Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

La Pléiade lève le voile sur Rosalie, grand amour de Claudel

Publié le 08/06/2011 à 17h52


Il en va des écrivains comme des hommes politiques : il arrive que leur vie privée empiète sur leur domaine d’élection, au point de créer des imbroglios allant du non-dit à l’allusif, de la périphrase au déballage.

Rosalie Vetch, la future Ysé

Paul Claudel a eu une fille (avant son mariage), Louise, qui n’a jamais porté son nom. Cette Louise aurait pu rester dans le domaine réservé de la vie privée, la compréhension de l’œuvre de Claudel n’en aurait pas vraiment souffert.

Il en va tout autrement pour ce qui est de la mère de Louise, Rosalie Vetch, le grand amour de Claudel, celle qui partage la vie de l’auteur en deux et lui dicte si l’on peut dire « Le Partage de midi » – Ysé c’est elle – avant de hanter « Le Soulier de satin » – Prouhèze, c’est encore elle.

Cette articulation affirmée entre l’œuvre et la vie est l’un des apports principaux de la nouvelle édition du « Théâtre » de Claudel dans la collection de la Pléiade et de l’album qui l’accompagne.

Une première édition avait été publiée en 1947, deux autres allaient suivre, la dernière « revue et augmentée » en 1967 par Jacques Madaule et Jacques Petit. A l’exception de deux courts textes, le corpus de la nouvelle édition, sous la direction de Didier Alexandre et de Michel Autrand, est identique aux éditions précédentes, à ceci près que l’ordre adopté est celui de la chronologie de l’écriture.

Une édition sans non-dits

La nouveauté est dans les gros appendices qui multiplient les textes « autour » des œuvres, dans les notes bien plus conséquentes, dans la synthèse qui est faite du dernier Claudel, celui qui se tourne vers l’acteur, la scène et réécrit ses pièces en conséquence. Bref, dans tout l’habillage qui fait la réputation de la Pléiade. A commencer par la chronologie de la vie de l’auteur. Là, mieux qu’une amélioration, c’est une révolution.

Dans la chronologie de 1967, le nom de Rosalie Vetch n’apparaît pas. Il est dit qu’à la « fin 1900 ou début 1901, Claudel part pour la Chine à bord de l’Ernest-Simons. » Suit cette maigre mention : « Rencontre d’Ysé ». Sans autre explication. Les auteurs savent de qui ils parlent, mais le lecteur ?

Pour ce dernier, Ysé c’est le nom du personnage féminin du « Partage de midi », pièce que Claudel écrira beaucoup plus tard. Ce n’est pas Ysé que Claudel rencontre mais son modèle, son inspiratrice, Rosalie, sa Rose. Le lecteur est laissé dans l’imprécision, la confusion.

« Le Quai d’Orsay s’émeut... »

Rien de tel désormais. La chronologie de la nouvelle édition, tout en précisant en préambule que « les événements de la vie privée sont réduits au minimum » (comprendre : ce qui va être dit doit être dit) évoque, sans détour et sans fard, la rencontre de Claudel avec le couple Vetch et leurs quatre enfants sur le bateau qui vogue vers la Chine. Et ce qui s’en suivit : un amour fou.


Claudel à l’époque où il rencontre sa « Rose » (DR).

Il est clairement dit que Rosalie « va devenir la maîtresse de Claudel », consul à Fou-tcheou, que tout cela ira beaucoup plus loin puisqu’en 1903, lit-on dans la suite de la chronologie 2011 (faits passés aussi sous silence dans les éditions précédentes) :

« Le Quai d’Orsay s’émeut de la situation scandaleuse créée par l’association de Claudel et de Francis Vetch dans des projets économiques, par l’adultère de Claudel et de Rosalie Vetch, et par l’installation de cette dernière dans la maison consulaire. »

Une enquête est diligentée, lit-on encore. Philippe Berthelot, alors secrétaire d’ambassade chargé d’une mission en Extrême-Orient, étouffera l’affaire. Une durable amitié naît entre Claudel et le couple Berthelot.

Elle part, il commence son « Journal »

Enceinte de Claudel, Rosalie Vetch quitte la Chine en août 1904 et ne donnera plus de ses nouvelles pendant treize ans. Claudel vit ce silence (elle lui renvoie ses lettres) comme une trahison (« Et voici que, comme quelqu’un qui se détourne, tu m’as trahi, tu n’es plus nulle part, ô Rose ! »).

C’est dans cette période que l’idée du « Partage de midi » va germer et c’est au lendemain du départ de l’être aimé qu’il commence à tenir son « Journal ». Premières lignes :

« Son départ - 1er août 1904.

