Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

« Moi, Antonin Artaud… » : soufflante publication des derniers cahiers du Mômo

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 22/11/2011 à 11h36

La publication des «  Cahiers d’Ivry  » par Evelyne Grossman, dans leur fidèle reproduction typographique, achève la publication des œuvres (quasi) complètes d’Antonin Artaud entreprise par la regrettée Paule Thévenin.

A la mort d’Antonin Artaud à Ivry, dans l’établissement où l’avait recueilli le docteur Delmas à son retour de ses années d’internement à Rodez, Paule Thévenin qui faisait partie de son proche entourage commit un geste d’utilité publique  : elle ramena chez elle une valise pleine des carnets d’Artaud pour les préserver d’une éventuelle destruction ou disparition. Ce n’était que justice. La veille de sa mort, Artaud avait confié par écrit à Paule Thévenin le soin de s’occuper de son œuvre, il lui avait déjà confié une malle pleine de manuscrits. Et c’est aussi à elle qu’il avait dicté bien des pages les trois dernières années de sa vie.


Cahier 435 page 16 verso, août 1947 (Gallimard)

Avec un dévouement hors du commun, et ce pendant plus de quarante ans, Paule Thévenin entreprit la colossale tache d’établir les «  œuvres complètes  » d’Antonin Artaud pour Gallimard et de déchiffrer ses milliers de pages restées en friche. Un travail mené rapidement dans l’ombre, anonymement, pour ne pas froisser les héritiers d’Artaud. Tout s’arrêta au XXVIe volume (celui de la fameuse conférence donnée au théâtre Vieux-Colombier) suite au blocage d’un neveu d’Artaud, devenu seul héritier.

Si ce volume put finalement paraître, les suivants, préparés, qui devaient compléter ce qu’elle avait nommé les «  Cahiers du retour à Paris  », restèrent dans les cartons.

A sa mort en 1993, tous les manuscrits d’Artaud en sa possession, constituant le legs-dation Paule Thévenin, se retrouvèrent à la BNF. C’est sur ce legs qu’Evelyne Grossman a pu travailler. Sans nier le travail diabolique de déchiffrage de Paule Thévenin – dont elle a profité – mais sans souligner comme il convient, la reconnaissance qu’elle mérite.

Reste que huit cahiers manquent à l’appel ayant atterri, on ne sait trop comment dans des collections privées. Les propriétaires, nullement «  généreux  », n’ont pas donné accès à ces textes, même pour consultation. Evelyne Grossman reste très évasive sur ce sujet.

Artaud griffonnait ses cahiers de mots et de dessins, tous les jours, furieusement, le plus souvent au crayon. Et dans un absolu désordre. Dans un souci de compréhension du lecteur qui découvrait ces textes pour la première fois, Paule Thévenin les avait ordonnés. C’était souvent évident, ici et là cela pouvait paraître arbitraire et c’est un reproche qu’on lui fit (le neveu et, avec hargne et méchanceté quelques plumes mal embouchées). Jacques Derrida et bien d’autres défendirent l’honneur de Paule Thévenin et, après sa mort, sa mémoire (lire «  Artaud et Paule  » par Bernard Noël, éd. Léo Scheer).

Le temps a passé. Tous les témoins directs sont morts. 

Evelyne Crossman qui n’a pas connu Artaud ne pourrait pas écrire « Antonin Artaud, ce désespéré qui vous parle (Seuil 1993) où Paule Thévenin évoque dans une “ Lettre à une ami ” sa relation avec Artaud …..  ». L’approche de Grossman est forcément plus froide, plus scientifique si l’on veut, bien que l’on devine que, par la fréquentation intensive de ses seuls écrits, Artaud a dû la foudroyer elle aussi. Il y a même chez elle une sorte de dévotion excessive à vouloir reproduire ces carnets avec les fautes d’orthographes ou les accents négligés par Artaud pour ne pas retarder la main qui court sur le papier

 En publiant l’ensemble de ce qu’elle nomme, elle, « Les Cahiers d’Ivry  », Evelyne Grossman, non seulement donne accès aux derniers cahiers (préparés par Thévenin et restés dans les cartons) mais elle le fait en les reproduisant dans le désordre de leur écriture, page après page, reproduites telles quelles, renvoyant en notes les continuités possibles établies par Thévenin.

