Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Entre deux représentations d'« Amnesia » en Europe, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi sont allés voter à Tunis

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 23/10/2011 à 21h10

« Yahia Yaïch amnesia » mise en scène fadhel Jaïbi (Habib Hmima)

Jalila Baccar (auteur et comédienne) et Fadhel Jaïbi (auteur et metteur en scène) animent une troupe en Tunisie depuis 1973. Ils sont venus plusieurs fois en France (Odéon, Festival d’Avignon, etc.). Leur dernier spectacle« Yahia Yaïch Amnesia » créé (non sans mal) sous Ben Ali (avant son départ) raconte la chute d’un politicien haut placé.

Ce spectacle ouvrait vendredi soir le festival « Sens interdits » à Lyon au Théâtre des Célestins. Suivront jusqu’au 9 novembre des troupes venues de Pologne, Russie, Cambodge, Mali, Hollande et Chili.

Un festival nommé « Sens interdits »

Rue89 était partenaire d’une rencontre organisée samedi entre d’un côté les Tunisiens Jalila Baccar, Fadhel Jaïbi et de l’autre la Russe Tatiana Frolova directrice du théâtre Khnam (venu de Komsomolsk-sur-Amour, ville de l’Extrême orient russe) qui a mis en scène « une Guerre personnelle  » d’après les écrits d’Arkadi Babtchenko (« La couleur de la guerre » chez Gallimard). Dialogue fécond entre deux théâtres farouchement indépendants. Et résistants.

Compte tenu des circonstances Jalila et Fadhel ont aussi longuement parlé des élections tunisiennes et de ce qu’ils en attendent. Un mélange d’espoir et de crainte. C’est cet extrait que nous publions.

Après une dernière représentation samedi soir à Lyon et avant de poursuivre leur tournée en Italie au Piccolo teatro de Milan, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi se sont envolés à Marseille dimanche matin pour aller voter à Tunis.

« C’est la première fois que nous votons »

Jalila Baccar.C’est la première fois que nous votons Fadhel et moi. Notre fille étudiante à Paris vote aussi pour la première fois mais elle, en tant que Tunisienne vivant à l’étranger, a voté avant nous. C’est beau, c’est émouvant et en même temps nous en voulons encore plus à Bourguiba et à Ben Ali qui nous ont empêché d’accomplir cet acte citoyen si simple : mettre un papier dans une enveloppe. Ce qu’il a fallu faire, résister, perdre comme temps et comme énergie pour en arriver là !

Fadhel Jaïbi. Le professeur Mohamed Talbi historien de l’Islam -qui a maille à prendre avec les islamistes d’aujourd’hui comme auparavant avec Ben Ali- a dit un jour : je suis né sujet, je mourrai non citoyen. Il a plus de 90 ans.

Jusqu’au 14 janvier, moi qui suis né à la fin du Protectorat, je faisais mienne cette parole du professeur. Les événements nous ont démentis. Nous allons voter, c’est un sentiment indescriptible. Cet acte citoyen n’est pas une fin en soi, c’est le point de départ d’une nouvelle aventure totale.

Espérons qu’elle ne soldera pas par une espèce de totalitarisme des islamistes et des salafistes.

« Leur image du monde n’est pas une image d’amour »

Jalila Baccar. En parlant de notre jeunesse l’Occident a dit c’est une jeunesse instruite et nous préférons dire que c’est une jeunesse informée.

Les jeunes tunisiens ont assisté, impuissants devant leur poste de télévision à des tas de guerres. La deuxième intifada, le 11 septembre, les guerres en Afghanistan, l’Irak, etc. ? , jusqu’au cadavre de Kadhafi hier.

L’impact de l’image a été énorme pour ces jeunes dont parents ne pouvaient pas manifester même pour la Palestine. Et quand on a manifesté on s’est fait tabasser. Ces jeunes là, qu’est ce qu’ils peuvent faire ? Quelle vision du monde, quelle vision de leur parents ont-ils ?

Leur image du monde n’est pas une image d’amour comme dans la pièce l’enfant qui ne veut pas naître dans ce monde là. Pendant très longtemps nous nous sommes confrontés au pouvoir, aujourd’hui il a perdu sa force mais nous sommes confrontés à la censure d’un certain public, et à notre propre autocensure : alors comment allons nous affronter cela aujourd’hui.

