Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Visite guidée de Sarajevo avec le général Jovan Divjak

Publié le 06/10/2011 à 16h19


Jovan Divkak sur les hauteurs de Sarajevo d’où tiraient les forces serbes ph jpt

Dans le hall du théâtre national de Sarajevo, l’homme aux cheveux blancs et au visage avenant, a bien du mal à avancer vers la salle et à adresser plus de deux mots à la personne qui le salue, tant sont nombreux les Bosniaques qui veulent lui témoigner leur affection. Cet homme est une légende. C’est le général Jovan Divjak, ce bosniaque d’origine serbe, ce bosno-serbe qui, à la tête de l’armé bosniaque, tint tête aux forces serbes qui assiégèrent la ville entre 1992 et 1996.

Un général lavé de tout soupçon

Son arrestation à Vienne en mars dernier, à la demande des autorités serbes, avait suscité beaucoup d’émotion. Faire d’un tel homme un criminel de guerre (comme le souhaitait le gouvernement serbe en prétextant des faits fallacieux) à l’instar d’un Radko Mladic, c’était fort de café. Les réactions furent immédiates : pétitions un peu partout en Europe, manifestions monstre à Sarajevo, articles de presse...Les autorités autrichiennes après l’avoir mis en prison, l’ont libéré mais interdit de sortie du territoire. Et elles ont mis cinq mois avant de lire dans ce marc de café, lavant le général de tout soupçon.
Sarajevo a fêté le retour de son héros. Cet homme épris de culture et qui parle français (il a étudié à l’école d’état major de Compiègne) ne rate aucun des spectacles que le festival Mess (51 ans d’âge, jamais interrompu même pendant le siège de la ville) affiche au théâtre national, la seule grande scène de la ville.

Place Susan Sontag

On le retrouve un matin au pied d’un autocar, devant ce même théâtre situé sur une place qui porte désormais le nom de Susan Sontag. Cette intellectuelle américaine (décédée en décembre dernier, son œuvre est publiée aux Editions Christian Bourgois) était allée à Sarajevo mettre en scène « En attendant Godot » durant l’été 1993, en pleine


le genéral Jovan Divjak en guide ph jpt

guerre, à deux pas du théâtre national (fermé car trop exposé aux tirs), dans la salle du théâtre de la jeunesse (Pozoriste mladih). « Libération » avait publié en feuilleton son journal de bord (du 2 au 7 novembre 1993).
Quand les invités étrangers du festival Mess monte dan l’autocar, le très actif général en retraite Jovan Divjak donne à chacun le dépliant de l’association « L’éducation construit la Bosnie -Herzégovine » (Obrazovanje gradi BiH, en abrégé OGBH) qu’il a cofondée après la guerre et dont le premier objectif est de « réaliser les conditions permettant aux enfants et aux jeunes gens d’accéder à un niveau européen d’éducation et de connaissances ». 30 000 enfants (dont les familles ont été victimes de la guerre) de 30 villes de Bosnie ont déjà bénéficié de bourses d’études, d’équipements sportifs et autres, de nombreuses écoles ont été aidées.

« Ici on ne pouvait pas marcher »

Tandis que l’autocar commence à rouler, Jovan Divjak assis à l’avant, s’exprime en bosniaque dans un micro, une interprète traduit (en anglais). La visite guidée impromptue de Sarajevo au temps du siège a commencé.
Etonnant babil du général qui ne joue pas les héros à la mode soviétique, ni les habituels guides brevetés en vieilles pierres. Dans cette ville redevenue touristique, le général fait la topographie d’un Sarajevo en temps de guerre dont il ne reste plus grand-chose de visible si ce n’est le chantier de la Bibliothèque nationale en reconstruction (« bombardée le 22 août 1992, 2 millions de livres, un quart partis en fumée »).
On longe la rivière Miljacka où sur le pont Vrbjanja un bouquet de fleurs fraîches et une plaque rappelle qu’ici


Sarajevo le pont des premiers morts du siège ph jpt

tombèrent les premiers morts civils du siège. Voici, le long du quai, l’Académie des Beaux arts et à côté une synagogue Ashkénaze, « ici on ne pouvait pas marcher, l’endroit était trop exposé aux snipers ». Le général parle sans discontinuer passant des données historiques anciennes à des épisodes du siège (« ici l’endroit de l’attentat contre l’archiduc François Ferdinand le 28 juin 1914, là haut une des positions de l’armée serbe »), évoquant le passé ottoman de la ville pour enchaîner sur la beauté des femmes bosniaques puis tout aussitôt (on passe près d’un des nombreux cimetières de la ville) mentionnant le nombre d’enfants (1600) tués pendant le siège, avant de raconter une blague oriental comme il les aime.