Commencé à Fou-tcheou, septembre 1904.

Naissance de Louise : 22 janvier 1905 [ligne ajoutée plus tard bien sûr, ndlr].

Fendre la muraille (du cœur humain). »

Dans la présentation de ce « Journal », paru en 1968 dans la Pléiade, le nom de Rosalie n’apparaît toujours pas, on ne parle que d’Ysé. Il est vrai Claudel use souvent du nom d’Ysé pour évoquer Rosalie-Rose tant l’être et le personnage sont inséparables. « Ysé sait qu’elle est séparée de Mesa [Claudel] pour toujours », lit-on dans l’introduction censée dire des faits et qui amalgame la vie et la fiction comme un romancier.

Quand Rose lui écrira après treize ans de silence (lettre qui aura son pendant dans la lettre à Rodrigue du « Soulier de satin » qui mettra dix ans avant d’arriver), Claudel mentionne probablement son nom dans le « Journal », mais dans la transcription pour la Pléiade, le nom est étrangement remplacé par un « sic ». Et une lettre que Claudel recopie dans son « Journal » n’est assortie d’aucune note.

Prudence ? Pruderie ? Pudibonderie ? Discrétion ?

Les éditeurs des précédents Pléiade « savaient » déjà

Les éditeurs du « Journal » en 68 comme ceux du « Théâtre » en 67 savaient. Pas tout, mais « ils savaient ». Jean Amrouche savait déjà, lorsqu’il s’entretenait avec Claudel en 1951 pour des « Mémoires improvisées ». Il y vient avec mille précautions : « Vers 1900, ou entre 1900 et 1905, voici qu’il ne s’agit pas de la Femme, mais d’une femme, voici qu’il ne s’agit seulement de l’Amour, mais d’un amour, est-ce exact ? » questionne-t-il. « Oui » répond le catholique Claudel avant de digresser pour ne pas en dire plus.

Amrouche revient à la charge « Je ne voudrais pas être indiscret... », mais de pas de côté en circonvolutions, il ne fait que tourner autour du pot. Sans rien dire. Et Claudel ne dit rien. Autre temps, autres mœurs.

Dès 1905 cependant, dans une lettre au poète Francis Jammes, alors qu’il écrivait « Le Partage de midi », Claudel ne cachait rien :

« Vous savez que je fais un drame qui n’est autre que l’histoire un peu arrangée de mon aventure. Il faut que je l’écrive. J’en suis possédé depuis des années, et cela me sort par tous les pores. »

Entre écrivains...

Antoine Vitez sur les traces de Rose


Claudel face à lui-même (DR).

Au fil des décennies, on allait passer du non-dit au murmuré puis au dit. Je me souviens des répétitions du « Soulier de satin » à Chaillot en 1987. Le premier jour, Antoine Vitez avait invité Renée Nantet-Claudel, fille légitime. Les jours suivants et tout au long des répétitions, il parla de Rose qui le fascinait.

Le jour de l’anniversaire de Ludmila Mikael qui jouait Prouhèze et qui avait joué Ysé, il lui offrit un bouquet de roses... roses. Un jour, il relit le début du « Journal » et note :

« C’est là notre sujet : il s’agit de montrer comment cela peut se fendre, la muraille du cœur humain. »

Après la création à Avignon, pendant les représentations à Chaillot, il retrouve la trace de Louise, la fille illégitime. Il écrit une note de service : « Elle a près de 83 ans. Elle vit à Vézelay. Je lui ai téléphoné. Elle viendra voir “Le Soulier de Satin ” en décembre » (publié dans « Le Journal de Bord » qu’a tenu Eloi Recoing, Le Monde Editions).

Les photos de l’album Claudel

Ces dernières années, plusieurs ouvrages ont été consacrés à Rose, née Rosalia Scibor-Rylska à Cracovie, d’un père polonais et d’une mère écossaise.

Et la récente édition Folio du « Partage de midi » ne l’ignore pas. Cette édition prestigieuse et savante de la Pléiade est comme l’apothéose de cette histoire désormais publique.

La notice sur le « Partage de midi » montre, scène par scène, l’entrelacement de la vie et de la pièce. Et il en va de même pour la notice du « Soulier de satin » où intervient également un flirt tardif, une amitié amoureuse qui relit Claudel à Audrey Parr qu’il surnomme « Margotine ».

L’album Claudel, dont l’iconographie a été choisie et commentée par Guy Goffette, est encore plus explicite. Jusqu’à montrer une photographie de Rose sur le bateau où tout allait commencer et deux photos d’Audrey Parr.