Je ne pense pas seulement au cas du film « Persépolis » qui a été très médiatisé. Juste après le 14 janvier, les premières personnes qui ont été attaquées ce sont des artistes.

Une cinéaste, des musiciens ont été attaqués, une petite salle de théâtre de Tunis a été fermée, un cinéma attaqué par des salafistes. Sans parler des comédiennes qui, sur Facebook, sont traitées de tous les noms. Bien sûr il a des résistances contre cela, comme des manifestations ces derniers jours. Il y a un combat à mener contre une certaine vision de la Tunisie.

« C’est un combat contre nous-mêmes »

Fadhel Jaïbi. C’est un combat contre nous mêmes. Je ne me suis jamais autant senti menacé, traqué que depuis le 14 janvier. Dans ma vie, ma chair. Ce n’est pas du tout une promenade que de faire faire demain en Tunisie un théâtre dissident, subversif, libre, laïque.

Les forces contrerévolutionnaires sont en marche. En Tunisie et ailleurs. Lorsque je vois la manière dont Kadhafi a été assassiné, lynché avec la complicité de l’OTAN, lorsque je vois à quel point la violence engendre la violence, la barbarie engendre la barbarie.

Lorsque je vois à quel point les armes des islamiste et des hordes sauvages on été crétinisées et instrumentalisées pour tuer, ou user des armes, qu’est-ce que nous avons, nous ? Nous avons notre parole, la poésie. La liberté de parler.

Jusqu’à quel point nous allons pouvoir la défendre sans exposer nos vies à des représailles radicales ? La Tunisie que nous allons affronter demain est faite de gens merveilleux. Je déteste la notion de peuple. « Le peuple veut », « le peuple a décidé que ».

Le peuple n’a jamais existé, on ne l’a jamais laissé existé et aujourd’hui ce peuple est disséminé, fragmenté, satellisé. Il y a des voix dissonances, des voix de toutes sortes, une mosaïque impressionnante de voix singulières et collectives.

Alors qui peut se targuer de parler au nom du peuple ? Seulement des politiciens véreux sans foi ni loi qui veulent de nouveau instrumentaliser ce peuple. C’est-à-dire principalement les islamistes et les salafistes.

Donc demain le théâtre que nous feront, les prises de parole qui seront les nôtres sont exposés malheureusement beaucoup plus qu’elles ne l’étaient du temps de Bourguiba ou de Ben Ali.

Nous n’avons jamais été arrêtés [sous l’ancien régime], nous n’avons jamais fait de prison, on ne nous a jamais attaqués à l’arme blanche. Aujourd’hui ils passent à l’acte. Il ne faut pas que nous prêtions le flanc. Il faut que les forces vives, cette autre Tunisie, jeune et moins jeune, si intelligence –parce que perspicace, moderniste, lucide- qui pense avenir, écologie, art et pas seulement emploi, économie, consommation, il faut que cette Tunisie là porte le fanion d’une nouvelle Tunisie dissidente malgré les islamistes et les salafistes, malgré tous ceux qui sont déjà en train d’instrumentaliser la révolution.

Ils n’y sont pour rien et ils essaient de tout récupérer. La place de l’art est une place formidable, exceptionnelle, faite de beaucoup d’épines, de chausses trappes et de dangers mais d’autant plus merveilleuse pour ce qui nous reste à faire dans ce pays.

Infos pratiques
festival "sens interdits" à Lyon
jusqu'au 9 novembre , réservations 04 72 77 40 00, www.sensinterdits.org

Festival international « autour des problématiques de mémoires, d'identités et de résistances » écrit son directeur artistique Patrick Penot.

Aller plus loin
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  • 9 réactions
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  • watashi_baka
    • Posté à 22h04 le 23/10/2011
    • Internaute 47330
      ...

    On parle de la tunisie là ?
    me fait penser à
    Lien

  • anini
    anini
    terrienne de souche !
    • Posté à 22h37 le 23/10/2011
    • Internaute 51759
      terrienne de souche !

