« Au pied du mur sans porte » : tout est théâtre au bazar Lazare !
On avait rencontré Lazare au coin de « Passé je ne sais où qui revient “, on le retrouve ‘ Au pied du mur sans porte ’, c’est le titre de son nouveau spectacle et comme la suite du précédent. Réjouissante confirmation : Lazare est l’un des auteurs-metteurs en scène avec qui il faut compter.
Un univers, une écriture qui lui sont propres, une équipe de collaborateurs fidèles (acteurs et musiciens) que l’on retrouve avec plaisir, à commencer par l’actrice Anne Baudoux.
Où l’on retrouve Libellule
Le précédent spectacle nous entraînait en Algérie, sur les traces d’un grand-père maternel mort avec d’autres à Guelma lors de révoltes – le même jour que les événements, mieux connus, de Sétif –, également sur les traces d’un père, mort lui aussi. La mère était au centre du propos et son fils Libellule à la périphérie. Cette fois, c’est l’inverse.
Libellule, au début du spectacle, est un enfant qui se demande lui-même, dans le bureau de la directrice de l’école qui a convoqué sa mère, s’il n’est pas ‘ un peu bizarre ’. ‘Non’, répond la mère, ‘ ce n’est pas un peu bizarre mais tu as du retard de l’école ’.
Elle parle comme ça la mère : comme un poète, elle réinvente la langue. Oui, Libellule perd son cartable, ses vêtements, ses lunettes, ‘ oui, il est étourdi ’. ‘ Il préfère les rêves à l’école ’, conclut la directrice. ‘ On ne peut pas dire avec des mots ce qu’il a ’, ajoute sa maîtresse. Non, on ne peut pas. Mais le théâtre peut tout.
Un ‘Français sans France’
Libellule est désormais, plus grand. Dans la cité, il y a JR qui roule en voiture de sport, un caïd. Libellule lui parle dans le hall d’un immeuble : ‘ Dès que j’essaye d’agir, je suis arrêté, un brouillard oppressant et silencieux m’arrête. J’ai abandonné. ’ JR lui demande ce qu’il a abandonné. ‘ L’école, la maison, tout quoi. ’
Libellule revendra la drogue de son protecteur JR, il se fera prendre, garde à vue. Devant Loula, la jeune fille idéale, il se comporte en imitant les durs : gros mots et coups. Et il reprend à son compte les mots du Criquet (un client de JR) : ‘ Je suis un Français sans France. ’ Libellule vit par procuration, et se raccroche où il peut.
La pièce avance par bonds et dérives : on entre dans la tête de Libellule qui ne sait pas y faire avec la vie, l’école, les filles, les mots. Il dit :
‘ Ma parole n’est pas fêlée parce que ma parole n’a pas de faille, c’est le ciel avec son filet de grandes mailles qui ne laisse rien passer de mes paroles. Parce que je suis faible et ma voix n’agit jamais. ’
Il y a du Woyzeck en lui. Entreront en scène des magiciens et des policiers. Mais aucune prison jamais n’enfermera les rêves.
‘Son enfant j’ai pas mangé’
La pièce multiplie les balanciers, les couples, les doubles. A commencer par ‘ Le double ’ (Lazare le désigne ainsi) de Libellule, un ‘ jumeau mort avant d’être né ’, ange gardien et démon qui le suit partout comme son ombre, à la fois mauvaise conscience et frère.
Libellule grandit mais l’enfant reste en lui, tapi. Peurs, cauchemars, culpabilité d’être né et vivant. ‘ Non, n’allume pas la lumière maman ! Moi je ne suis pas le monstre, je reste. Je reste dans le noir ’ et se tournant vers les magiciens : ‘ Et son enfant j’ai pas mangé. ’
Libellule ne peut pas non plus manger de sandwich jambon-beurre, à cause du jambon (c’est interdit). Mais s’il était seul dans le désert et s’il n’y avait à manger que du jambon, aurait-il le droit d’en manger ? Libellule se pose la question. La vie le torture.
Le frère de Lazare a reconnu dans cette séquence du jambon un souvenir d’enfance. Lazare-Libellule. Il y a là, on s’en doute, un fort soubassement biographique. Entrera aussi en scène la petite sœur, on parlera d’un Dehane qui s’est jeté dans la Seine, il y aura un mur sans porte et les derniers mots de Libellule seront ‘ Partir ! Partir ! Partir ! Une bonne fois pour toutes ’. Dernière réplique qui annonce une suite probable.
Une étrangeté langagière
Lazare ramasse à la pelle les mots et les êtres délaissés. Il se méfie des phrases et des idées toutes faites, la marge est son sauve-qui-peut, le pas de côté et le retrait, familiers aux laissés pour compte, son positionnement de prédilection. C’est là qu’il écrit. ‘ Au seuil d’un monde normé, s’éprouve l’exclusion inhérente à un système dogmatique qui procède par élimination. ’. Déterminé. ‘ Ecrire : s’attaquer à ce principe de marginalisation qui réduit l’autre au silence ’, écrit Lazare.
Le metteur en scène Claude Régy (la rencontre de Lazare avec Régy fut déterminante) dit de cette pièce :
‘ On dirait les éclats d’une métaphysique analphabète. ’
La mise en scène de l’auteur inscrit dans l’espace les ‘ éclats ’ de son écriture sans essayer de rationnaliser son étrangeté langagière. Au contraire. Les acteurs (Anne Baudoux, Julien Lacroix, Mourad Musset, Claire-Monique Scherer, Claude Merlin et Yohann Pisiou) sont à l’unisson, Benjamin Collin a composé la musique et mis des notes sur les chansons de la pièce.
Après la découverte de cet auteur via leur comité de lecture, Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma qui codirigent le Studio théâtre de Vitry ont invité Lazare à venir répéter ‘ Au pied du mur sans porte ’ mettant leur lieu à sa disposition cinq semaines durant. Cette étape s’était achevée par quatre présentations au public et surtout aux professionnels. Aujourd’hui, le spectacle est à l’affiche de l’Echangeur de Bagnolet.
► Au pied du mur sans porte, Echangeur de Bagnolet, du lun au sam 20h30, dim 17h - du 6 au 22 janvier - Rens. : 01 43 62 71 20.
► Au pied du mur sans porte - éd. Voix Navigables - 82p. - 10€
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Littéral
Littéral
L’archétype de tout trabendo, c’est Tarsis.
C’est là, dans l’épaisseur du vide que les prophètes se refugient dans le silence et l’anonymat.
Même si les voisins les surveillent, ils ne les connaissent pas.
Quand on est dans Tarsis, cet endroit de passage, on s’aperçoit vite qu’on est loin de tout.
Il n’y a pas de frontières rien qu’une sorte de ceinture de néant, informe, aveuglant.
Chaque incursion aux alentours du trabendo pose un problème de langage, on entend bien nos paroles mais on les raillent, on les caricature sans les comprendre.
Et les sons qui nous parviennent éructés, insensés, sont ceux d’idiomes ésotériques qui nous sont familiers mais que nous ne comprenons pas malgré les tensions de l’effort d’entendement, désespéré, qui nous arrachent des larmes de rage.
Le vide est si épais qu’on pressent comme un animal, que la chute ne finira jamais, que la terreur atroce du vertige nous prendra indéfiniment. Est-ce pour ça que nous acceptons la peur comme le lot de notre quotidien et qui accable notre jeunesse.




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