Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Les Souffleurs, chuchoteurs de poésie

Publié le 29/01/2011 à 15h29


Les souffleurs saluent le départ des éboueurs (J.-P. Thibaudat)

5 heures du matin dans une rue du quartier des Quatre-chemins à Aubervilliers. Le volet roulant métallique du grand garage où sont stationnées les bennes à nettoyage du service voirie de la ville est inhabituellement fermé. Derrière, entrés par une petite porte, s’affairent des hommes et des femmes en noir.

Un violoncelle dans le dépôt d’huile

Ils disposent des bougies semblables à des lampes à huile. Sur le sol, le moindre rebord, sur le tableau de bord des véhicules. Certaines bennes sont été déplacées pour dessiner une trouée. Ils y disposent des chaises longues au tissu blanc et des îlots de bougies.

Privé de ses habituels néons (éteints), le garage semble un peu irréel. Sur le côté, une table avec machines à café et brioches. Un musicien dispose son violoncelle dans le dépôt d’huile derrière une grille ouverte.

Un homme en veste de cuir et les cheveux pris dans un bandeau noir semble diriger les opérations. Il est venu en repérage discret la semaine précédente en complicité avec le directeur des lieux. Il a noté que la machine à café est le lieu stratégique et que tout s’accélère quand, à 6h10, on ouvre l’armoire contenant les clefs des véhicules et les téléphones portables.

« On est dans leur espace, pas question de les prendre en otage, on doit s’effacer tout doucement et apparaître un à un en venant les chercher à la petite porte par laquelle ils vont entrer, ce qui n’est pas dans leurs habitudes puisque le volet roulant est fermé », dit-il aux autres habillés en noir, chacun muni d’un parapluie noir, d’un éventail et d’un long tube noir.

Un éboueur dans une chaise longue


Rossignol en ombre chinoise, chaise longue et violoncelle (J.-P. Thibaudat)

L’heure approche. Tous vont se dissimuler derrière les véhicules. Silence. Seul se fait entendre le ronronnement de la chaudière. Le violoncelliste a déjà commencé à jouer, il ne cessera pas. On cogne à la petite porte.

Un premier balayeur-conducteur apparaît. Etonné. Intimidé sans doute. Il regarde son local habituel transformé en féerie de lumières douces et de chaises longues.

Une femme en noir s’approche doucement de lui. L’invite dans un geste lent et tendre à aller prendre place sur une chaise longue. Il ne semble pas dire non. Elle l’accompagne. L’homme s’assoit. Il est venu bosser et on lui offre une petite demi-heure de temps suspendu comme en apesanteur.

Plus tard, pas tout de suite, elle tendra le long tube noir et creux contre l’oreille de l’homme assis et, à l’autre bout, lui chuchotera des mots. Des mots de poètes parlant de la nuit, de l’aube, du ciel. A l’écoute, le corps de l’homme semble se détendre.

Caresses et chuchotements

Cela ne sera pas le cas de tous les balayeurs. Certains, n’osant pas avancer, restent agglutinés près de la petite porte. D’autres se dirigent vers les deux machines à café et n’en bougent plus. Pas grave. Prévisible, même.

Les habillés en noir, rodés à toutes les intempéries, vont et viennent comme à la promenade sous un ciel étoilé. Sans mots. Une étrange douceur a pénétré les lieux. Aucune voix ne s’élève. Des tubes se tendent précautionneusement vers ceux qui sont assis sur les chaises longues et ceux qui ont préféré rester debout. Les voix au bout des tubes chuchotent des poèmes à l’oreille, une caresse de chants d’oiseaux, et puis se retirent.

A 6h10, on ouvre l’armoire aux clefs, chaque balayeur va rejoindre son véhicule. Le bruit des moteurs et celui du volet roulant soudainement remonté, trouent le silence. Le violoncelliste a cessé de jouer. Les femmes et hommes en noir s’effacent et se disposent en ligne le long du chemin qu’empruntent les véhicules pour s’éparpiller dans les rues d’Aubervilliers où ils retrouveront leurs collègues non conducteurs.

Les chauffeurs balayeurs saluent d’un sourire ou d’un signe de la main la haie que forment les ombres noires porteuses de parapluies et d’éventails. Avant de monter dans sa benne, l’un a lancé « C’est génial », un autre a dit « Merci pour ma renaissance ». Les véhicules s’éloignent. Les habillés en noir se retrouvent à l’intérieur et, ensemble, referment leur parapluie. C’est fini.

C’était, il y a quelques jours, la dernière et discrète action des « Souffleurs, commandos poétiques ».


Sortie des souffleurs (J.-P. Thibaudat)

Les pousseurs des rues silencieuses

A la mi-décembre, ils avaient fait parler d’eux en organisant au centre d’Aubervilliers une opération « Rues silencieuses » entre 7 heures et 9 heures du matin. Les véhicules qui empruntaient les rues de la Courneuve, du Moutier et Charron, étaient invités à couper leur moteur.

