Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Au Festival d'Aurillac, la tuile rencontre le sac à main

Publié le 19/08/2011 à 17h26


« Cooperatzia, le village “ par G. Bistaki au Festival d’Aurillac (Marie-Lise Rios).

C’est une histoire de tuiles et de sacs à main de femmes racontée par cinq hommes. L’article pourrait commencer comme cela, un peu mystérieusement.

On pourrait aussi écrire : pour une chose titrée ‘Cooperatzia, le village’, le collectif G.Bistaki investit l’institution Saint Eugène (un lycée où, dans la cour, les bancs de pierre sont réservés aux professeurs), l’un des lieux habituels du Festival d’Aurillac, comme aucun groupe ne l’avait fait jusqu’ici : dans la totalité de son périmètre. Cela serait un début plus informatif.

On pourrait encore adopter le genre pute paresseuse style : ‘ allez-y immédiatement, c’est génial ’. Cela ne serait pas faux, mais c’est interdit pas la charte intime de l’ami Balagan qui aime saisir la bête à vif. Seulement voilà, ce que fait le G. Bistaki, on ne sait pas par quel bout le prendre et c’est cela qui est formidable. Allons-y tout de même allonzo.

Cela commence en haut des escaliers : des tuiles, encore des tuiles. Mais pas n’importe quelle tuile, celle longue et tout en courbe de Toulouse que l’on fabrique à Castelnaudary (le collectif G. Bistaki est basé dans la région). Il y en a partout. En corolle autour d’un arbre, au garde-à-vous le long d’un escalier. Ici un tas de morceaux, là une bordure. Une installation ? Une sculpture ? Si l’on veut.

Comment danser, comment jouer avec des tuiles et des sacs à main ?

Sous le préau des hommes en manteau, assis, un sac à main de femme sur la tête. On s’agglutine plus loin autour d’un fil rouge. Arrive une cohorte d’étranges individus en manteau portant, dressée depuis la nuque, une tuile en guise de col, appelons-les des hommes-tuiles. D’une sorte de carriole émerge, depuis le début, une voix en langue russe aux accents soviétiques (renseignements pris, c’est chopé sur Internet, une radio de Transnistrie, état autoproclamé dirigé par un Ubu mafieux, tout cela au cœur de l’Europe) installant une ambiance un peu interlope, décentrée. Un théâtre d’ambiance ? Si l’on veut.

Deux hommes portant chacun deux sacs à main au bras entament une danse de séduction et tout autant d’affrontement, chorégraphie à la fois cinglante et virtuose comme toutes celles qui suivront. Un spectacle chorégraphique ? Si l’on veut.

Nous voici entraînés plus loin où l’un des hommes jongle avec le sac à main qui le coiffe tout en dansant. Puis avec les autres il fomente un jeu de tuiles et de sacs, aussi virtuose qu’infernal. Un spectacle de cirque ? Si l’on veut.

Cela ne manque pas d’humour non plus ! On traine une tuile au bout d’une ficelle-laisse comme un chien, plus loin nous voici au bord d’un champ de tuiles (le terrain de foot de l’établissement) que les hommes-tuiles arpentent, laissant derrière eux le tremblement des tuiles dans la nuit. Tout se terminera, plus classiquement côté espace, sur une estrade couleur brique où d’autres variations, plus sublimes les unes que les autres, attendent les spectateurs qui sortent le plus souvent éberlués par ce voyage enchanteur.