Les cahiers étant de forma «  écolier  », l’écriture d’Artaud éruptive sortant d’un corps longtemps supplicié (Bernard Noël parle de «  chair verbale  »), les retours à la ligne sont fréquents d’autant que souvent un dessin crayonné occupe une bonne partie de la page. Si bien que la disposition de la transcription typographique leur donne une allure de poème en vers libres.

Plus profondément, ce dispositif typographique semble d’abord transcrire, le rythme, le souffle, la rage au bout du crayon. C’est l’époque où Artaud écrivait des textes comme «  Van Gogh, le suicidé de la société  », «  Pour en finir avec le jugement de Dieu  » ou «  L’Histoire d’Artaud le Mômo  » et ces cahiers leur font ici et là écho.

La brièveté des lignes manuscrites fait aussi que leur retranscription en caractères d’imprimerie les cerne d’un blanc qui en en accentuant l’effet d’isolement donne une sorte d’équivalence au souffle de leur expulsion sur la page du cahier, comme une figuration de leur jaillissement.

«  C’est moi moi 

Antonin Artaud qui fais les choses

et je suis

irréductible

Il n’y a pas d’être

pas de pensée

pas d’esprit

pas de conscience

pas de science

pas d’intelligence

Il y a un corps

le mien

il est absolu

intègre

jusqu’à la folie  »

Le corps. A l’opposé de l’être.

« J’avais toujours voulu

vivre

Mais c’est l’être qu m’en avait

empêché,

gros, gras à lard, fait en

peau de couilles

avec à la gorge pendu

son chapelet de

couilles, dites bugnes

ou testicules de démangeaisons

en grenat,

où était-il  ?

il n’existait pas  » 

Le corps encore et toujours. C’est un des points d’insistances de ces cahiers  :

«  Je suis un homme et un corps toujours

le même, en pleine genèse, en pleine

activité et une activité qui n’est

pas celle d’une champignonnière

j’abandonne tout, je renonce

à tout

 sauf à mon corps

dont je ferai tout pour

qu’il ne soit pas envahi

par les ténèbres du néant

qui ne sont pas des ténèbres

et pas du tout du néant mais

qui sont des bouches, des

nez gloutons prêts à vous

manger vivants

avec un organisme tout pré-

paré, des papilles spéciales

situées sous la langue »

Des amitiés littéraires (Poe, Baudelaire, Nerval, Villon) reviennent, des artistes amis (Cuny, Blin) traversent ces pages. Des amies aussi. A commencer par ce cercle rapproché que constituèrent Paule Thévenin, Marthe Robert et Colette Thomas. Sous la signature de René, Colette Thomas publia (en 1954) «  Le Testament de la fille morte  », un livre – traversé par Artaud – depuis longtemps introuvable et dont on se demande bien ce qu’attend Gallimard pour le republier.

La drogue, les drogues sont là en bien des pages. Elles soulagent Artaud (atteint d’un cancer semble-t-il) et l’emprisonnent. Il n’a de cesse de vouloir arrêter («  foutre cocaïne/et héroïne/en l’air/complètement  »), se désintoxiquer tout en cherchant à s’en procurer et en affûtant des phrases pour écrire un article contre la loi de 1916 sur les stupéfiants.


Cahier 406 (le dernier) page 5 recto, mars 1948 (Gallimard)

Quelle santé, quelle aubaine, par les temps qui courent, que de lire ces pages où Artaud évoque plus d’une fois «  l’histoire de la lope eucharistique issue du sperme frelaté de Dieu  » et traite Jésus Christ de «  péteur consommé  », de «  lâche  » au nom «  obscène  » – autant d’ébauches de «  L’Histoire vraie de Jésus Christ  » qu’il envisageait d’écrire.

«  Je ne suis/pas de/votre monde  », griffonnait ce corps excessif, passé «  de l’autre côté de/tout ce qui est/se sait, se/connaît/se veut/et se fait  » et qui écrivit le 26 janvier 1948 à l’encre verte  :

«  Il y aura

toujours

en moi

quelque

chose

qui sera

en éveil et tendu du côté

de l’infini  »

Infos pratiques
"Cahiers d'Ivry, Février 1947-Mars 1948"
d'Antonin Artaud - deux volumes, en tout - 3448 p - 34,50 € chaque volume (prix de lancement jusqu'au 29/02/2012)

Texte établi, préfacé et annoté par Evelyne Grossman.

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