


Le cirque Romanès (DR)

Alexandre est un Bouglione, grande famille de cirque depuis des générations. Il ne revendique pas le nom, fâché avec une partie de sa famille. Les cirques que dirigeaient ses (grands) parents le rendaient mal à l’aise : trop de gros machins pas, assez d’aventures humaines.

A 25 ans, il a pris la route. Il a croisé des inconnus, s’est bagarré, s’est initié au luth baroque et a été un des amis proches de Jean Genet, sur lequel il est intarissable. L’autre soir, il revenait de Larache au Maroc où il avait participé à un hommage, non loin de la tombe de l’auteur du « Funambule ».

Délia et lui se sont rencontrés il y a près de vingt-cinq ans à Nanterre, dans un campement de caravanes. « On venait de Roumanie, celle de Ceausescu », raconte-t-elle. Ils ne se sont plus quittés. Ils ont fait des enfants et enfanté un cirque. Bref, une histoire de famille nombreuse comme les gitans les aiment.

Vin chaud, tapis, musique

Un verre de vin chaud en main, on prend place sur les gradins. Le chapiteau est un peu plus grand que celui d’autrefois, mais le charme du désordre organisé des Romanès continue de faire florès.

La piste n’est pas ronde mais s’ouvre en demi-cercle. Au centre, sur le plancher, deux grands tapis. Au fond, des tentures faites de morceaux de tissus rapiécés ; près d’un poteau porteur, un plateau avec des bougies, et toute une rangée de chaises sur lesquelles vient s’asseoir la famille : enfants, mamans, parents. Le bébé d’une des filles d’Alexandre et Délia passe de bras en bras.

Une petite-fille explosive va et vient devant et derrière le rideau. C’est la petite dernière du couple, artiste en herbe. Sa grande sœur, musclée comme pas deux, fera tout à l’heure un numéro de trapèze qui ne doit rien aux canons du genre.

La danseuse de corde tzigane

L’orchestre a commencé à jouer. Accordéon, contrebasse, clarinette, trompette et un violon à lunettes : le père de Délia. Il s’avance vers le public, la famille assise sur les chaises aussi. C’est parti.

Tout fait corps : l’artiste devant, l’orchestre derrière, tout est connivence. Plus d’une fois Délia chantera pour accompagner un numéro.

Il y a des numéros sublimes, comme cette si belle fille qui marche sur une corde en rythmes tziganes, comme le jongleur fou, comme l’échalas aux boules rouges et blanches. Et d’autres plus ordinaires.

Mais qu’importe. Rien d’habituel, rien de codé dans le monde enchanteur des Romanès. Tout va d’un même souffle endiablé, bordé de complicités. Une fête de famille. Où les enfants apprennent le métier en regardant dès le biberon comment font les aînés. C’est ainsi que l’on enseigne la musique et le cirque dans bien des pays du monde entier depuis des siècles, des gitans aux familles de musiciens kazakhs.

Mais les sbires du gouvernement français et de son administration n’en veulent rien savoir.

Roumains, vos papiers !


Le cirque Romanès (DR)

Les permis de travail des musiciens roumains (citoyens de l’Union européenne) avaient été délivrés dans un premier temps ; puis machine arrière, plus de permis.

D’où vient cette volte-face ? Est-ce lié aux déclarations de Sarkozy au sujet des Roms et à la chasse à l’homme qui s’en est suivie ?

C’est ce que pense Alexandre, lui, le gitan qui ne se reconnaît pas dans le mot de rom et lui préfère celui de « gitane » au féminin (même pour les hommes).

On leur a aussi cherché des poux du côté de la législation du travail et de l’emploi d’enfants dans leur spectacle. Peut-on interdire à un enfant de faire le pitre devant ses parents, ses oncles et tantes, son grand-père ou les regarder jouer de la musique, jongler, se pendre la tête en bas et à leur tour sans s’essayer à son tour ?