Bienvenue au club des inclassables

Alors danse ? Cirque ? Théâtre ? InstallationBienvenu ? Au diable les catégories, les cases, les genres. Le collectif G. Bistaki (pas de metteur en scène solitaire, tous signent et on sent les effets souvent positifs de discussions internes pour intégrer ou évacuer telle ou telle proposition) se définit lui même sur son site comme

‘ un cirque chorégraphique d’investigation en lien étroit avec les caractéristiques spatiales et sociales d’un lieu. L’environnement, qu’il soit urbain ou rural, à ciel ouvert ou fermé, est le théâtre de notre action. ’

Moyennant quoi ce groupe remarquable n’a pas été, jusqu’à présent, programmé dans aucun festival de danse important. Ni de théâtre d’ailleurs. Ni de centre d’art. Les catégories, les genres ont la vie dure alors que nombre d’artistes contemporains s’échinent à snober ou détourner les frontières. Se réclamant d’un fantaisiste Georges Bistaki, le collectif met en avant cette ‘ citation ’ : ‘ le travail trop spécialisé fait de l’homme un fragment d’homme ’. Et ajoute :

‘ Partant de ce postulat, le Bistaki fait collaborer le cirque pour sa quête d’impossible, la danse pour sa virtuosité du rythme et le théâtre corporel pour sa puissance évocatrice de sentiments. Il s’agit d’une collaboration et non d’un mélange. ’

Le festival d’Aurillac, terreau des contrastes

L’équipe du festival d’Aurillac, emmenée par Jean-Marie Songy, aime les confrontations et secouer le cocotier. Car le théâtre de rue, né d’un geste de colère, de ras-le-bol et de besoin d’air contre le théâtre enfermé et par trop institutionnel, s’est, au fil du temps, renfermé sur lui-même, largement institutionnalisé et allant jusqu’à créer ses propres genres. Aurillac, ‘ festival international de théâtre de rue ’ (26e édition) qui fut son berceau, n’entend pas être son rigoriste sanctuaire.

L’an dernier l’équipe avait jeté dans la mare du festival les pavés (souvent soixante-huitards) de la ‘ performance . Cette année, à côté des sénateurs du théâtre de rue (Générik vapeur, Kumulus, Metallovoice, Délices dada), elle invite outre le collectif inclassable G. Bistaki, une compagnie venue du théâtre dont elle fait bouger les lignes. La compagnie Gwenaël Morin présente son Antigone d’après Antigone de Sophocle ’, spectacle créé aux laboratoires d’Aubervilliers lorsque la compagnie y a façonné son ‘ Théâtre permanent ’ un an durant.

Point commun entre ces deux compagnies qui ne se connaissent pas : le souci de l’ancrage social. La confrontation avec le quartier. Pas question de livrer de purs objets esthétiques.

Nicolas Frize, musicien de gare

De même, Songy et son équipe ont invité le musicien Nicolas Frize. A cet homme qui fait chanter les pierres et la porcelaine, qui organise de concerts de baisers, ils ont offert la gare d’Aurillac pour une création in situ.

Les spectateurs sont assis sur le quai A. Devant eux, les autres quais déserts, un chantier de l’autre côté de la gare, la montagne verte comme fond. Aucun train ne passe. Mais le concert qui commence en fait passer d’imaginaires autant que d’invisibles, comme une hallucination sonore. Et puis les oiseaux se mettent de la partie, ceux que Frize insinue dans la musique, et ceux qui sont là aux abords de la gare. Tout se mêle jusqu’au vent qui fait danser les sacs poubelles de la gare. Un premier quart d’heure qui est magnifique.

Tout se gâte lorsque Frize fait sortir d’un TER Auvergne des danseuses porteuses de valises sonores bientôt rejointes par deux hommes. Ce qui était impalpable, fluide, magique, sombre dans l’anecdotique. Alors il faut fermer les yeux, les sons de Frize alors vous entraînent. Loin. Un voyage où la gare devient la possibilité d’un rêve de campagne (bruits de basse-cour) ou d’une escapade immobile ou à jamais différée. La musique aussi vous transporte.

► Festival d’Aurillac, jusqu’au 20 août, programme détaillé sur le site, 04 71 43 43 70.

Aller plus loin
  • 6258 visites
  • 18 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 18h25 le 19/08/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Le festival d’Aurillac, terreau des contrastes
    Ca c’est clair...
    Ou comment transformer un bled de misère où 20 000 vieux crèvent d’ennui à un gros délire où 20 000 junkies crèvent d’overdose : D

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 19h22 le 19/08/2011
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « Un spectacle chorégraphique ? Si l’on veut ».