Des pousseurs anonymes (des habitants d’Aubervilliers qui avaient répondu à un appel lancé par divers canaux) poussaient les véhicules, moteur éteint, tout au long de cette « zone de signalisation poétique ajoutée » éclairée par des bougies. Une zone de chuchotement où étaient « modifiés l’indice carbone, l’indice bruit et l’indice de tendresse du monde ». (Voir la vidéo)

Invité comme observateur, l’habitant du coin qu’est l’écrivain Didier Daenninck leur envoya quelques jours plus tard un texte titré « La Décroissance à l’heure des croissants », une merveille.

Cette « Rue silencieuse » était un moment de la « Folle tentative d’Aubervilliers », une geste poétique qui se décline de mille façons inattendues sur trois ans. Comme ce jour où ils ont « changé la météo » en « enneigeant »de poèmes (un million de poèmes tombant du ciel) les cours de récréation de plusieurs écoles d’Aubervilliers. De doux rêveurs ? Exactement. Tout est douceur dans les actions de ces Souffleurs qui rêvent de « ralentir le monde ».

Le noir sied aux Souffleurs

C’est en 2001 qu’Olivier Conte, las du théâtre institutionnel où il faisait l’acteur, écrit un « manifeste du chuchotement » d’où naissent les « Souffleurs » et leurs « commandos poétiques ».

La tenue noire (mais chacun dans ses habits persos) et le parler neutre (mais chuchoter est tout un art) viennent des machinistes du théâtre anglais qui, lorsqu’un acteur était malade, venaient sur le plateau et, dans leur tenue de travail, se contentaient de lire le texte du rôle sans l’incarner.

L’idée de donner le nom de « rossignol » au tube creux de 1,80 mètre dans lequel les mots sont soufflés, vient d’une phrase de Cioran. Le parapluie parachève la tenue avec l’éventail qui, ami de l’aparté, permet de souffler un bref poème à l’oreille sans l’aide du rossignol.

Très vite, Olivier a réuni autour de lui une dizaine d’enthousiastes. Ils sont aujourd’hui entre 25 et 31, des acteurs, mais aussi des danseurs, plasticiens, écrivains, une directrice de musée. On les a vus à la Nuit blanche 2007, au festival d’Aurillac, à Bobigny... On les attend à Coulommiers. Ils sont allés « souffler » au Mexique, en Espagne, en Israël, dans les territoires palestiniens, au Brésil.

Des rossignols au pays des cerisiers en fleurs

Au printemps, ils partiront au Japon suivre le chemin des cerisiers en fleurs avec des poèmes donnés par des écrivains tels que Michel Butor, Alain Jouffroy, Ludovic Janvier, Jacques Rebotier, Dominique Noguez... la liste est longue.

Les poètes contemporains japonais seront « soufflés » en japonais car l’élégance -qui, chez les Souffleurs, se niche dans le moindre détail- fait qu’ils se doivent de dire les poètes du pays où ils séjournent dans la langue du poète, même s’ils ne la parle pas.

Je les avais croisés une première fois il y a quelques années, un samedi matin, sur le marché de la Charité-sur-Loire. Faisant la queue pour acheter quelques tranches de jambon de Jacky Dausimont -à moins que cela ne soit des fromages de Catherine Sautereau-, un « rossignol » s’était approché de mon oreille et m’avait soufflé du Fernando Pessoa.


Les souffleurs sur le marché des Quatre chemins à Aubervilliers (DR)

Après avoir été basés à Clichy (Théâtre Rutebeuf), puis en résidence à Saint-Ouen (Mains d’œuvres), voici les Souffleurs à demeure dans un vaste hangar (inchauffable) d’Aubervilliers qu’ils partagent avec un sculpteur (Vincent Bredif) avec lequel ils travaillent. Ils y ont disposé deux anciens autobus. L’un tient lieu de bureau. L’autre de salle où se rassembler.

La « mise au trésor » des poèmes

Chaque jeudi, ils se donnent rendez-vous au « Bar des amis » puis ils gagnent leur autobus pour une « mise au trésor ». Chacun apporte des poèmes aimés, les lit ou plutôt les offre aux autres. Si tel poème est retenu par le groupe, quelqu’un s’en saisira pour le souffler à la première occasion (elles sont nombreuses), mais jamais (en principe) celui qui l’a apporté. Le don est au cœur de leur démarche.

Les actions se déclinent en « commandos » -des gestes poétiques offerts où aucun souffleur n’est payé -comme ce petit matin des éboueurs- et en « commandés », où ils répondent à une demande (ils ne démarchent pas) selon un contrat. Là, chacun est rémunéré.

Une économie fragile (peu de subventions, beaucoup travaillent à côté, boulots professionnels ou alimentaires) mais une grande souplesse de fonctionnement. Et surtout un appétit insatiable pour « délivrer » la poésie, littéralement la libérer des livres et la propager de la bouche à l’oreille.