Jusqu’à mentionner ce que l’on lit au dos de la croix de fer qui orne la pierre tombale de Rosalie-Rose au cimetière de Vézelay : « Seule la rose/est assez fragile pour exprimer l’éternité », une phrase extraite des « Cent phrases pour éventails » de Claudel. Lequel avait choisi que soient gravés sur sa tombe ces seuls mots : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. »


Paul Claudel en 1927 (Wikimedia Commons).

► « Théâtre » de Paul Claudel - deux volumes (1 776 pages et 1 904 pages) de la collection la Pléiade chez Gallimard - prix de lancement jusqu’au 31 août : 65 euros chaque volume ou 130 euros les deux réunis en coffret.

Album « Claudel » offert pour l’achat de trois volumes de la Pléiade

Aller plus loin
  • 12164 visites
  • 11 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Sexus Empiricus
    • Posté à 22h10 le 08/06/2011
    • Internaute 6004

    Rue89 ose reprendre Claudel, alors qu’un des cris mémorables de 68 avait réglé son compte : Plus jamais Claudel...

    Et voilà que le gaillard revient par la fenêtre, avec cette histoire parallèle de liaison adultère. Est-ce bien catholique ? Certes, la femme adultère, aucun chrétien n’irait lui jeter la première pierre, mais le Paul, qu’en dira-t-on ?
    On lit autrement les considérations de ce dévot si hostile à la tolérance, et à ses raisons, mais peut-être pas à ses maisons. On lit autrement les phrases du type : « Naturellement l’homme est polygame et la femme monogame : de là l’absence d’équité avec laquelle de tout temps et partout la société a jugé leur comportement. » C’est lui qui le dit, en octobre 1950. Ce naturalisme fait sourire, mais Claudel était comme on voit très nature. Les belles femmes étaient selon lui un danger public, on devrait disait-il les mettre en prison.

    Enfin, du moment qu’on n’offensait pas la religion, Claudel était magnanime. Autrement, c’était la fin du monde. Lorsque Paul Morand lui envoya L’Europe galante, Claudel lui répondit tout de go : « J’ai jeté votre livre au panier ». Parce que c’était léger, un peu trop, et passablement libertin. Et Morand ajoute qu’être libertin, c’était tout de même moins grave pour Claudel que d’être pédéraste, « parce que ça, c’était vraiment la chose qui le rendait fou » ; -)

    • Redax
      Redax répond à Sexus Empiricus
      • Posté à 11h26 le 09/06/2011
      • Internaute 8250

      « Et Morand ajoute qu’être libertin, c’était tout de même moins grave pour Claudel que d’être pédéraste, “parce que ça, c’était vraiment la chose qui le rendait fou ”.
      Merci de restituer cette pensée (d’un autre siècle) à son véritable auteur : je croyais qu’elle avait été formulée par Berlusconi ! Et qui a dit que les grands esprits, etc. ?

      • Sexus Empiricus
        Sexus Empiricus répond à Redax
        • Posté à 19h04 le 09/06/2011
        • Internaute 6004

        Oui, rien n’est plus vieux jeu et suranné que la loi du genre dans les relations de plaisir, sinon l’image de l’éternel féminin lui- ou elle-même. Cela dit, les meilleurs s’y sont laissé prendre : comment sauter par-dessus son temps ? Par une anomalie, ou par folie, ou par une audace de type double salto avant... dont on a rarement l’idée.
        Enfin, Berlusconi a côté d’un Claudel ou d’un Morand fait tout de même rastaquouère au petit pied : en dépit d’une commune phobie, ce n’est pas la même trempe de caractère.

  • KIKI21000
    KIKI21000
    retraité
    • Posté à 22h31 le 08/06/2011
    • Internaute 53190
      retraité

    Pourquoi nous rappeler ce catho cul béni qui fit enfermer Camille Claudel ? Cette anti avortement est exactement comme l’affaire qui défraie les faits divers, un esprit brillant avec des relents nauséabonds dans sa vie privé ; que celle-ci reste à la seule place dont il est digne : la poubelle de l’histoire.

  • A.A.A
    • Posté à 00h01 le 09/06/2011
    • Internaute 23227

    Même problème concernant l’homosexualité de Roger Martin du Gard. Et il s’avère que pour RMG cela relève clairement de la pudibonderie. Toute son oeuvre est imprégnée par cette question, du 1er chapitre des Thibault, à la pièce de théâtre Un taciturne en passant par son dernier roman inachevé. Pourtant, les spécialistes de son oeuvre n’évoquent jamais que RMG fût homosexuel alors que cela nourrit l’entièreté de son travail, mais aussi par exemple ses débats avec Gide !
    Je comprends tout à fait que RMG et CLaudel aient été réticents à évoquer ces questions publiquement de leur vivant, mais pourquoi les cacher aujourd’hui alors qu’il n’est plus question de porter un jugement moral sur un artiste parceque’il trompe sa femme ou qu’il est homo ?