Les inspecteurs du travail de l’Urssaf avec leurs œillères réglementaires « ont constaté la présence de seize artistes dont trois enfants et six musiciens lors du salut général ». En outre, ils ont souligné que « les enfants n’ont pas perçu de rémunérations ». Dû : 18 544 euros. Le langage administratif semble rétif à la compréhension du monde tzigane dont le cirque Romanès est l’émanation.

Une phénoménale solidarité

Pour l’instant, rien n’y a fait. Ni le soutien de multiples artistes célèbres (Balasko, Birkin, Bonnaire pour ne citer que la lettre B), ni le soutien des politiques comme Noël Mamère (Verts), Pierre Laurent (PC), Christophe Girard, adjoint à la culture de Delanoë (PS), ni une pétition qui a recueilli plus de 17 000 signatures.

Que faut-il de plus ? Le soutien de la Première dame de France ? Pour l’instant, le cirque continue soir après soir. Qu’en sera-t-il demain ? « Dans la langue gitane, il n’y a pas de mots pour dire “ lendemain ” », dit Alexandre Romanès. Musique ! (Voir la vidéo)

A la fin du spectacle, l’homme au chapeau noir s’avance tête nue vers le public. Va-t-il parler de cette affaire ? Non. Il a mieux à faire. Il parle des livres de poésies qui sont en vente, de l’affiche du spectacle (1 euro), des beignets (excellents), du vin chaud (un délice), du spectacle spécial réveillon (pas cher).

Le premier recueil de ses textes, « Un peuple de promeneurs », paru au Temps qu’il fait, est épuisé. Le deuxième, « Paroles perdues », a été préfacé par Jean Grosjean et le troisième, « Sur l’épaule de l’ange », vient de paraître -comme le précédent- chez Gallimard. Il est dédié à Délia et à ses enfants : Adelle, Florina, Maria, Sorine, Alexandra, Rose reine.

Dans l’un de ces livres, on peut lire ce poème :

« Je me souviens très bien

Des gens qui me montraient du doigt.

Mes colères étaient intactes.

Tout est fait pour qu’on nous vide

De notre sang. Des vaches dans un pré.

Tous ces gens qui décident,

De quoi ont-ils peur ? »

Cirque tzigane Romanès - 42 boulevard de Reims (angle de la rue de Courcelles), Paris XVIIe, métro porte de Champerret - 16 heures et 20h30 du mardi au dimanche jusqu’à la fin de l’année, en janvier seulement les samedis et dimanches - de 10 euros à 20 euros - 01 40 09 24 20 , 06 99 19 49 59 

Aller plus loin
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  • flixp
    flixp
    Aboyeur
    • Posté à 16h49 le 23/12/2010
    • Internaute 34063
      Aboyeur

    Lorsque je les avait vu la première fois, les gradins étaient disposés en arc de cercle, le rideau du chapiteau en face était levé montrant les caravanes installées aussi en arc de cercle au loin. Seule au milieu, l’entrée des artistes.

    Ca faisait bordélique, comme si rien n’était prêt pour les spectateurs, les comédiens allaient et venaient qui se préparant, qui rigolant. L’orchestre se cache derrière l’entrée et puis là sans prévenir le spectacle commence. C’est là qu’on se rend compte que depuis que notre cul était posé sur les bancs, voir avant, c’était déjà le spectacle. En fait c’était toujours le spectacle dans ce cirque, ou l’inverse.

    Un spectacle d’une beauté avec des vrais talents circasiens. Loin du code du cirque mais aussi proche des traditions et de la modernité, un savant mélange. Que du bonheur.

    • yogitea
      yogitea répond à flixp
      • Posté à 16h54 le 23/12/2010
      • Internaute 12493

      Oui les bons numéros que vous avez vu sont des circasiens extérieurs engagés par cette compagnie....