La stratégie des moustiques

Parfois, leurs opérations s’articulent autour d’un propos qu’ils nomment « combat ». D’autres fois, ils décident de « souffler du beau » de façon impromptue. Alors chacun puise dans sa mémoire, son « sac à phrases » qui se doit d’être infini puisque chaque poème n’est soufflé qu’une fois par la même personne.

Ils défendent « l’art contre le divertissement, l’essentiel contre le stratégique et le jubilatoire contre le conventionnel ». Ils ont adopté « la stratégie des moustiques » qui consiste à « être en avance d’une seconde sur le monde ». Tout, chez eux, fait poème au-delà du poème : la démarche, la tenue, le vocabulaire, les mots d’ordre, les actions, la présence. Ils m’ont soufflé.

Les Souffleurs, Avignon, CCAS île de la barthelasse, festival contre-courant, du 8 au 13/7 18 à 19h « Folie vagabonde », 20h30à 22h « Floie fixe », 06 80 37 01 77

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  • 12 réactions
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  • Vlobulle
    • Posté à 15h42 le 29/01/2011
    • Internaute 52643

    Certains articles nécessiteraient bien volontiers un résumé en tête de page...

  • gudule62
    • Posté à 16h00 le 29/01/2011
    • Internaute 24852

    Olivier, ce « vieux clown dont le coeur fait des fugues.... »

  • antonindusudo
    antonindusudo
    commerçant
    • Posté à 16h27 le 29/01/2011
    • Internaute 134910
      commerçant

    un peu de douceur dans ce monde de brute...ou les poètes ne disparaîtront jamais.

  • pachin
    pachin
    Etudiant
    • Posté à 18h22 le 29/01/2011
    • Internaute 90632
      Etudiant

    C’est beau comme initiative. J’espère ne jamais trouver le CD de vos Souffleries à la Fnac mais je serais très heureux de me faire Souffler dessus un jour ^^

  • shaman de l amour
    shaman de l amour
    cuniculteur potentiel plein d' (...)
    • Posté à 19h27 le 29/01/2011
    • Internaute 117827
      cuniculteur potentiel plein d' (...)

    Eh ben en voilà de l’art vivant ! Quel balagan !

    (faut que je retourne à Aurillac, moi...)

  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 16h44 le 30/01/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    ...Pour ces éboueurs,la ploubelle des matinées, qui n’aura pas été benne perdue

  • sthoi
    • Posté à 21h39 le 29/01/2011
    • Internaute 5969

    un sourire niais au coin des lèvres, je viens tout doucement de me lever de la chaise longue , à coté des éboueurs et j’ai senti le souffle du poème distillé dans le long tuyau.
    je suis partie dans l’article, avec les poêtes et j’ai vraiment aimé !
    merci

  • Royka
    Royka
    Dissident
    • Posté à 22h35 le 29/01/2011
    • Internaute 13753
      Dissident

    Remettre de la poésie dans nos tristes existences, formatées par un audiovisuel pour l’essentiel insipide et vulgaire, est essentiel et salutaire. Autant pour l’équilibre des êtres humains que pour préparer l’insurrection qui vient... qui viendra bien un jour...
    Se ré-autoriser à ralentir et jouir de la simple beauté des choses, des mots et des silences est révolutionnaire. Toute poésie est à l’antipode du système capitaliste productiviste qui broie aujourd’hui les hommes et la planète partout dans le monde, d’où son éradication quasi totale des médias dominants.

    Pas facile d’avoir l’esprit ouvert à la poésie dans une jungle où la grande majorité doit se battre pour son pain quotidien.
    C’est donc une excellente initiative, apporter la poésie à ceux qui ne peuvent aller à elle, et qui pourtant en ont besoin.

  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 11h00 le 30/01/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    ► des dames souffleuses qui feraient du théâtre ?

    Mais au jeu de dames,
    souffler n’est pas jouer....

  • Lénaïg
    Lénaïg
    retraitée
    • Posté à 12h12 le 30/01/2011
    • Internaute 68280
      retraitée

    C’est tout simplement merveilleux...Chuchoter, dire de la poésie c’est offrir du rêve...

  • Biloo
    Biloo
    Citoyen éveillé.
    • Posté à 11h33 le 31/01/2011
    • Internaute 141342
      Citoyen éveillé.

    Une magnifique initiative qui nous rapelle comment dire les choses avec douceur et beauté dans un monde ou l’information est devenu crue et directe. Ce genre d’initiatives dont devrait s’emparer les pouvoirs public car pour le pays de pays de la culture des arts, de la philosophie, nous n’en faisons que de plus en plus rarement preuve. C’est ce genre d’initiative qui devraient envahir les couloirs mornes des métros et les rue bruillantes de nos villes.
    Que l’on dépense des millions d’euros au dévelloppement de l’art vivant dans les villes au lieu des millions d’euros pour des projets inutiles et ratés. Cela pourrait faire vivre des milliers d’artistes, de les faire connaitre

  • james.H
    james.H
    professeur
    • Posté à 23h07 le 31/01/2011
    • Expert 143210
      professeur

    A propos de chuchoteurs, les voici à Rennes : Lien

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