    Mon interprétation est que ces spécialistes sont moins préoccupés par « le respect de la vie privée des écrivains » (vie privée qu’ils dissèquent par ailleurs lorsqu’il n’est pas question de tromperie ou d’orientation sexuelle) que par une sorte de gène petite-bourgeoise.

    • Sexus Empiricus
      Sexus Empiricus répond à A.A.A
      • Posté à 19h15 le 09/06/2011
      • Internaute 6004

      Tous les silences d’une vie ne relèvent pas forcément de la pudibonderie ou de la pudeur, encore moins du déni ou du tabou. Vie secrète... Pourquoi tout dire ? Tout dévoiler ?
      Si votre interprétation est bonne, Paul Claudel soi-même enfoncerait le clou, puisqu’il n’y a pires bourgeois, selon lui, que les petits bourgeois...

      • A.A.A
        A.A.A répond à Sexus Empiricus
        • Posté à 22h12 le 09/06/2011
        • Internaute 23227

        Que Claudel et Martin du Gard n’aient pas souhaité en parler est tout à fait légitime. Le lecteur n’a absolument aucun droit à réclamer une quelconque transparence aux auteurs. La question n’est pas là.

        Pourquoi, 50 ans après, les commentateurs les plus « autorisés » de ces auteurs se permettent de créer une omerta sur des aspects essentiels qui permettent de comprendre un oeuvre ? ? ? C’est eux qui s’autorisent à porter un regard moral sur un comportement et à le mettre entre parenthèse. Ni les éditions en Pléiades, ni les Cahiers Roger Martin du Gard, ni l’exposition du centenaire de sa naissance, ni l’énorme appareil critique qui entoure son dernier livre (dont l’homosexualité est un des thèmes majeurs) n’évnoque son homosexualité. Ne trouverait on pas absurde qu’une omerta sur, par exemple le fait que Camus ait passé sa jeunesse en Algérie, soit organisée par les seuls commentateurs dont la voix porte, alors même que cela imprègne son oeuvre et que, tout comme l’homosexualité de Martin du Gard ou les infidélités de Claudel, il n’y a aucune raison d’en faire grief à l’auteur ? De quels droits s’arrogent ils le droit de plaquer leur propre morale sexuelle sur l’oeuvre de grands écrivains ?
        C’est absurde et c’est méprisant pour les lecteurs.

         
        • Sexus Empiricus
          Sexus Empiricus répond à A.A.A
          • Posté à 07h10 le 10/06/2011
          • Internaute 6004

          Oui, je suis entièrement d’accord avec votre point de vue sur le vivant de l’auteur : les choix de vie de quelqu’un ou son orientation sensuelle ou sexuelle ne nous (je dis « nous », à supposer que nous ne faisons pas le métier de détective ou de flic) - ne nous, dis-je, regardent pas, sauf si l’auteur s’est plu à en faire lui-même « l’exposition ».
          Et même mieux : je me suis laissé dire que l’auteur, la notion même d’auteur, était une fiction, mais laissons.

          En revanche, lorsque vous parlez d’omerta, n’y allez-vous pas un fort ? Pour Martin du Gard, je ne sais pas, pour Claudel je ne crois pas - et je crois même le contraire : qu’il ne s’agit pas d’omerta, mais d’autre chose, et de quelque chose de bien moins lourd et complice qu’une omerta. Le risque serait de surinterpréter des lacunes, des trous, des non-dits, non ?
          Après tout si aucune des grandes éditions de Martin du Gard n’évoque son homosexualité, comme vous dites, c’est peut-être aussi le signe que cette façon d’encoder ou de décoder « une vie une oeuvre » n’est pas forcément une clé indispensable. On a fini par croire au XXe siècle que la sexualité était une affaire centrale dans nos vies, mais ce n’est pas toujours le cas, qu’on soit auteur ou pas, hétéro ou homo ou bi ou que sais-je ? , alors qu’il y a des « athées du sexe » si j’ose dire, ou plus tranquillement des agnostiques pratiquant le sexe dans la joie et la bonne humeur, par exemple, mais sans que ce soit leur névrose principale ou leur grande affaire.
          Bref, si on peut s’interroger sur la volonté de ne pas savoir et de passer sous silence, on peut aussi s’interroger sur la volonté de savoir...

