« Moi, Antonin Artaud… » : soufflante publication des derniers cahiers du Mômo
La publication des « Cahiers d’Ivry » par Evelyne Grossman, dans leur fidèle reproduction typographique, achève la publication des œuvres (quasi) complètes d’Antonin Artaud entreprise par la regrettée Paule Thévenin.
A la mort d’Antonin Artaud à Ivry, dans l’établissement où l’avait recueilli le docteur Delmas à son retour de ses années d’internement à Rodez, Paule Thévenin qui faisait partie de son proche entourage commit un geste d’utilité publique : elle ramena chez elle une valise pleine des carnets d’Artaud pour les préserver d’une éventuelle destruction ou disparition. Ce n’était que justice. La veille de sa mort, Artaud avait confié par écrit à Paule Thévenin le soin de s’occuper de son œuvre, il lui avait déjà confié une malle pleine de manuscrits. Et c’est aussi à elle qu’il avait dicté bien des pages les trois dernières années de sa vie.
Avec un dévouement hors du commun, et ce pendant plus de quarante ans, Paule Thévenin entreprit la colossale tache d’établir les « œuvres complètes » d’Antonin Artaud pour Gallimard et de déchiffrer ses milliers de pages restées en friche. Un travail mené rapidement dans l’ombre, anonymement, pour ne pas froisser les héritiers d’Artaud. Tout s’arrêta au XXVIe volume (celui de la fameuse conférence donnée au théâtre Vieux-Colombier) suite au blocage d’un neveu d’Artaud, devenu seul héritier.
Si ce volume put finalement paraître, les suivants, préparés, qui devaient compléter ce qu’elle avait nommé les « Cahiers du retour à Paris », restèrent dans les cartons.
A sa mort en 1993, tous les manuscrits d’Artaud en sa possession, constituant le legs-dation Paule Thévenin, se retrouvèrent à la BNF. C’est sur ce legs qu’Evelyne Grossman a pu travailler. Sans nier le travail diabolique de déchiffrage de Paule Thévenin – dont elle a profité – mais sans souligner comme il convient, la reconnaissance qu’elle mérite.
Reste que huit cahiers manquent à l’appel ayant atterri, on ne sait trop comment dans des collections privées. Les propriétaires, nullement « généreux », n’ont pas donné accès à ces textes, même pour consultation. Evelyne Grossman reste très évasive sur ce sujet.
Artaud griffonnait ses cahiers de mots et de dessins, tous les jours, furieusement, le plus souvent au crayon. Et dans un absolu désordre. Dans un souci de compréhension du lecteur qui découvrait ces textes pour la première fois, Paule Thévenin les avait ordonnés. C’était souvent évident, ici et là cela pouvait paraître arbitraire et c’est un reproche qu’on lui fit (le neveu et, avec hargne et méchanceté quelques plumes mal embouchées). Jacques Derrida et bien d’autres défendirent l’honneur de Paule Thévenin et, après sa mort, sa mémoire (lire « Artaud et Paule » par Bernard Noël, éd. Léo Scheer).
Le temps a passé. Tous les témoins directs sont morts.
Evelyne Crossman qui n’a pas connu Artaud ne pourrait pas écrire « Antonin Artaud, ce désespéré qui vous parle (Seuil 1993) où Paule Thévenin évoque dans une “ Lettre à une ami ” sa relation avec Artaud ….. ». L’approche de Grossman est forcément plus froide, plus scientifique si l’on veut, bien que l’on devine que, par la fréquentation intensive de ses seuls écrits, Artaud a dû la foudroyer elle aussi. Il y a même chez elle une sorte de dévotion excessive à vouloir reproduire ces carnets avec les fautes d’orthographes ou les accents négligés par Artaud pour ne pas retarder la main qui court sur le papier
En publiant l’ensemble de ce qu’elle nomme, elle, « Les Cahiers d’Ivry », Evelyne Grossman, non seulement donne accès aux derniers cahiers (préparés par Thévenin et restés dans les cartons) mais elle le fait en les reproduisant dans le désordre de leur écriture, page après page, reproduites telles quelles, renvoyant en notes les continuités possibles établies par Thévenin.