      • flixp
        flixp répond à yogitea
        Aboyeur
        • Posté à 16h57 le 23/12/2010
        • Internaute 34063
          Aboyeur

        Et dites moi, vous qui écrivez pour la première fois et avez déjà réussi à vomir, vous avez un problème avec les Romanès ou bien ?

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 18h47 le 23/12/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Merci de rappeler l’existence du cirque Romanès.
    J’avais mis en commentaire début octobre la pétition et l’annonce de la soirée spéciale pour sauver le cirque.
    Comment le gouvernement veut-il empêcher ce cirque de travailler, alors qu’il représentait la France à l’exposition de Shangaï ? Comment peut-il refuser les contrats ?
    La culture ne représente plus rien en sarkozie, car les contrats ont été refusés à beaucoup d’artistes étrangers qui devaient se produire en France et continuent à l’être.
    La France a perdu l’aura qu’elle avait à l’étranger en matière culturelle, c’est bien triste. Et si c’était seulement en matière culturelle ...

    • yogitea
      yogitea répond à caro
      • Posté à 18h55 le 23/12/2010
      • Internaute 12493

      Absolument ! La france est la grande perdante lorsqu’elle rejette les artistes étrangers.
      Tenez vous bien : 4 régularisation depuis janvier 2010 ( Carte de séjour « talent ») ! ! ! ! ! !

      • adrienden
        adrienden répond à yogitea
        En quête de sens
        • Posté à 19h06 le 23/12/2010
        • Internaute 136586
          En quête de sens

        Là nous sommes (enfin) d’accord !
        France terre d’asile...mouais.

      • caro
        caro répond à yogitea
        délinquante avérée
        • Posté à 19h38 le 23/12/2010
        • Internaute 6484
          délinquante avérée

        je ne parle pas seulement des régularisations, mais des artistes étrangers empêchés de venir jouer en France lors de Festival ou de tournées, les visas n’ayant pas été accordés.

         
        • yogitea
          yogitea répond à caro
          • Posté à 19h53 le 23/12/2010
          • Internaute 12493

          T’inquiètes les tourneurs que tu vois sur les affiches partout arrive a les faire venir avec des visa de tourisme et les paye 80 euros brut par date avec des fiche de paies avec leur adresse à l’étranger.

        1 autres commentaires
  • Sakae Osugi
    Sakae Osugi
    abstentionniste réfractaire
    • Posté à 18h54 le 23/12/2010
    • Internaute 101522
      abstentionniste réfractaire

    Merci de parler du cirque Romanès... y a une pétition qui tourne pour les aider,c’est une des rares que j’ai signé avec autant de plaisir....

  • Philippe Leclercq
    Philippe Leclercq
    dilettante
    • Posté à 19h10 le 23/12/2010
    • Internaute 64790
      dilettante

    Les roms (je reprends l’appellation officielle) vivent évidemment d’une autre façon que nous, les sédentaires.
    Mais, et de plus en plus au fur et à mesure que se restreignent nos libertés, leur façon de vivre doit être pour nous un exemple, une leçon, un espoir.
    Depuis des décennies, entre tracas administratifs et mise au pilori, on tente de réduire cette population. En vain.
    Durant la dernière guerre, elle a été en butte aux tentatives du nazisme de l’éradiquer. En vain.
    Partout elle est chassée, déconsidérée. Et partout elle vit, elle renaît quand on la croyait à l’agonie.
    Dans l’imaginaire collectif, elle est synonyme de merveilleux, d’aventure, et de vie.
    Le nomadisme épate le sédentaire. La liberté rend songeur le propriétaire.
    Toute la littérature célèbre chez ces « gens du voyage » la solidarité, le cœur, la fierté de l’homme debout, de l’homme marchant.
    Aujourd’hui, nous serions bien avisés de regarder les valeurs qu’ils cultivent, la philosophie de leur mode de vie, non pour les imiter, mais pour en tirer leçon, et, qui sait, y prendre modèle à contre-courant des dérives mondialo-libérales qui, chaque jour un peu plus, nous éloignent de la condition d’homme que les roms on su garder.
    Puisse le voyage perpétuel de ces gens éclairer nos rêves encore longtemps, et emporter à chaque passage un peu de notre âme sur les chemins du monde...