        1 autres commentaires
  • chrix
    chrix
    Perlimpinpin..
    • Posté à 19h27 le 09/06/2011
    • Internaute 152676
      Perlimpinpin..

    Merci pour cette article.
    J’ai découvert il y a quelques années, l’hebdomadaire Arts de mai 1964 avec « La lettre ouverte de Roger Peyrefitte à François Mauriac ». Le premier dénonçait l’hypocrisie du second, car lors de la sortie du film « Les amitiés particulières », Mauriac avait vilipendé dans le Figaro littéraire, un Peyrefitte propageant l’amour des jeunes garçons, alors que lui-même, dans sa jeunesse et après, avait batifoler avec certains autres, peut-être plus âgés il est vrai.
    La source de cette histoire remontait une année auparavant. Mauriac -lors du décès de Cocteau et toujours dans le Figaro littéraire- y avouait que Cocteau l’avait agacé, et s’étonnait « qu’il ait pu faire quelque chose d’aussi naturel, d’aussi simple que de mourir, d’aussi peu concerté » : il ajoutait : « le personnage tragique, certes il le fut : condamné à l’adolescence éternelle, sans échappatoire comme tant d’autres, sans aucune espérance de sursis, interdit de séjour malgré les honneurs et les académies, chassé de cet univers rassurant où une femme nous met la main sur le front du même geste qu’avait notre mère, où les enfants jusqu’à la fin se presseront autour de nous, couvée que la vie ne disperse pas. »
    La vengeance de Peyrefitte fut terrible : « Qui êtes-vous, mon cher maître ? Un écrivain que nous admirons, mais un homme que nous ne pouvons plus supporter (..) moralisateur, beaucoup moins pour défendre la morale que pour vous punir, aux dépens d’autrui, de votre penchant irrésistible à l’immoralité. Ce poète -Cocteau-, ce prince fut le contraire d’un hypocrite, et c’est pour cela que vous le haïssiez même si vous ne l’avez point haï dans votre jeunesse. Où sont-elles, ces lettres d’amour que vous lui aviez écrites et que vendit Maurice Sachs après les lui avoir volées (..) L’homme à qui vous aviez écrit ces lettres, vous avez eu l’ignominie de le renier, de le vilipender à toute occasion, comme pour abolir et absoudre votre passé - et si ce n’était que le passé ! ... Vous avez piétiné son cadavre, chaud encore, dans ce journal où vous vous insultez. (..) Jamais empoisonneur public ne sut mieux son métier. Non content d’interdire aux autres de toucher à ces sujets vous leur interdisez encore de prononcer les mots de religion et de morale. (..) J’ai parlé de ces lettres adressées à Cocteau et conservées dans des mains jalouses. Mais on pourrait publier en fac-similé celle assez récente, que vous écriviez à l’un de vos plus compromettants collaborateurs, après l’une de vos maladies : “ Les battements de votre jeune coeur m’aident à retrouver le goût de cette vie que j’avais cru perdue. Un jour vous comprendrez que je ne suis qu’un très pauvre homme.” Nous ne vous le faisons pas dire, mon cher maître. C’est le pauvre homme de Tartuffe au superlatif. (..) Vous ameutez contre nous l’escadron des bien-pensants et vous nous menacez de l’enfer ! Y croyez-vous, à l’enfer, mon cher maître, après ce télégramme facétieux qu’André Gide vous expédia de l’au-delà : “L’enfer n’existe pas, tu peux te dissiper” ?
    Roger Peyrefitte citait fort à propos le chevalier de Florian (1755/1794) :
    La pire espèce des méchants
    Est celle des vieux hypocrites.
    ..avant de conclure, Peyrefitte ajoutait :
    “Je vous citerai le mot d’un fils, un mot que me répéta ce même Cocteau dont vous avez outragé la mémoires : ‘ Je sens que mon père m’a fait sans plaisir. ’ C’est probablement le mot le plus affreux qu’un fils ait jamais dit sur son père.”
    Les doubles vies sont partout et les hypocrites légion.

    • zoupy
      zoupy répond à chrix
      retraitée
      • Posté à 22h19 le 09/06/2011
      • Internaute 64669
        retraitée

      Merci à vous Chrix pour cette passionnante contribution.

  • ham burglar
    ham burglar
    Jusqu'à l'os
    • Posté à 01h43 le 11/06/2011
    • Internaute 15613
      Jusqu'à l'os

    claudel, c’est lui qui faisait des cochonneries avec le beurre ?

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.