« Ici les gens cultivaient leur jardin la nuit »

Le parler du général n’est pas confus, il est multiple, pluriel comme l’était cette ville à la fois orientale et européenne avant le siège et comme elle cherche sinon à le redevenir du moins à redevenir une terre de tolérance. Au festival Mess on a pu voir cette année, outre les productions bosniaques, des spectacles venus de Serbie, de Croatie, de Slovénie et même de la république serbe de Bosnie (Republika Srpska, où vivait Radovan Karadzic avant sa cavale et son arrestation), la Bosnie-Herzégovine étant désornais morcelée ce qui est un crève coeur pour notre général.
Le car monte par une route étroite bordée de petites maisons (« ici les gens vivaient dans leur sous-sol et faisaient leur jardin la nuit ») vers les hauteurs où les forces (avant tout celles de la république serbe de Bosnie) pilonnaient la ville. Tout en haut, à plus de neuf cent mètres, quelques bâtisses en ruine, un monument aux morts en forme de belvédère et un musée. Jovan Divjak toise la vallée, montre de la main une grande tache blanche au loin, le grand cimetière de Sarajevo, très exposé (nombreuses victimes) et en bon général parle armes, mortiers...Ou mentionne « le poète russe Limonov » qui, un jour, sur l’une de ces hauteurs s’allongea, après avoir écouter Karadzic, pris en main une mitrailleuse, regarda dans le viseur et tira vers la ville (voir vidéo).
On repart. « Maintenant je veux vous parler des belles choses » dit le général. Et de raconter les écoles au temps du siège installées « dans les sous-sols, les garages », le quotidien « Oslobodenje  » « qui est paru tous les jours sauf un »), les « 300 concerts » donnés pendant ces années sombres, le spectacle de Susan Sontag, les 6000 femmes qui firent partie de l’armée bosniaque...

« Ici aucun bus ne mène à Sarajevo »

Le car redescend de l’autre côté de la colline vers la République serbe de Bosnie où, au détour d’un virage, le général demande si chacun a bien son passeport, avant de sourire : « c’est une blague ». Puis, regardant la route qui serpente dans cette autre Bosnie, le génééral comme se parlant à lui-même, poursuit son monologue : « l’Europe et les Etats-Unis ont donné beaucoup d’argent, mais la Bosnie est malade, il y a trop de nationalismes...regardez ici (nous sommes


sarajevo rue du tunnel photo jpt

maintenant dans la vallée) aucun bus ne mène à Sarajevo, les jeunes qui veulent étudier doivent aller à Banja Luca ou à Belgrade, c’est horrible.. ».
Dernière étape, le musée (privé) du tunnel, désormais rue du tunnel. Creusée sous les pistes de l’aéroport de Sarajevo, ce tunnel joua un rôle crucial pendant le siège en acheminant hommes, armes et vivres. Laissant à un guide le soin d’expliquer l’histoire de sa construction aux visiteurs qui pourront en parcourir les vingt cinq mètres qui ont été préservés, le général en retraite s’éloigne, s’en va cueillir une pomme à un arbre du verger de la maison qui jouxte les pistes de l’aéroport flambant neuf.

« Tu es un idiot ceci est une poste »

Retour vers la ville. Au départ le général avait évoqué le nombre d’habitants de Sarajevo (« 650 000 avant la guerre, la moitié après ») au retour il mentionne le nombre de mosquées (« 88 avant, 110 aujourd’hui ») avant de finir par une anecdote authentique : « Sur l’une des postes de Sarajevo quelqu’un avait écrit “ ceci est la Serbie ”. Une autre personne a pris son feutre et répliqué : “ ‘ tu es un idiot, ceci est une poste ’.

photos jean-pierre Thibaudat

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  • alangaja
    alangaja
    "Bank brother is watching you"
    • Posté à 19h24 le 06/10/2011
    • Internaute 93690
      "Bank brother is watching you"

    « Son arrestation à Vienne en mars dernier, à la demande des autorités serbes, avait suscité beaucoup d’émotion. »

    Salopards ! en effet, Divjak est un héros dans sa ville, héros serbe qui plus est, ce qui montre à quel point le communautarisme en Bosnie était beaucoup moins fort que la propagande occidentale ne l’a affirmé.

    « Tandis que l’autocar commence à rouler, Jovan Divjak assis à l’avant, s’exprime en bosniaque “
    non, en serbo-croate... le ‘bosniqaue’ n’est pas une langue.