    Hommes tuiles, tuiles de partout ... ça fume sec à Aurillac ?

    • traboule
      traboule répond à Yvon le Zébulon
      Dedans
      • Posté à 19h31 le 19/08/2011
      • Internaute 114041
        Dedans

      Vu les precipitations annuelle a Aurillac, on fume plutôt mouillé.
      Mais pendant le festoche, qu’est ce qu on se met ! Ce festival est une bouffée d anarchisme dans un monde de con.

      • Yvon le Zébulon
        Yvon le Zébulon répond à traboule
        L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
        • Posté à 04h40 le 20/08/2011
        • Internaute 65781
          L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

        « Vu les precipitations annuelle a Aurillac, on fume plutôt mouillé ».

        Heureusement en effet qu’ils ont ce festival d’Eté pour se réchauffer, car
        autrement, Aurillac est la ville la plus froide de France (glaciale, même).

         : -))

         
        • Crispus
          • Posté à 12h24 le 20/08/2011
          • Internaute 15293

          Il fait plus de 30° depuis deux jours et il y en a pour la semaine. Pour être à ce point frileux, Zébulon, vous devez être en effet très vieux ! Blague à part, il est vrai que, sur l’ensemble de l’année, les températures matinales sont plutôt fraîches. C’est d’ailleurs le matin que je promène mes pingouins, l’après-midi ça remonte sec car les écarts ici sont très importants et ils n’ aiment pas ça, ils préfèrent retourner au congélateur. Mais si vous n’êtes pas trop faible des genoux restez un peu cet automne vous ne le regretterez pas. Il n’y a pas que le festival d’ Eté pour se réchauffer, vous serez surpris !

          • Yvon le Zébulon
            Yvon le Zébulon répond à Crispus
            L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
            • Posté à 13h04 le 20/08/2011
            • Internaute 65781
              L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

            « Il fait plus de 30° depuis deux jours et il y en a pour la semaine. Pour être à ce point frileux, Zébulon, vous devez être en effet très vieux ! »

            Ce que tu ignores...pardon pour le tutoiement, c’est qu’en réalité je suis une momie et il y a bien longtemps que ma peau tendue comme une peau de tambour accepte le bruit, mais pas le scandale.

            Donc, tape moi dessus tant que tu peux si tu veux faire passer un message dans la jungle, car chez moi, il n’y a pas encore de TSF.

            Pour conclure :
            Je te souhaite d’être autant fatigué que moi à ton age...
            (mais en ayant bourlingué autant que je l’ai fait moi-même).

            Je suis un mec qui aime la fête, qui aime la bringue, et l’atonalité convenue des gens coincés dans mon environnement me gêne.
             ; -))

        2 autres commentaires
  • daoud01
    daoud01
    ingénieur
    • Posté à 20h30 le 19/08/2011
    • Internaute 150428
      ingénieur

    Bon vent au Festival d’Aurillac et bonne bourrée !

    • Yvon le Zébulon
      Yvon le Zébulon répond à daoud01
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
      • Posté à 04h46 le 20/08/2011
      • Internaute 65781
        L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

      Vidéo des bourrées : Les dentellières sont en RTT ?
      (je plaisante)

      J’aime beaucoup la petite dentelle ronde que ma femme a posée sur
      la table de nuit (de son coté seulement). Ça fait notre âge, cad « Vieux » !
      - LoL !

      • Crispus
        • Posté à 12h27 le 20/08/2011
        • Internaute 15293

        Ouais, bon... ça, c’est le musée Grévin. Sympa, mais ça sent le formol. Allez plutôt écouter (et danser) avec ’Traucaterme’ : bourrée-manouche, taïtou-jazz et polka-rock, ça dépote !