    • Softstory2
      Softstory2 répond à Philippe Leclercq
      assise
      • Posté à 03h53 le 24/12/2010
      • Internaute 137968
        assise

      C’était notre premier réveillon d’amoureux, il l’avait voulu exceptionnel. Il m’a dit : ce sera soit une merveilleuse surprise, soit une grosse arnaque, mais l’idée me plait.

      Dommage, plus d’autantoc que d’authentique dans ce spectacle pour bobos blasés tout excités de patauger dans la boue au bord du périph et de se faire maltraiter par quelques matrones bourrues en regardant une gamine dodue faire virevolter une fausse flamme en tissu. Les rares numéros de qualité ont été débauchés chez Pinder et consorts... heureusement qu’il y avait du champagne à profusion. Il est vrai que pour le prix exorbitant de la soirée au regard de la prestation, c’était bien le minimum !

      Nous avons tout de même bien ri, la vraie poésie était dans la salle, ça m’a rappelé cette copine très parisienne, ravie de montrer à son petit Virgile ce si mignon petit poney au jardin d’acclimatation... un âne en réalité...

      Ce cirque pour gogos est juste un produit frelaté bien marketé, et c’est bien triste, mais cela ne vaut ni une pétition, ni de se détourner des vrais drames évoqués.

      • yogitea
        yogitea répond à Softstory2
        • Posté à 00h18 le 25/12/2010
        • Internaute 12493

        Je suis bien d’accord avec vous.
        Merci de nous le dire !

  • Valdo Lydeker
    Valdo Lydeker
    journaliste, auteur
    • Posté à 12h01 le 24/12/2010
    • Journaliste 7922
      journaliste, auteur

    Suspects ces inscriptions opportunes de gens viennent d’arriver sur le site juste pour démolir la famille Romanès... Règlements de comptes professionnels ?

    • yogitea
      yogitea répond à Valdo Lydeker
      • Posté à 00h15 le 25/12/2010
      • Internaute 12493

      Mais dit moi le journaliste, t’as l’air vraiment énervé quand on est pas d’accord avec toi. Es tu sur de ne pas t’être trompé de métier ?

      • Credo quia absurdum
        Credo quia absurdum répond à yogitea
        perplexe
        • Posté à 22h14 le 26/12/2010
        • Internaute 119046
          perplexe

        Je n’aime pas particuliérement le cirque. Je suis totalement incompétent sur tout ce qui est tzigane , musique, gens du voyage, etc.
        Par contre, pour trainer un peu sur la rue, j’y croise un paquet de trolls.
        Si vous n’en n’êtes pas un vous même, du moins vous faites vraiment bien semblant. Question de formulation et de style ?

         
        • yogitea
          • Posté à 00h32 le 27/12/2010
          • Internaute 12493

          Histoire de suivre votre crédo absurde, les légendes scandinaves ne vous aiderons pas à vous rendre plus compétent sur tout ce qui est tzigane , musique et gens du voyage. Question de culture et de géographie.

          • Credo quia absurdum
            Credo quia absurdum répond à yogitea
            perplexe
            • Posté à 20h52 le 27/12/2010
            • Internaute 119046
              perplexe

            La gentille tante qui m’a élevé dans mes premières années m’a appris tout ce qu’il y a savoir sur les gens du voyage : « Si tu n’es pas sage les romanichels vont t’emmener dans leur roulotte et te battre ».
            Je n’ai donc besoin d’aucune compétence supplémentaire. Pour les trolls c’est vrai que les cirques préféraient les nains, question de disponibilité ?

        2 autres commentaires
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