    ‘La Bosnie-Herzégovine étant désornais morcelée ce qui est un crève coeur pour notre général.’
    oui, ce pays est un nain politique qui se fait bouffer par ses voisins.

    ‘il y a trop de nationalismes’
    hé oui...

    merci de donner la parole à un homme qui a fait pas mal de bien autour de lui (beaucoup plus que la communauté internationale avec ses gros moyens mais sa politique de lâches et de stratèges...)

    • brogilo
      brogilo répond à alangaja
      • Posté à 07h21 le 07/10/2011
      • Internaute 164675

      Bonjour alangaja,

      Vous qui écriviez il y a peu à propos de bhl...

      « BHL a tous contre lui »
      sauf Le monde, le Point et consorts, les télés, les radios, l’édition.

      son « reportage » en Géorgie était mensonger. En 2009, à Gaza, il était blotti dans un char israelien. Au moins, il n’a pas été blessé...

      ..j’aimerais avoir votre avis sur cet éloge de Bosnie-Herzégovine-Libérée par le général Jovan Divjak.

      Lien

      • alangaja
        alangaja répond à brogilo
        "Bank brother is watching you"
        • Posté à 14h38 le 07/10/2011
        • Internaute 93690
          "Bank brother is watching you"

        on ne juge pas un homme à travers un seul de ses amis. peut-être que BHL l’a vraiment aidé, je m’en tape.
        on peut aussi se gourrer sur ses potes, ne pas connaître tous leurs aspects.
        je ne retirerai pas une virgule à ce que j’ai écit ni sur Divjak, ni sur BHL.

        cependant, je lis ceci dans le lien que vous proposez qui montre que Divjak ne perd pas son discernement :

        Il m’est arrivé d’en vouloir à l’ami (je crois que BHL ne m’en voudra pas !) d’être, parfois, plus enclin aux Bosniaques musulmans et de ne pas avoir assez vu, dans l’idée et le comportement du président Izetbegović, les traits du nationalisme bosniaque. Je m’attendais à une critique plus grande de la partie des Bosniaques qui s’étaient militairement décidés pour une « petite Bosnie“. Et puis je me suis rendu compte, j’ai compris, que BHL a connu, peut-être mieux que moi, la souffrance et les horreurs infligées aux Bosniaques, aux musulmans Bosniaques, et qu’il les a jugées similaires à celles vécues par son peuple, le peuple juif, pendant la Seconde Guerre Mondiale.

         
        • brogilo
          brogilo répond à alangaja
          • Posté à 20h49 le 10/10/2011
          • Internaute 164675

          Votre réponse me va tout à fait et l’extrait que vous donnez est judicieux.
          Bonne soirée, alangaja.

        1 autres commentaires
  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 21h48 le 06/10/2011
    • Internaute 104841
      ex-o'placard

    Bravo à ceux qui sont à l’aise pour s’y retrouver dans ce meli-melo de nationalismes et religions.
    je ne doute pas qu’il y en ait, pour raisons familiales ou interet spécialement pointu pour la geopolitique de ce coin d’Europe toujours chaud, depuis longtemps...

    Je sais bien que le temps est à l’oubli de la mémoire -au moins on ne s’encombre pas- mais s’il est normal que les Riverains s’en foutent, je trouve minable que nos hommes politiques, cultivés, sûrs de leur valeur morale ( ?), oublient que les Serbes ont toujours été du coté des Alliés durant les deux derniéres guerres, qu’ils en ont lourdement payé le prix ; alors que certains autres cités dans cet article étaient du coté des Allemands et se sont spécialement illustrés dans l’anéantissement du ghetto de Varsovie (ces troupes musulmanes agissaient en supplétifs des Allemands et donc choisies -comme par hasard- pour liquider le ghetto).
    C’est ancien, le contexte était différent, on ne peut pas toujours le rabacher, je leur souhaite à tous de vivre en paix, ce commentaire n’est pas contre ni les serbes ni les croates, ni les bosniaques etc .C’est contre la mauvaise foi des politiques français (entre autres) qui sur tous les sujets internationaux s’autorisent à dire qui est le « bon » qui est le « mauvais ». Et faute de distance et/ou de culture historique, nous on gobe ça.

    Quelquefois -sur le moment- on s’interroge un peu.. Nombreux sont les Français qui ont maintenant une petite gène au sujet de la violence déployée « pour protéger les populations » en Libye, il y en a même qui se demandent si la France n’avait pas une autre idée derrier la téte !

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