         
        • Yvon le Zébulon
          Yvon le Zébulon répond à Crispus
          L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
          • Posté à 12h55 le 20/08/2011
          • Internaute 65781
            L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

          C’est vrai que ça sent le formol...
          Mais c’est vrai aussi, il vaut mieux prendre ça à la rigolade.

          C’est comme la biguine dans mon pays de martinique aussi...
          (plus ringard, tu meurs...car une relève talentueuse est déjà arrivée).

          Ce n’est pas parce que j’ai 62 piges que je ne danse pas de tout !
          (sur ce plan là, je suis même plutôt accro...même si ça fait rire)

        1 autres commentaires
  • EdkOb
    EdkOb
    la France d'après...
    • Posté à 20h47 le 19/08/2011
    • Internaute 85736
      la France d'après...

    Il n’est pas trop tard pour aller voir / écouter Fantazio, place des Carmes.
    Demain vers les 18 h, ce sera la dernière des 3 soirées.

    Fantazio, encore mille mercis !

  • Fantomax
    Fantomax
    escroc
    • Posté à 21h07 le 19/08/2011
    • Internaute 157606
      escroc

    Moi, j ai préféré de loin le spectacle « St Nectaire et St Pourçain à volonté ! ».

    • DiaboloSatanas
      DiaboloSatanas répond à Fantomax
      Fou du volant
      • Posté à 22h58 le 19/08/2011
      • Internaute 79165
        Fou du volant

      Avec le chou farcie free ..

      • Éric  Perrin
        Éric Perrin répond à DiaboloSatanas
        Ginkonaute
        • Posté à 23h06 le 19/08/2011
        • Internaute 51185
          Ginkonaute

        Thibaudat, j’aime tellement sa rubrique que je crois que serais capable d’aller voir n’importe quel évènement pourvu qu’il en parle, c’est dingue non ?

    • Crispus
      Crispus répond à Fantomax
      • Posté à 12h29 le 20/08/2011
      • Internaute 15293

      J’espère au moins que vous n’avez pas manqué « les révoltés du Pounti ».

  • Crispus
    • Posté à 23h22 le 19/08/2011
    • Internaute 15293

    « L’abus de solidarité nuit à votre capital » ; « Entretenez vos peurs : elles sont le garant de votre sécurité » ; « Vous n’êtes plus libres si vous n’êtes plus surveillés ». ’Novlangue’ de 2011, hommage à G.Orwell (’1984’), ces citations sont issues du spectacle de ’L’Eléphant Vert’ (« Datacula »). ’Ecoutez voir’, comme on dit : ne le manquez pas ! (Aurillac,Institution St Joseph).

  • aimable
    aimable
    plasticien
    • Posté à 10h07 le 20/08/2011
    • Internaute 70198
      plasticien

    Vouais Aurillac son thermomètre à zéro, ses parapluies et son Festival, ou plutôt son LABORATOIRE, méga nursery de jeunes talents inventifs et décomplexés.
    Il faut le dire haut et fort : Aurillac au fil des décennies à largement contribué à dépoussièrer le théâtre tradi, le « théâtre de textes “
    au profit d’un spectacle total où toutes les disciplines sont mixées, créant ainsi une dynamique novatrice et un large, très large public qui enfin a accé à cet espace hier encore élitiste.
    Surement que là haut le père Jean Vilard doit ce régaler en matant sur Aurillac, peut-être mème plus que sur Avignon encore par trop conventionnel ( faut pas trop bousculer Mémé dans les orties )
    Antigone d’ après Antigone de Sophocle, ce seul titre à lui seul explique mieux qu’un long discour cette révolution thèâtrale.

  • Dr Stange
    • Posté à 10h14 le 20/08/2011
    • Internaute 15087

    Ce festival est géniale,ce qui ce passe avec les troupes et le public est magique.Je conseille vivement car on y fait plein de découverte et la région est sublime.Voila pour les ronchons quant aux commentaires scabreux sachez qu’il y a plein de familles et d’enfants et que tous le monde se marre de 7 à 107 ans ! Je regrette de ne pas pouvoir y aller plus souvent.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.