    J’ai pensé la même chose que vous !
    Établir la laïcité devrait être le premier travail dans ce pays !

    • Mohamad
      Mohamad répond à anini
      algérien
      • Posté à 16h42 le 24/10/2011
      • Internaute 161294
        algérien

      J’ai pensé la même chose que vous !
      Éradiquer la laïcité devrait être le premier travail dans ce pays !

      • alaminos
        alaminos répond à Mohamad
        inventeur d'eau chaude
        • Posté à 03h46 le 25/10/2011
        • Internaute 103917
          inventeur d'eau chaude

        oui faut même commencer par brûler les bibles : Lien
        il faut promouvoir le fondamentalisme et l’intégrisme.

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 05h58 le 24/10/2011
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Faut dire que le gouvernement provisoire ne gouverne pas trop.
    Les gens ne devraient déjà plus avoir de problèmes d’emploi, d’économie, de consommation, et ne devraient qu’avoir à s’occuper du reste.

    Qu’est-ce qu’ils foutent avec le magot Ben Ali Trabelsi et avec les recettes publiques qui ne sont plus détournées ?

  • Autruchette
    Autruchette
    Dieu est mort !
    • Posté à 09h29 le 24/10/2011
    • Internaute 134171
      Dieu est mort !

    Je suis triste ce matin, en écoutant et lisant l’actualité du week-end. En Tunisie le parti Islamique est donné favori ; en Lybie le CNT vient de proclamer la Charia.
    Hier soir, j’ai pu regarder le film « la journée de la jupe » et j’en ai eu presque les larmes aux yeux. Je ne suis pas féministe, les féministes de chez nous m’emmerdent. Mais bordel, le retour du religieux dans les Etats ne présage rien de bon pour les femmes et les filles que ce soit en Europe, en Afrique ou ailleurs !

  • jmc06
    jmc06
    chasseur de gorille
    • Posté à 09h57 le 24/10/2011
    • Internaute 75030
      chasseur de gorille

    ilsont déjà fait le principal avec ben

    asteur faudras qu’ils se rééduquent à la version démocratie

  • lifka
    • Posté à 12h19 le 24/10/2011
    • Internaute 37623

    « Les jeunes tunisiens ont assisté, impuissants devant leur poste de télévision à des tas de guerres. La deuxième intifada, le 11 septembre, les guerres en Afghanistan, l’Irak, etc. ? , jusqu’au cadavre de Kadhafi hier.(...) Les forces contrerévolutionnaires sont en marche. En Tunisie et ailleurs. Lorsque je vois la manière dont Kadhafi a été assassiné, lynché avec la complicité de l’OTAN, lorsque je vois à quel point la violence engendre la violence, la barbarie engendre la barbarie. »

    Toujours la faute aux autres, à ce qui se passe ailleurs ? Les Tunisiens ne sont pas assez grands pour avoir leurs propres forces contre-révolutionnaires, pour être responsables de leurs haines ?

    Non, si les Tunisiens comme la Libye, l’Egypte etc. ne sont pas capables de générer d’autres forces d’opposition que les islamistes, ça n’a rien à voir avec les images de l’Intifada, ni avec Israël, ni avec l’OTAN. Ca n’a rien à voir avec « les autres ». Ca a à voir avec ces sociétés, de l’intérieur.

    Si vous prétendez à la maturité politique, si vous voulez avancer et changer les choses, cessez donc de ramener sur le tapis les bouc-émissaires que les gouvernements précédents - bien aidés par les tiers-mondistes occidentaux il faut le dire - vous ont aimablement servi sur un plateau pour dériver votre colère. Il faudrait peut-être commencer par vous interroger sur ce qui ne va pas dans VOS sociétés et ce qu’elles génèrent.

    A ce moment là, peut-être serez-vous capables de trouver de vraies solutions politiques.

  • Tropicaleyes
    Tropicaleyes
    Jean-Christophe, En Slim, (...)
    • Posté à 12h27 le 25/10/2011
    • Internaute 95001
      Jean-Christophe, En Slim, (...)

    Et oui vous pensiez être libre et bah non ! Cadeau de la gauche, mes futurs vacances ? Hum jamais en Tunisie désormais !

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