Les cahiers étant de forma « écolier », l’écriture d’Artaud éruptive sortant d’un corps longtemps supplicié (Bernard Noël parle de « chair verbale »), les retours à la ligne sont fréquents d’autant que souvent un dessin crayonné occupe une bonne partie de la page. Si bien que la disposition de la transcription typographique leur donne une allure de poème en vers libres.
Plus profondément, ce dispositif typographique semble d’abord transcrire, le rythme, le souffle, la rage au bout du crayon. C’est l’époque où Artaud écrivait des textes comme « Van Gogh, le suicidé de la société », « Pour en finir avec le jugement de Dieu » ou « L’Histoire d’Artaud le Mômo » et ces cahiers leur font ici et là écho.
La brièveté des lignes manuscrites fait aussi que leur retranscription en caractères d’imprimerie les cerne d’un blanc qui en en accentuant l’effet d’isolement donne une sorte d’équivalence au souffle de leur expulsion sur la page du cahier, comme une figuration de leur jaillissement.
« C’est moi moi
Antonin Artaud qui fais les choses
et je suis
irréductible
Il n’y a pas d’être
pas de pensée
pas d’esprit
pas de conscience
pas de science
pas d’intelligence
Il y a un corps
le mien
il est absolu
intègre
jusqu’à la folie »
Le corps. A l’opposé de l’être.
« J’avais toujours voulu
vivre
Mais c’est l’être qu m’en avait
empêché,
gros, gras à lard, fait en
peau de couilles
avec à la gorge pendu
son chapelet de
couilles, dites bugnes
ou testicules de démangeaisons
en grenat,
où était-il ?
il n’existait pas »
Le corps encore et toujours. C’est un des points d’insistances de ces cahiers :
« Je suis un homme et un corps toujours
le même, en pleine genèse, en pleine
activité et une activité qui n’est
pas celle d’une champignonnière
j’abandonne tout, je renonce
à tout
sauf à mon corps
dont je ferai tout pour
qu’il ne soit pas envahi
par les ténèbres du néant
qui ne sont pas des ténèbres
et pas du tout du néant mais
qui sont des bouches, des
nez gloutons prêts à vous
manger vivants
avec un organisme tout pré-
paré, des papilles spéciales
situées sous la langue »
Des amitiés littéraires (Poe, Baudelaire, Nerval, Villon) reviennent, des artistes amis (Cuny, Blin) traversent ces pages. Des amies aussi. A commencer par ce cercle rapproché que constituèrent Paule Thévenin, Marthe Robert et Colette Thomas. Sous la signature de René, Colette Thomas publia (en 1954) « Le Testament de la fille morte », un livre – traversé par Artaud – depuis longtemps introuvable et dont on se demande bien ce qu’attend Gallimard pour le republier.
La drogue, les drogues sont là en bien des pages. Elles soulagent Artaud (atteint d’un cancer semble-t-il) et l’emprisonnent. Il n’a de cesse de vouloir arrêter (« foutre cocaïne/et héroïne/en l’air/complètement »), se désintoxiquer tout en cherchant à s’en procurer et en affûtant des phrases pour écrire un article contre la loi de 1916 sur les stupéfiants.
Quelle santé, quelle aubaine, par les temps qui courent, que de lire ces pages où Artaud évoque plus d’une fois « l’histoire de la lope eucharistique issue du sperme frelaté de Dieu » et traite Jésus Christ de « péteur consommé », de « lâche » au nom « obscène » – autant d’ébauches de « L’Histoire vraie de Jésus Christ » qu’il envisageait d’écrire.
« Je ne suis/pas de/votre monde », griffonnait ce corps excessif, passé « de l’autre côté de/tout ce qui est/se sait, se/connaît/se veut/et se fait » et qui écrivit le 26 janvier 1948 à l’encre verte :
« Il y aura
toujours
en moi
quelque
chose
qui sera
en éveil et tendu du côté
de l’infini »
Texte établi, préfacé et annoté par Evelyne Grossman.
- Sur fictionetcie.comPaule Thévenin "Antonin Artaud ce désespéré qui vous parle"
- Sur leoscheer.comBernard Noël "Artaud et Paule"
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